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jeudi 6 décembre 2018

Concours: "Le vieux qui tirait les cartes" (Keziah Frost)


A 73 ans, Norbert Zelenka se retrouve fauché et seul avec son chihuahua, Ivy. Tout est foutu, pense-t-il. C'est compter sans le Club de Carlotta, trois retraitées très dynamiques bien décidées à le sortir de l'impasse en lui trouvant une nouvelle vocation. Se pliant à leur petit jeu, Norbert devient bien malgré lui le voyant de la ville...

Ca faisait longtemps que je n'avais pas organisé de concours ici! A l'approche des fêtes, j'ai envie d'offrir à l'une d'entre vous ce roman feel good traduit par mes soins, et dans lequel Noël tient une place particulière. Pour gagner "Le vieux qui tirait les cartes", indiquez-moi dans les commentaires de ce billet le titre du dernier livre qui vous a fait chaud au coeur et que vous recommanderiez aux amateurs du genre. Clôture du concours lundi 10 décembre à midi; tirage au sort et annonce de la gagnante le lendemain. Envoi en Europe seulement. 

Bonne chance à toutes!

samedi 10 novembre 2018

"Les vieux fourneaux T5: Bons pour l'asile" (Lupano/Cauuet)


Emile et Antoine montent à Paris pour assister au match de rugby France-Australie. Ils doivent en profiter pour voir Pierrot, mais celui-ci, plus actif que jamais avec son collectif anarchiste "Ni yeux ni maître", est coincé en garde à vue suite à une action spectaculaire en faveur des réfugiés. De son côté, Sophie s'est fixé deux objectifs qui pourraient bien révolutionner la géographie familiale... 

Passé le début d'une série de bédé (ou de romans, d'ailleurs), c'est très rare que je parle d'un tome individuel. Mais si "Les vieux fourneaux" a toujours été d'une qualité exceptionnelle, "Bons pour l'asile" est sans doute son meilleur opus à ce jour. Bien sûr, il se peut que je ne sois pas objective parce que les auteurs ont choisi d'aborder un sujet qui me touche beaucoup: la manière inique dont le monde en général et la France en particulier traitent les réfugiés. Et ils le font avec toute la gouaille cinglante, toute l'excentricité jusquauboutiste de leurs héros hauts en couleur.

La grande gueule de Pierrot, la mauvaise foi d'Antoine, la simplicité trompeuse d'Emile peignent une image réjouissante d'une vieillesse aux convictions et à l'énergie toujours vivaces. Avec des répliques qui font mouche comme: "Quand c'est le Qatar qui rachète les musées, les plages privées et les clubs de foot, personne ne crie à l'invasion arabe. Tout le monde est content. Donc, ce ne sont pas les étrangers qui font peur, ce sont les étrangers pauvres." ou "On est 500 millions de guignols en Europe et on veut nous faire croire qu'on peut pas accueillir un million de pauvres gens? Ca fait même pas un par village!", ce tome 5 assume fièrement son âme militante et généreuse. Et il le fait avec tant de brio que j'ai éclaté d'un fou-rire monstrueux à la page 47 pour finir en larmes à la 56. Bravo, messieurs Lupano et Cauuet. On attend le tome 6 avec impatience.

jeudi 26 juillet 2018

"The lido" (Libby Page)


Rosemary, 86 ans, a vécu à Brixton toute sa vie, dans un petit appartement qui surplombe le lido où elle va encore nager chaque matin. Cette piscine de plein air, où se mélangent des gens de tous les âges et de toutes les origines, a été le témoin privilégié des grands événements de son existence. Ici mieux que n'importe où ailleurs, la vieille dame se sent proche de Georges, son époux bien-aimé emporté par une maladie peu de temps auparavant. 

Alors, quand la municipalité envisage de vendre le lido à une société immobilière qui souhaite le remplacer par des courts de tennis privés, Rosemary décide de mobiliser la communauté. Une gazette locale envoie une journaliste faire son portrait: Kate, 25 ans, qui se sent horriblement seule à Londres. Depuis qu'elle a débarqué dans cette ville pour y faire ses études, la jeune femme est régulièrement la proie d'horribles attaques de panique. Sa rencontre avec Rosemary et son implication dans le sauvetage du lido vont changer sa vie. 

"Le roman feel-good de l'été" - telle est la promesse avec laquelle m'a appâtée l'éditeur de Libby Page. Il ne mentait pas: "The lido" m'a donné envie de foncer à la piscine municipale, alors que je déteste l'eau à peu près autant que les gens. Oui, il est chouette à ce point. Vue à travers les yeux de la vieille dame désormais veuve, l'adorable histoire d'amour de Georges et Rosemary ferait envie au plus endurci des solitaires. Les portraits de nombreux personnages secondaires, chacun avec ses problèmes petits ou gros, sont autant de fils qui viennent colorer la tapisserie d'une communauté diverse et attachante. Maniant la nostalgie aussi bien que l'espoir, Libby Page signe là un premier roman ultra-touchant. 

mercredi 25 juillet 2018

"La vieille dame qui avait vécu dans les nuages" (Maggie Leffler)


A 87 ans, Mary Browning n'est plus qu'une vieille dame qui a perdu toute sa famille et dont les mains tremblent beaucoup. Mais pendant la 2ème Guerre Mondiale, elle s'appelait Miriam Lichtenstein et elle faisait partie du Women Airforce Service, un corps de femmes pilotes que l'armée américaine s'empressa de démantibuler quand ses hommes rentrèrent du front européen.

Un jour, une adolescente prénommée Elyse débarque dans l'atelier d'écriture que Mary dirige à Pittsburgh. Elle ressemble beaucoup à Sarah, la soeur défunte de la vieille dame. Apprenant que le gouvernement a l'intention de distribuer des médailles aux WASP survivantes, celle-ci se replonge dans les souvenirs de ce qui fut la période la plus heureuse de sa vie et demande à Elyse de l'aider à rédiger ses mémoires...

S'inspirant d'un fait historique peu connu - et néanmoins passionnant -, Maggie Leffler invente une héroïne romanesque à souhait, une âme rebelle qui va défier les conventions de son époque pour voler comme elle en rêve depuis l'enfance. Par la suite, hélas, son époque la rattrapera en la forçant à un choix cruel qui conditionnera le reste de son existence. "La vieille dame qui avait vécu dans les nuages" n'a pourtant rien d'une tragédie; c'est plutôt un roman feel-good facile à lire grâce à son écriture fluide et ses révélations habilement dosées. Le passé de Miri/Mary s'entremêle avec son présent, et la voix d'Elyse vient enrichir le tout avec ses préoccupations modernes. Un agréable roman de vacances.

Traduction de Florence Guillemat-Szarvas

mardi 3 juillet 2018

"Un petit carnet rouge" (Sofia Lundgren)


Au crépuscule de sa vie tumultueuse, Doris Alm, une Suédoise de 96 ans, décide de rédiger ses souvenirs pour l'unique famille qui lui reste: sa petite-nièce Jenny, qui vit aux USA. Pour ce faire, elle se base sur le carnet d'adresses que son père lui offrit autrefois et dans lequel elle a, au fil des ans, soigneusement barré le nom de ses connaissances au fur et à mesure que celles-ci décédaient...

Ce bouquin avait tout pour me plaire. L'histoire d'une femme forte et indépendante qui traverse le XXème siècle en s'expatriant plusieurs fois et en multipliant les rencontres; le petit carnet utilisé comme fil rouge et structure de la narration; un regard contemplatif et apaisé sur la fin de vie... Correctement employés, ces ingrédients pouvaient faire un vrai page turner. Hélas! La platitude du style de Sofia Lundgren n'a d'égale que la lourdeur des ficelles scénaristiques qu'elle emploie, des invraisemblances qu'elle multiplie et des poncifs dont elle abuse à longueur de chapitres. 

Mais le pire, c'est l'histoire d'amour qu'on nous vend comme merveilleuse et qui est un parfait exemple d'instalove, ce procédé insupportable selon lequel deux parfaits inconnus tombent amoureux au premier regard. Seules justifications à leur passion brûlante: l'homme "fait rire" la femme, et ils ne sont "jamais à court de sujets de conversation" (mais l'auteure se garde bien de donner le moindre exemple d'humour ou de préciser de quoi ils parlent ensemble). Ils filent le parfait amour pendant royalement quatre mois; puis le sort les sépare, et au lieu de passer à autre chose comme toute personne normalement constituée, ils continuent à soupirer l'un après l'autre pendant 70 ans. A ce stade, ce n'est plus du romantisme mais du gâtisme pur. Bref, après un démarrage prometteur, j'ai trouvé qu'"Un petit carnet rouge" s'envolait vers des sommets de ridicule. Ne faites pas comme moi: économisez 20€ et deux ou trois précieuses heures de vie en évitant de l'acheter. 

Traduction de Caroline Berg

jeudi 17 mai 2018

"Bye-bye, vitamines" (Rachel Khong)


Ruth Young, 30 ans, vit à San Francisco où elle se remet péniblement de son divorce. Alors qu'elle évitait ses parents depuis plusieurs années, elle accepte de passer Noël chez eux, puis d'y rester une année entière afin de s'occuper de son père atteint de la maladie d'Alzheimer. Déjà passablement cabossée par la vie, elle se retrouve contrainte d'ouvrir les yeux sur les infidélités qu'elle avait toujours refusées de voir pour ne pas trahir l'image qu'elle avait de son père. 

De son côté, furieux d'avoir été évincé de l'université où il enseignait en raison de son comportement erratique, Howard Young se rebelle à sa façon contre les contraintes imposées par sa démence grandissante. Pour communiquer avec sa fille, il exhume les carnets dans lesquels il notait tout ce qu'elle faisait d'amusant ou de surprenant quand elle était petite. Bientôt, de la même façon qu'elle assume désormais un rôle parental auprès de lui, c'est Ruth qui prend le relais et devient la chroniqueuse de leur histoire. 

Sur un sujet pas franchement hilarant, Rachel Khong bâtit autour d'une émouvante relation fille-père un premier roman tour à tour drôle et mélancolique, absurde et poignant. Pour lutter contre le désespoir, les personnages s'accrochent à leurs souvenirs et aux détails d'un quotidien que rien ne garantit plus désormais. Les premiers paragraphes de "Bye-bye, vitamines" m'ont fait glousser comme une poule et les deux dernières phrases, pleurer comme un veau. 

Traduction de Caroline Bouet

mardi 30 janvier 2018

"Jamais" (Duhamel)


Troumesnil, Côte d'Albâtre, Normandie. Grignotée par la mer et par le vent, la falaise recule inexorablement chaque année, emportant avec elle le paysage et ses habitations. Le maire du village a réussi à protéger ses habitants les plus menacés. Tous sauf une nonagénaire, qui résiste encore et toujours à l'autorité municipale. Madeleine veut continuer à vivre avec son chat et le souvenir de son mari, dans SA maison. Madeleine refuse de voir le danger. Et pour cause: Madeleine est aveugle de naissance. 

Entre les pêcheurs qui se chamaillent façon village gaulois, les ivrognes qui ressassent le passé au comptoir du bistro, le maire bien embêté par cette administrée qui menace de tout faire sauter si on tente de l'expulser, sa femme prête à employer les méthodes les plus retorses, le gentil pompier noir originaire de Seine-Saint-Denis, le jeune facteur sympa qui lui lit son courrier et le chat Balthazar qui profite de sa cécité pour devenir tranquillement obèse, Madeleine tient bon et n'en démord pas: elle ne partira JAMAIS de chez elle où chaque souvenir, chaque odeur, chaque son lui rappellent son défunt époux. S'il le faut, elle est prête à sombrer avec sa maison dans l'océan qui lui a déjà pris son Jules...

Si vous aimez les scénarios pétris d'humanité à la Zidrou, je vous recommande chaudement cette bédé en un seul tome, à la fois drôle et émouvante. 

mercredi 27 septembre 2017

"Ernesto" (Marion Duclos)


Ernesto est un grand-père pas très bavard. Il vit à Tours, mais son accent ne trompe pas: on sait très bien qu'il vient de l'autre côté des Pyrénées. Le franquisme lui a volé sa jeunesse... Ernesto tait ses blessures. Et la vie file à toute allure. L'Espagne, les oranges grosses comme des melons, les melons doux comme du miel... Un matin, tout l'appelle. Et avec son vieux copain Thomas, le combattant pour la République prend la route. 

Je l'avoue: je ne suis pas passionnée par la culture espagnole en général, et encore moins par la période du franquisme en particulier. Ce qui m'a attirée dans ce roman graphique signé Marion Duclos, c'est son dessin doux, léger et coloré, mais surtout la promesse d'un road trip entre vieillards. Ernesto affronte les maux du grand âge avec force bougonnements et se chamaille en permanence avec Thomas sans qu'on puisse un seul instant douter de la profondeur de leur amitié. Leur périple leur fait croiser la route d'une petite communauté d'autres émigrés d'origine espagnole avec lesquels Ernesto va enfin pouvoir évoquer librement ses souvenirs et peut-être même tourner la page du décès tragique de son épouse bien-aimée. Bien que prenant ses racines dans des événements historiques dont l'auteure n'occulte pas la dureté, "Ernesto" déborde d'humour, de tendresse, de chaleur humaine et, pour finir, d'apaisement. 

Merci aux éditions Casterman pour cette lecture.

vendredi 22 septembre 2017

They say youth is wasted on the young




En essayant les quelques pantalons qui me restaient durant le grand tri fait récemment dans ma penderie, j'ai dû me rendre à l'évidence: ma taille bien marquée, qui jusqu'ici avait toujours sauvé ma silhouette dodue, avait à son tour disparu dans les méandres de la quarantaine. Gros coup de déprime. 

dimanche 13 août 2017

"Petites surprises sur le chemin du bonheur" (Monica Wood)


Ona Vitkus a quitté sa Lituanie natale lorsqu'elle avait 4 ans pour émigrer aux USA avec ses parents. Désormais âgée de plus d'un siècle, elle vit seule depuis longtemps quand elle se lie d'amitié avec le jeune scout envoyé pour l'aider tous les dimanche. Puis le jeune scout décède, et c'est son père, musicien passionné mais géniteur déficient, qui entreprend d'honorer le contrat passé avec la vieille dame. Très vite, il découvre que l'enfant avait mis une idée folle dans la tête de celle-ci: entrer au Livre Guinness des Records...

Ne vous fiez ni à son titre un peu cucul, ni à son illustration de couverture intrigante. Dans "Petites surprises sur le chemin du bonheur", il n'est pas question de baleines volantes ou de leçons de développement personnel, mais d'un petit garçon très spécial qui m'a parfois rappelé T.S. Spivet, de son père qui fuit depuis toujours les responsabilités affectives et d'une vieille dame bourrue mais attachante, bien décidée à ne pas céder aux indignités du grand âge. De la façon dont ils vont s'apprivoiser (parfois à contrecoeur), se soutenir et s'aider, et de ce que cela changera de fondamental dans leur existence.

Monica Wood, dont c'est le premier roman, alterne passé et présent d'une façon qui dynamise son récit et évite de le rendre trop larmoyant - puisque pour le lecteur, l'enfant est encore présent à chaque étape de l'histoire. Sans passer outre l'injustice du deuil et ses effets dévastateurs, notamment sur la mère, l'auteure sait insuffler à son récit un puissant élan de vie et d'espoir. Si vous avez lu et aimé "Vieux, râleur et suicidaire - la vie selon Ove" et "Ma grand-mère vous passe le bonjour" de Fredrik Bakman, ou si vous cherchez tout simplement un roman humaniste qui fasse chaud au coeur, je vous recommande la lecture de "Petites surprises sur le chemin du bonheur". Pour ma part, je l'ai dévoré d'un trait ce dimanche...

Merci aux éditions Kero pour cette lecture.

mercredi 28 juin 2017

"How not to disappear" (Clare Furniss)


Les vacance d'été de Hattie ne se passent pas tout à fait comme prévu. Ses deux meilleurs amis l'ont abandonnée: Reuben s'est enfui en Europe pour "se trouver", tandis que Kat a accompagné sa nouvelle chérie à Edimbourg. Pendant ce temps, Hattie se retrouve coincée chez elle à garder ses jeunes frère et soeur et à gérer les disputes autour du remariage de sa mère. Oh, et elle vient juste de découvrir qu'elle est enceinte, alors qu'elle n'a pas encore fini le lycée. 

C'est alors que Gloria, sa grand-tante dont tout le monde ignorait jusqu'à l'existence, débarque dans sa vie. Férocement indépendante et très amatrice de gin, elle présente les premiers signes de démence sénile. Ensemble, Hattie et elle se lancent dans un road trip - Gloria pour affronter enfin les secrets de son passé avant qu'ils ne s'effacent de sa mémoire, Hattie pour faire le choix difficile qui déterminera son avenir... 

Si les road trips et la perte de mémoire sont deux sujets qui m'interpellent, c'est bien la première fois que je les voyais réunis, qui plus est dans un roman jeunesse. La narration à la première personne alterne entre Hattie, une ado bien d'aujourd'hui, et Gloria, qui se remémore sa propre jeunesse à une époque où tout était très différent. Bien entendu, son histoire est tragique - et si je déplore qu'elle utilise un ressort narratif trop souvent employé à mon goût, je dois admettre qu'ici, il est vraiment bien amené. Des longueurs dans les deux premiers tiers m'ont presque fait abandonner ma lecture, mais j'ai eu raison de m'accrocher, parce que la fin de "How not to disappear" est extrêmement émouvante et délivre un très joli message: ce qui détermine notre identité, ce ne sont pas nos souvenirs mais nos émotions. 

dimanche 23 avril 2017

"Chaussette" (Loïc Clément/Anne Montel)


Chaussette, c'est la voisine de Merlin qui avait du mal à prononcer son vrai prénom (Josette) quand il était petit. Elle vit seule avec son chien Dagobert et, chaque jour, observe une routine tellement précise qu'on pourrait régler une horloge dessus. Jusqu'au matin où, seule pour une fois, la vieille dame commence à se comporter très bizarrement. Merlin la suit pour tenter d'élucider le mystère...

Sur un thème aussi potentiellement déprimant que la solitude des personnes âgées, il aurait été facile de faire une bédé larmoyante ou moralisatrice. Mais le talent des auteurs de "Chaussette", c'est justement d'aborder tous les sujets avec une tendresse pudique qui n'exclut jamais la fantaisie et fait de leurs ouvrages un régal pour les petits comme pour les grands.

Les lecteurs fidèles et attentifs seront récompensés par des apparitions de personnages ou des allusions graphiques à d'autres oeuvres du duo Clément-Montel, qui un livre après l'autre tisse un univers plein de douceur et d'humanité dans lequel on rêverait de vivre. Je vous dirais bien d'acheter cet album les yeux fermés, mais ça ne serait probablement pas le meilleur moyen d'en profiter!




vendredi 14 avril 2017

"Appuyez sur étoile" (Sabrina Bensalah)


Avril Bonjour a 19 ans, les cheveux violets et l'ambition de devenir une coiffeuse célèbre. Elle vit à Saint-Etienne avec son père divorcé et sa mémé, une ancienne hôtesse de bar qu'elle aime tendrement. Le jour où un médecin lui annonce qu'elle est condamnée par un cancer au cerveau, la vieille dame émet un voeu: mourir au sommet d'une montagne, sous les étoiles. Pour l'exaucer, Avril va mobiliser ses copines délurées, son meilleur ami Tarik qui rêve d'ouvrir un kebab bio, et même le petit frère et les amis de celui-ci. Pendant ce temps, sur son lit d'hôpital, Mémé délire et converse avec une voix mystérieuse...

A partir d'un sujet somme toute assez plombant, Sabrina Bensalah réussit à écrire un roman jeunesse incroyablement pêchu. Oui, Avril doit grandir d'un coup pour accompagner la fin de vie de sa grand-mère adorée, et l'auteure ne minimise pas la brutalité de cette épreuve. Mais autour de l'inévitable tristesse, la vie pétille dans tous les recoins d'"Appuyez sur étoile". Dans le soutien inconditionnel que lui apportent les amis d'Avril, dans leur langage joyeusement cru, dans leurs petites combines pas franchement légales mais pas non plus immorales, dans le passé fièrement assumé d'une mémé pas comme les autres, dans les belles convictions anti-consuméristes deM. Bonjour, dans l'énergie qu'Avril et Tarik mettent à réaliser leurs rêves, dans tous les bonheurs minuscules que l'héroïne sait savourer. Une très jolie découverte.

Merci aux éditions Sarbacane pour cette lecture. 

lundi 20 mars 2017

"Alex Woods face à l'univers" (Gavin Extence)


A l'âge de 11 ans, Alex est touché par la chute d'un météore et survit à peu près indemne - à ceci près qu'il devient épileptique, et une curiosité pour tous les scientifiques du monde. Tandis qu'il s'efforce d'apprendre à contrôler sa maladie, il fait la connaissance d'Isaac Petersen. Ce vieux monsieur qui a combattu au Vietnam est revenu blessé à la jambe et fervent pacifiste, mais aussi quelque peu misanthrope. Pourtant, une amitié très forte se développe entre lui et l'adolescent dépourvu de père autant que de copains de son âge. M. Petersen fait découvrir Kurt Vonnegut  et la musique classique à Alex; il lui enseigne quelques vérités essentielles et lui apprend à conduire. Aussi, quand il apparaît que son vieil ami est atteint d'une maladie incurable, Alex décide de l'accompagner jusqu'au bout de son voyage...

D'accord, le suicide assisté, ce n'est pas ce qui se fait de plus gai comme thème de roman (du moins le vieux monsieur ne se meurt-il pas d'un cancer, OUF!). Mais en vérité, ce n'est que le prétexte à raconter une amitié hors-normes et l'initiation à la vie du jeune narrateur. Mélange de grande précocité et d'attendrissante candeur, Alex m'a beaucoup fait penser au prodigieux T. S. Spivet. Et j'ai ri de ses mésaventures au moins aussi souvent que j'ai eu la gorge nouée. Les romans intelligents, drôles et émouvants à la fois ne courent pas les rues. Si vous n'êtes pas rebuté par le sujet, je vous conseille vraiment de vous pencher sur  "Alex Woods face à l'univers" (en VO: "Universe Versus Alex Woods").

Article publié à l'origine en juin 2013, 
et mis à jour en raison de la parution de l'ouvrage en français depuis cette date

samedi 4 mars 2017

"Un clafoutis aux tomates cerise" (Véronique de Bure)


Jeanne a 90 ans. Veuve depuis des années, elle vit à la campagne, dans une vieille maison désormais trop grande pour elle, avec un couple d'agriculteurs presque aussi âgés pour seuls voisins proches. Pourtant, elle ne s'ennuie jamais. Quand elle ne retrouve pas ses amies pour un goûter - ou un apéro au muscat - et de longues parties de bridge, Jeanne faits des mots croisés et des patiences, cuisine les fruits et les légumes de son jardin en prévision d'une visite de ses enfants et petits-enfants, observe l'évolution de la nature et note ses pensées dans un carnet au jour le jour. ("Finalement, les seuls moments où je m'ennuie, ce ne sont pas ceux où je suis seule, ce sont ceux où je suis en compagnie de gens ennuyeux.") Elle ne rate jamais la Messe le dimanche, a un mal fou à comprendre comment fonctionne son téléphone portable et se sent totalement larguée par la technologie moderne, mais fait parfois preuve d'une plus grande ouverture d'esprit que sa descendance. ("Mon neveu affirme que l'homosexualité est la cause majeure du déclin des empires grec et romain. Ca m'étonne un peu.")

Très en forme pour son âge, elle voit néanmoins tomber un par un les gens de sa génération et adopte un certain détachement fataliste pour se protéger ("Comme le reste, les sentiments s'usent. La colère se tempère, l'affection s'assoupit, la compassion s'étiole. Le bruit du monde ne nous parvient plus que de très loin, vague écho d'une vie qui ne nous concerne plus. Les chagrins des autres se diluent dans les brumes de plus en plus épaisses de nos existences fragiles, ils nous atteignent moins. Les gens meurent, souffrent, pleurent, et nous, on ne pense qu'à se sauver. On ne veut pas se voir dans le miroir de la vieillesse que nous renvoient les autres, ceux qui n'ont pas notre chance. Alors on détourne le regard et on poursuit notre petite existence en s'efforçant d'oublier que nous aussi, on arrive à la toute fin."). Si elle a conscience que le bout du chemin approche pour elle, cela ne l'empêche pas de profiter des plaisirs simples que la vie peut encore lui offrir et d'être très lucide sur les changements que la vieillesse provoque chez elle. 

"Un clafoutis aux tomates cerises" est le journal que Jeanne tient pendant un an, depuis le premier jour du printemps jusqu'à la fin de l'hiver suivant. Dans un style sans fioritures, elle y décrit son quotidien tranquille mais agréable, convoque ses souvenirs désormais adoucis par le passage du temps, confesse son égoïsme grandissant et ses difficultés lorsqu'on bouscule ses habitudes. Avec une totale absence de sentimentalisme, Véronique de Bure dresse le portrait nuancé et apaisant d'une nonagénaire à qui on aimerait tou(te)s ressembler plus tard.

mardi 6 septembre 2016

"Les bottes suédoises" (Henning Mankell)


Il y a quelques années, j'avais lu et beaucoup aimé "Les chaussures italiennes" malgré un sujet difficile. "Les bottes suédoises" reprend l'histoire de Fredrik Welin, ex-médecin atrabilaire, égoïste, menteur et manipulateur trois ans après le décès d'Harriet. Il vit toujours sur sa petite île au large des côtes suédoises lorsqu'une nuit, il est réveillé par un terrible incendie. Il parvient à sortir vivant de sa maison mais perd dans les flammes absolument tout ce qu'il possédait.

A plus de 70 ans, il n'entretient que des relations téléphoniques brèves et frustrantes avec sa fille Louise, donc il a découvert l'existence tardivement; comme il ne s'est jamais marié et n'a cherché à cultiver aucune amitié, il se demande quel sens sa vie possède encore et si cela vaut bien la peine de tenter de rebâtir quoi que ce soit. Mais la rencontre d'une journaliste beaucoup plus jeune va lui donner l'espoir de connaître un dernier amour tandis que, soupçonné par la police d'avoir mis le feu lui-même pour toucher l'assurance, il s'efforce de comprendre ce qui s'est réellement passé le soir de l'incendie...

Je serais bien incapable de dire ce qui me fascine à ce point dans les récits qui se déroulent sur des îles suédoises isolées et glaciales. C'est déjà la raison pour laquelle j'avais adoré le premier tome de "Millenium", plus encore que pour le personnage de Lisbeth Salander. Dans "Les chaussures italiennes", j'avais presque regretté que l'histoire emmène Fredrik loin de son archipel. Dans "Les bottes suédoises", il le quitte aussi, mais plus brièvement, et cette fois encore, cela lui permet de redonner un sens à sa vie. Tout le talent d'Henning Mankell consiste à nous intéresser au sort d'un héros antipathique confronté à l'enjeu si affreusement banal (et déprimant...) d'une vieillesse solitaire. Un moment, "Les bottes suédoises" prend même une atmosphère un peu angoissante de roman policier en milieu clos, dont le dénouement devrait laisser perplexe mais fonctionne pourtant très bien. Ce sera le dernier roman de l'auteur, décédé à l'automne dernier avant même d'atteindre l'âge de son protagoniste. Il manquera à la littérature.

"J'aurais aimé que Louise n'ait pas ce tempérament colérique. Dans mon expérience, le fait de s'énerver ne facilite jamais rien. Mais c'est apparemment un besoin chez elle. Revendiquer son droit est plus important que trouver une solution." 

"J'ai bien peur de nourrir, au fond de moi, une sorte de ressentiment désespéré vis-à-vis de ceux qui vont continuer de vivre alors que je serai mort. Cette impulsion m'embarrasse autant qu'elle m'effraie. Je cherche à la nier, mais elle revient de plus en plus souvent à mesure que je vieillis. Je me demande si les autres ressentent la même chose. Je l'ignore, et je n'ai aucune intention d'interroger qui que ce soit, mais cette jalousie est ma part d'ombre la plus obscure." 

"C'était toujours une sensation de liberté que d'arriver là à la fin des classes. Une liberté qui, avec le recul, me paraissait incompréhensible. Cet enfant-là et l'adulte que j'étais devenu étaient-ils vraiment la même personne? Ou existait-il entre nous une distance infranchissable?"

dimanche 6 mars 2016

"Pour Sanpei" (Fumiyo Kouno)


Après la brusque disparition de sa femme, Sanpei, la soixantaine bougonne, part vivre chez son fils qui lui a toujours reproché d'être un père peu impliqué et pas du tout démonstratif. Il peine à trouver sa place dans son nouveau foyer lorsqu'il découvre un gros album laissé par la défunte Tsuruko, dans lequel celle-ci lui explique les goûts de chacun des membres de sa famille, ainsi que la manière d'effectuer toutes les tâches du quotidien - cuisine, ménage, repassage ou couture. Muni de ce précieux ouvrage, Sanpei se rend peu à peu indispensable à la bonne marche de la maison et se rapproche de sa petite-fille Nona, une enfant peu attachante au premier abord...

C'est grâce à Shermane que j'ai découvert ce manga en deux tomes signés Fumiyo Kouno et datant de 2009. Ici, pas d'exploits héroïques ni de grandes passions: juste la peinture d'une transition difficile dans la vie d'un vieux Japonais forcé de remettre en cause son mode de fonctionnement et son rapport aux autres. Il n'est jamais trop tard pour apprendre et bien faire, semble dire l'auteur en alignant les scènes amusantes ou touchantes du nouveau quotidien de Sanpei. Son trait simple mais expressif, ses compositions épurées s'harmonisent parfaitement avec le stoïcisme pudique du héros, de sorte qu'on prend beaucoup de plaisir à voir celui-ci effectuer même les gestes les plus simples et les plus répétitifs de la tenue d'un foyer. Et puis parfois, au détour d'une page, on se laisse cueillir par l'émotion d'une case pleine de nostalgie, voire de poésie. Un manga peu connu mais qui mérite le détour. 





vendredi 4 mars 2016

"On reconnaît le bonheur au bruit qu'il fait en s'en allant" (Marie Griessinger)


Il fut un jeune océanographe militaire plein de fougue, qui rencontra à Tahiti une femme déjà mariée et mère de deux enfants. Leur amour plus fort que tout les emmena à Santa Monica pour apprendre l'anglais, à Cayenne où grandit leur fille Marie, en région parisienne où il se retrouva dans un bureau sur la ligne de RER C, puis à Uzès pour une retraite qu'ils espéraient paisible. C'était sans compter la démence à corps de Lewy, une pathologie incurable qui allait peu à peu priver Jean-Michel de ses facultés mentales et de ses capacités motrices.

L'auteure assiste impuissante au déclin de ce père qui ne lui avait jamais dit "Je t'aime" jusque là, et entre les scènes dépeignant la progression inexorable du mal, elle évoque par petites touches les souvenirs d'un passé heureux, mais aussi et surtout l'amour extraordinaire qui continue à unir ses parents jusque dans cette ultime épreuve. Un court récit en camaïeu d'ombre et de lumière, de chagrin et de beauté. 

"J'ai pensé: "Et si je disais à mon père tout ce qu'il aimerait entendre...". Je pourrais lui dire que je suis devenue expert-comptable, comme il en rêvait, même si ce n'est pas vrai, même si ça n'arrivera jamais, je pourrais lui dire que ça marche très bien et que j'ai plein de clients... Oui, j'ai envie de mentir à mon père, de lui donner de bonnes nouvelles, des nouvelles pour le rendre heureux, tant qu'il peut encore les entendre, et les jeter par la porte entrouverte de son esprit pour que ça lui fasse une lumière à l'intérieur, un feu pour l'éclairer et pour le réchauffer, un feu pour ses nuits de solitude, avant que tout ne se referme."

"Il y a quelque chose que j'aimerais dire à tous les bienheureux, tous ceux qui ont la chance d'avoir un père vaillant, un père qui peut prononcer leur nom, se lever, marcher avec eux, j'aimerais leur dire: "Fermez ce livre, ce plaisir solitaire du livre, vous avez toute la vie pour être seuls face à un livre, et sortez, descendez dans la rue, videz les artères des immeubles, répandez-vous sur les chemins en une hémorragie de fils et de filles, suivez le bruit de votre coeur qui bat et courez le retrouver. Mon père n'était pas parfait. Il l'est devenu le jour où il a arrêté de parler, d'être froid, de toujours donner raison à ma mère, de me contredire. Ce jour où mon père est devenu invalide, je l'ai mis sur un piédestal. Mais ce sont toutes ses imperfections qui me manquent."

jeudi 11 février 2016

"Les vieux ne pleurent jamais" (Céline Curiol)


A 70 ans, Judith Hogen vit désormais seule. Actrice à la retraite, elle a cessé de fréquenter les scènes artistiques new-yorkaises et se contente de la compagnie de sa voisine Janet Shebabi, une femme de son âge fantasque et malicieuse. Trouvent un soir entre les pages d'un roman de Louis-Ferdinand Céline une vieille photographie, Judith est transportée cinquante ans en arrière et soudain submergée de tendresse et de ressentiments. Face à ce visage longtemps aimé, elle se surprend à douter des choix du passé. C'est ce moment que choisit Janet pour lui proposer de partir, de s'embarquer dans un voyage organisé aussi déroutant que burlesque au cours duquel s'établit entre elles un compagnonnage heureux hors des convenances de l'âge. De retour à Brooklyn, Judith doit bien admettre que la raisonnable passivité que lui impose la société devient insupportable. Elle décide de repartir en voyage dans son pays natal, cette France quitté dans les années 60, là où demeure cet homme, celui de la photo, ce héros. 

Difficile pour moi d'écrire une critique de ce roman qui m'a laissé une impression aussi partagée. J'ai adoré la première partie qui se passe aux USA, les réflexions intimes de Judith sur la maladie et la mort de son mari, ainsi que sur la façon dont la vieillesse l'enferme dans un rôle auquel elle ne s'identifie absolument pas; j'ai trouvé ça très beau et très juste. Mais à partir du moment où l'héroïne retourne en France, l'histoire prend un tour désarçonnant qui m'a larguée en chemin. L'homme de la photo n'est pas celui qu'on croit; Judith et lui ne se sont pas éloignés pour les raisons qu'on imagine, mais pour quelque chose que j'ai eu un peu de mal à admettre malgré les moeurs de l'époque; et les retrouvailles attendues n'auront finalement pas lieu pour un motif qui semble à la fois brumeux et peu crédible. J'avoue avoir survolé la fin à toute vitesse et avec un sentiment de grande déception.

"Pendant tant d'années, j'avais voulu me préserver de cette manière de penser, "s'occuper", comme si nous ne vivions qu'un long sursis dans l'illusion d'une existence véritable, ô combien cette façon d'appréhender le temps m'avait paru néfaste. Mais rapidement après le décès d'Herb, le verbe s'était imposé et j'avais réalisé que dorénavant, moi aussi, je m'occuperais, comme Janet. Même auparavant, au cours des derniers mois de sa maladie, alors que j'avais progressivement perdu mon rôle d'épouse tendre et impertinente, devenant infirmière diligente et serviable, me faisant cette présence permanente qui veillait aux moindres de ses besoins, je m'étais occupée par intervalles, dans ces moments de plus en plus fréquents où il s'abandonnait au sommeil en pleine journée pour échapper à la douleur, livré aux mains d'acier et aux baisers aigres de la morphine. Par intermittence, j'essayais donc de m'occuper, ou plutôt de me perdre dans des tâches anodines, des projets simples de rangement et de nettoyage, assignée à résidence la majeure partie de la semaine. Et quand intervenaient les infirmières ou la garde-malade, je ne savais même plus comment m'y prendre pour obtenir ce que les âmes bien intentionnées m'enjoignaient de m'accorder, du plaisir, un plaisir qui, au vu des circonstances, au vu de ce que lui endurait, dégoulinait d'indécence." 

mardi 9 février 2016

"Quatuor" (Anna Enquist)


Ils sont quatre musiciens classique amateurs qui se réunissent régulièrement juste pour le plaisir de jouer ensemble. Caroline, médecin généraliste, ne se remet pas d'avoir perdu ses enfants dans un accident. Son mari Jochem évacue une grande violence intérieure dans son métier de luthier. Sa meilleure amie Heleen, infirmière, est une âme bienveillante membre d'un club de correspondance avec des prisonniers. Hugo, le cousin d'Heleen, vit sur une péniche et dirige un centre culturel qui prend l'eau de toutes parts en ces temps où la culture ne reçoit plus aucune subvention. A la lisière de leur quatuor, Reinier, l'ancien professeur de Caroline et Hugo, autrefois un violoncelliste virtuose, se trouve désormais cloué chez lui par l'arthrose et la paranoïa: il sait que si on le juge inapte à vivre seul, il sera emmené dans un ces mystérieux centres où les visites sont découragées et où les pensionnaires ne font généralement pas long feu. Pendant que chacun se débat avec ses problèmes personnels, une affaire de corruption met les médias locaux en émoi...

D'Anna Enquist, une des plus importantes auteurs néerlandaises, j'avais adoré "Le retour" qui romançait l'existence de la femme du capitaine James Cook. Avec "Quatuor", on est dans un tout autre registre: un avenir proche qui semble une évolution à la fois crédible et glaçante de notre société actuelle. Mépris extrême pour la personne humaine, autorités incompétentes ou corrompues... Et telles des grenouilles plongées dans une casserole d'eau froide dont la température augmente trop imperceptiblement pour qu'elles songent à se sauver, les gens ordinaires continuent à vaquer à leurs occupations en occultant d'un haussement d'épaules fataliste les iniquités qu'on leur impose. Les quatre héros trouvent une forme de salut dans leur musique, la seule chose qui leur apporte encore une joie véritable, mais même ces moments ne sont que des éclaircies fugaces dans un quotidien plus que plombant. Bien que "Quatuor" soit un excellent roman, très bien écrit et traduit (au point qu'il semble avoir été rédigé directement en français), il appuie vraiment là où ça fait mal, et pour cette raison j'ai eu beaucoup de mal à l'apprécier.

"Incroyable que le pays soit gouverné par des individus pareils. (...) Apparemment, les gens qui veulent faire quelque chose d'utile et qui en plus ont les compétences requises n'occupent jamais ce genre de poste. Ya qu'à voir l'endormi qu'on a au ministère de la Santé, ce type n'a aucune idée de ce qu'est la maladie ou le handicap et de toute façon, ça ne l'intéresse pas. On parlait de lui l'autre soir à table, chez Heleen, la pauvre était absolument outrée des offenses infligées aux personnes qu'elle soigne. L'Etat-Providence appartient au passé, avait dit le ministre, on avait eu raison à l'époque de remplacer ce système par une logique participative: pas de soins à domicile ni de remboursements inabordables, mais de l'aide apportée par les voisins et la famille. L'approche s'est elle aussi révélée impraticable, avait-il reconnu d'un air jovial, on n'avait pas les moyens de contrôle adéquats et on sollicitait trop la population active. L'autonomie, voilà notre nouvel idéal, avait-il résumé avec enthousiasme, autonomie et responsabilisation. Chaque citoyen doit faire lui-même en sorte que la maladie ne se déclare pas. Bouger, manger sain, ne pas rester toute la journée en position assise - autant de bienfaits scientifiquement prouvés dont nous devons tous tirer profit. Tenez, moi par exemple, avait conclu le ministre, je cours dix kilomètres par jour et je ne mange pas de sucre."