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samedi 10 octobre 2020

Les traductions les plus galères de ma carrière #3


Début 2016, l'éditeur qui avait déjà publié ma traduction préférée de tous les temps, "Les quinze premières vies d'Harry August", m'a confiée celle du roman suivant de l'autrice: "Touch". Ici aussi, il était question d'un individu doté d'un pouvoir un peu particulier qui l'isolait du reste de l'humanité. Depuis sa mort en des circonstances particulièrement violentes, Kepler était un fantôme qui survivait en se déplaçant de corps en corps. Pour changer d'hôte, un simple contact physique lui suffisait. 

Le gros problème, c'est que le sexe d'origine de Kepler n'était mentionné à aucun moment. Or, contrairement à l'anglais, le français attribue un genre à chaque nom. Lorsque je rencontre cette ambiguïté dans un court passage, je me débrouille en répétant le nom du personnage au lieu de lui substituer un article passé la première occurrence, et en n'utilisant que des adjectifs épicènes ou des tournures neutres. Mais ce procédé donne des phrases qui ne sonnent pas toujours très naturel; s'agissant d'un personnage présent dans toutes les scènes, il était intenable sur la longueur d'un roman. 

jeudi 8 octobre 2020

Les traductions les plus galères de ma carrière #2

 

En 2004, une éditrice avec qui je n'avais jamais travaillé m'a contactée pour me proposer un projet d'envergure. Elle avait acheté les droits français d'une série de fantasy récente, mais faisant suite à deux trilogies "classiques" parues dans les années 70 - et avant de publier les nouveaux tomes, elle voulait ressortir les anciens dans une traduction modernisée, au rythme de deux par an. 

Quand on est traducteur littéraire, une longue série, c'est un peu le jackpot: l'assurance d'avoir un planning qui se remplira tout seul pendant des années. Et puis la fantasy, je maîtrisais à fond - ça faisait dix ans que je ne traduisais pratiquement que ça. J'ai donc accepté avec empressement, d'autant que la rémunération proposée était supérieure à tout ce que j'avais touché jusque là: quelque chose comme 17€ du feuillet d'imprimerie français, me semble-t-il. 

mardi 6 octobre 2020

Les traductions les plus galères de ma carrière #1

 

Je viens juste de fêter mes 26 ans de carrière. A ce stade, ma bibliographie doit compter environ 350 titres uniques. Parfois, je retombe sur l'un d'eux dans ma bibliothèque, et je ne sais même plus de quoi parle l'histoire que j'ai pourtant décortiquée mot à mot dans un passé plus ou moins lointain. Il existe pourtant certains ouvrages que je n'oublierai jamais tant leur traduction fut épique, et j'ai pensé que ça pouvait donner matière à une série de billets intéressante. C'est parti pour mon premier souvenir de galère professionnelle...

C'était à l'automne 1996. Je travaillais généralement sur des romans de fantasy de 320 pages en format poche, que je traduisais au rythme d'un tous les 15 jours. Un jour, mon boss de l'époque m'a appelée pour me proposer un défi: 

- J'ai une novélisation de film dont le texte va tomber dans les jours qui viennent. Le livre doit paraître en même temps que le film sortira au cinéma, ce qui ne nous laissera qu'une semaine pour le traduire. Je ne vois que vous qui pourriez faire ça. Qu'en dites-vous?

mercredi 26 février 2020

Comment je m'y prends pour traduire un roman (2/2)




PREMIET JET / RELECTURE

Certains de mes collègues font un premier jet kilométrique et passent ensuite beaucoup de temps à le mettre en forme. Moi, c'est l'inverse: je soigne énormément mon premier jet, et en relecture, je me contente de supprimer les coquilles et les répétitions, de corriger quelques tournures maladroites, d'améliorer un jeu de mots ou de remplacer un terme du lexique si j'ai eu une meilleure idée entre-temps. Pour un roman dont la traduction m'a pris deux mois, je consacre deux ou trois jours à la relecture avant envoi à l'éditeur, pas davantage.

DICTIONNAIRE(S)

Lorsque j'ai commencé à exercer, en 1994, mon unique outil était un gigantesque Harrap's papier en deux volumes. Il prenait une place dingue; il était horriblement lourd à manier, et la plupart du temps, je n'y trouvais pas les termes trop spécifiques que je cherchais. Quant aux références culturelles, si je ne les comprenais pas, c'était une énorme galère pour réussir à les clarifier. De ce point de vue, l'apparition d'Internet a révolutionné ma vie professionnelle.

Aujourd'hui, si j'ai un doute sur un nom appartenant à un champ lexical que je maîtrise mal ou une expression peu usitée en langage courant, je commence par chercher dans le dictionnaire en ligne Lexilogos, ou tout simplement sur Google. Internet regorge de sites dédiés à tous les sujets possibles et imaginables; si je bute sur le nom français des figures de cheerleading, comme ça m'est arrivé récemment, je trouverai toujours une liste de vocabulaire anglais/français mise en ligne par une pratiquante passionnée. Il faut juste chercher un peu. 

Je n'hésite pas non plus à faire appel aux connaissances de mes collègues - sur Facebook, nous avons un groupe d'entraide réservé aux traducteurs de l'imaginaire - ou même de mon entourage: "Dis, toi qui pratique le XXX, comment tu appelles le bidule qui sert à YYY?". Enfin, le français supportant beaucoup plus mal les répétitions que l'anglais, le dictionnaire des synonymes du Crisco m'est souvent d'une aide précieuse. 

LEXIQUE

Lorsque je traduis une série, particulièrement si elle se déroule dans un monde imaginaire avec énormément de termes inventés, j'établis un lexique dans un fichier distinct, afin de ne pas risquer d'incohérences de traduction d'un tome sur l'autre (et aussi par charité envers le traducteur qui prendrait éventuellement ma relève si je devais abandonner cette série pour une raison de santé ou de planning). J'y consigne le vocabulaire spécifique et les noms de lieux, ainsi que certaines expressions qui reviennent fréquemment. Par ailleurs, je tiens à jour une liste de tutoiement et de vouvoiement entre les personnages - une distinction qui n'existe pas en anglais et qui est donc laissée à l'appréciation du traducteur.

CORRECTIONS

Quelle que soit l'attention apportée à mon travail, il reste TOUJOURS une erreur quelque part, et plein de petites choses qui pourraient être améliorées - soit objectivement, soit selon les critères spécifiques de l'éditeur. Chacun de mes clients a une liste personnelle de bêtes noires, verbes qu'il refuse d'employer ou tournures qu'il déteste, et j'ai du mal à me souvenir de toutes. Une fois que j'ai remis ma traduction, quelqu'un (parfois une éditrice junior, parfois une correctrice free lance) la relit donc pour proposer des changements.

La quantité de corrections suggérées varie énormément d'un éditeur à l'autre, et même d'un ouvrage à l'autre selon la personne qui m'a relue. Il arrive qu'il n'y ait pratiquement rien, et il arrive aussi que je peine à reconnaître mon texte. Il arrive que je trouve le travail de la correctrice ultra-pertinent, et il arrive aussi que je m'arrache les cheveux en découvrant mon texte truffé d'erreurs qui ne s'y trouvaient pas à la base. Je suis libre de refuser toute correction relevant uniquement d'une appréciation subjective. Mais il n'est guère judicieux de se battre pour des peccadilles, d'autant que je m'efforce toujours de justifier ma réaction par écrit et que ça prend un temps délirant.

Lorsqu'il a reçu mon retour, l'éditeur valide les corrections que j'ai acceptées, et le texte part en composition. Au bout d'un délai variable, je récupère un nouveau fichier appelé épreuves corrigées, et c'est là l'ultime possibilité de signaler un problème avant que le texte soit envoyé chez l'imprimeur. A ce stade, normalement, il ne doit rester que très peu d'erreurs, et elles ont le plus souvent trait à la mise en page. Mais je ne crois pas avoir jamais tenu entre mes mains un livre publié dans lequel il ne subsistait pas au moins une coquille. 

mardi 25 février 2020

Comment je m'y prends pour traduire un roman (1/2)




POSTE DE TRAVAIL

Depuis que je mène une vie semi-nomade, je n'ai plus de poste fixe: juste un ordinateur portable 13" que je trimballe partout avec moi - et dont le clavier souffre beaucoup des cadences infernales que je lui impose. Du temps où les éditeurs mettaient en traduction des textes déjà parus dans leur pays d'origine, ils m'envoyaient un exemplaire VO que je posais à gauche de mon écran sur un lutrin; aujourd'hui, je travaille 80% du temps à partir de PDF d'ouvrages pas encore publiés. J'ouvre donc deux fichiers sur mon écran: la VO à gauche et ma VF à droite. Encombrement minimum, d'autant que je n'utilise même pas de souris - juste le touchpad, que je manie avec une précision olympique. Mais il faut bien admettre que ça n'est sans doute pas très bon pour mes yeux. La plupart de mes collègues, surtout à partir d'un certain âge, travaillent le plus souvent possible sur poste fixe avec un grand écran, et je devrai sûrement y revenir un jour.

mercredi 19 février 2020

Ma journée de traductrice littéraire




Je me lève généralement vers 9h. A mon grand regret, je ne suis pas du matin, et un des principaux avantages du statut d'indépendant, c'est bien de pouvoir décider de ses propres horaires de travail! Je passe la première heure à siroter un thé en faisant le tour des popotes sur internet, puis à 10 h tapantes (oui: je suis maniaque), j'entame mon quota de pages de la journée. 

vendredi 7 février 2020

Comment les traducteurs littéraires sont-ils rémunérés? 2/2




Dans mon billet précédent, je vous expliquais que, comme les auteurs, les traducteurs littéraires sont payés sous la forme d'un pourcentage sur les ventes, mais reçoivent au moment où ils effectuent leur travail une avance appelée l'à-valoir qui leur reste acquise quoi qu'il advienne. En ces temps de surproduction éditoriale, peu d'ouvrages se vendent assez bien pour que les droits générés dépassent un jour l'avance en question, qui reste donc souvent l'unique rémunération du traducteur. 

Un à-valoir est calculé en fonction du volume de texte à traduire, exprimé en nombre de feuillets. Qu'est-ce qu'un feuillet? Excellente question. Au début de ma carrière, le standard universel était le feuillet d'imprimerie français, c'est-à-dire, le nombre de pages de 1500 signes théoriques qu'atteignait la traduction. Par 1500 signes théoriques, j'entends: une page qui contiendrait 1500 signes espaces comprises si elle était totalement pleine, sans début ni fin de chapitre, sans alinéas ni retours à la ligne. Hormis peut-être dans l'"Ulysse" de James Joyce (le pudding littéraire le plus compact qui ait jamais été publié), le nombre de signes réels ne va jamais monter à 1500; sur un texte moyennement aéré, il tourne plutôt autour de 1250. 

jeudi 6 février 2020

Comment les traducteurs littéraires sont-ils rémunérés? 1/2




En France, les traducteurs littéraires sont considérés comme faisant partie du corps de métier des auteurs. Nous avons un statut d'indépendants, et pour chaque ouvrage sur lequel nous travaillons, nous signons un contrat avec la maison d'édition qui en a acquis les droits français. Ce contrat prévoit une rémunération en droits d'auteur (DA), c'est-à-dire, un pourcentage sur les ventes - le chiffre d'affaires, pas le bénéfice -, qui peut varier d'un éditeur à l'autre. Le plus bas que j'aie touché était de 0,3%, pour de la bédé; le plus haut, de 2%. D'après mon expérience, la plupart des maisons d'édition proposent 1%. Cela signifie que sur un livre vendu 20€ en librairie, le traducteur recevra 0,20€. 

vendredi 4 octobre 2019

25 ans de traduction littéraire, veine et déveine




Le mois d'octobre est celui de tous les anniversaires les plus importants de ma vie. Le 19, ma rencontre avec Chouchou. Le 17, la mort de mon père. Et le 4, le début de mon activité de traductrice littéraire. Cette année, cela fait 25 ans que j'exerce ce métier pour lequel je n'ai pas le moindre diplôme. Dans ce laps de temps, j'ai traduit près de 300 ouvrages, essentiellement dans le domaine de l'imaginaire, mais aussi des thrillers, des romans jeunesse, des guides de séries télé et même quelques bédés. Si, crise de l'édition oblige, remplir mon planning devient difficile depuis deux ans, je continue à aimer profondément ce travail et à penser qu'aucun autre ne me conviendra jamais aussi bien.

lundi 26 février 2018

Le patois provençal appliqué à la littérature et à la traduction





Avoir la pigne = être fortement agacé
"Quand j'achète un livre à 20€ et qu'il me tombe des mains au bout de 50 pages, j'ai la pigne."

Escagasser = massacrer
"Si mes exemplaires de traductrice étaient emballés un peu plus soigneusement, ils n'arriveraient pas tout escagassés."

jeudi 5 janvier 2017

"Les vies de papier" (Rabih Alameddine)


Aaliya vient par mégarde de se teindre les cheveux en bleu. Cela dit, cette Beyrouthine de 72 ans n'en est plus à une excentricité près. Répudiée très jeune par son mari impuissant, elle n'a jamais souhaité se trouver d'autre époux ni avoir des enfants, et a résisté aux pressions familiales qui la poussaient à céder son grand appartement à un de ses demi-frères. Son amie Hannah lui a dégoté une place de vendeuse en librairie, et Aaliya est entrée en littérature comme on entre en religion. Elle s'est même mise à traduire les auteurs étrangers qu'elle aimait, au rythme d'un nouveau livre entamé chaque 1er janvier - uniquement pour son plaisir, car elle range ses manuscrits achevés dans des cartons et n'y touche plus jamais par la suite...

Je me suis reconnue à fond dans le portrait de cette femme misanthrope et têtue, cultivée mais volontiers pédante, que sa farouche volonté d'indépendance rend parfois égoïste et qui panique devant le spectacle de la décrépitude maternelle. Aaliya est un très beau personnage, fort, franc et entier, qu'on ne parvient pas à juger malgré ses nombreux défauts. Elle n'est ni sympathique ni antipathique, ni admirable ni pathétique: elle est, tout simplement, avec une intensité à laquelle parviennent peu de créations de papier (ce que je trouve d'autant plus admirable que son auteur est un homme). Et bien qu'elle vive essentiellement claquemurée chez elle, les souvenirs qu'elle égrène peignent un portrait saisissant de la vie quotidienne à Beyrouth depuis les années 70. On se perd avec elle dans les méandres de sa mémoire; on se demande ce qui est arrivé à Hannah, morte depuis longtemps mais à qui elle pense encore continuellement; on est tantôt charmé par ses considérations sur la littérature, tantôt agacé par ses digressions sur la vie privée des écrivains; on espionne avec elle les conversations de ses voisines qui prennent le café tous les matins à l'étage du dessus et dont les préoccupations sont si différentes des siennes. Du coup, j'aime penser qu'avoir commencé mon année de lecture par "Les vies de papier" la place sous d'excellents auspices littéraires!

"Je me suis depuis bien longtemps abandonnée au plaisir aveugle de l'écrit. La littérature est mon bac à sable. J'y joue, j'y construis mes forts et mes châteaux, j'y passe un temps merveilleux. C'est le monde à l'extérieur de mon bac à sable qui me pose problème. Je me suis adaptée avec docilité, quoique de manière non conventionnelle, au monde visible, afin de pouvoir me retirer sans grands désagréments dans mon monde intérieur de livres. Pour filer cette métaphore sableuse, si la littérature est mon sac à sable, alors le monde réel est mon sablier - un sablier qui s'écoule grain par grain. La littérature m'apporte la vie, et la vie me tue."

"On devrait prendre une nouvelle résolution littéraire: fini les épiphanies. Cela suffit. Pitié pour le lecteur qui dans la vraie vie atteint la fin d'un conflit dans la confusion et ne fait nullement l'expérience de quelque illumination factice. Chers auteurs contemporains, à cause de vous, je me sens inadaptée, car ma vie n'est pas aussi limpide et concise que vos histoires." 

jeudi 24 novembre 2016

Le truc de l'auto-correct


Quand je suis devenue traductrice littéraire, une chose m'est apparue assez vite: ma productivité était limitée, non pas par la vitesse à laquelle je changeais l'anglais en français dans ma tête, mais par la vitesse à laquelle j'entrais le résultat dans mon traitement de texte. J'appartiens à la dernière génération qui n'a pas appris à se servir correctement d'un clavier d'ordinateur; aujourd'hui encore, je tape avec cinq doigts maximum, dans un joyeux désordre qui fait le désespoir de mon ancienne dactylo de mère. 

Bien sûr, j'aurais pu prendre des cours pour corriger mes mauvaises habitudes, mais ça me gonflait. Alors, en bonne feignasse soucieuse de maximiser le rapport effort déployé/résultat obtenu, j'ai trouvé un truc tout bête qui m'a permis de doubler ma vitesse de frappe. Je pensais que tout le monde faisait ça, et puis chaque fois que j'en discute avec des collègues, je me rends compte que non. Donc, juste au cas où vous auriez le même problème que moi, je vous livre mon astuce. 

Dans Word (ou Neo-Office), allez dans le menu déroulant "Options" tout en haut de votre écran, et cliquez sur "Corrections automatiques" (ou "Options d'Auto-Correct"). Vous y trouverez, déjà programmées, des corrections de fautes d'orthographe et de frappe les plus courantes. Ce que je vous propose, c'est d'y rajouter des raccourcis des mots et expressions que vous utilisez le plus couramment. Par exemple: dans la colonne de gauche Remplacer:, vous tapez qm, et dans celle de droite Par:, vous tapez quand même. Puis vous cliquez sur le bouton Nouveau à droite. Répétez la procédure pour créer autant de raccourcis que vous voulez, et tout à la fin, cliquez sur le bouton OK en bas pour valider l'ensemble. Désormais, chaque fois que vous taperez qm, votre traitement de texte écrira quand même



Quel que soit le secteur dans lequel vous travaillez, vous devez employer un bon 50% de termes et d'expressions récurrents. Créez pour chacun d'eux un raccourci en 2 ou 3 lettres qui ne se trouvent naturellement telles quelles dans aucun mot de la langue française: surtout pas de va, de il, de la... Commencez par une dizaine de choses faciles à retenir et, une fois que vous avez pris l'habitude d'utiliser ces premiers raccourcis, allongez progressivement la liste en fonction des mots ou expressions qui vous semblent les plus fréquents dans votre job. 

Pour ma part, en plus des termes généraux, j'ai toujours un tas de raccourcis liés à ma traduction en cours, notamment les noms de lieux ou de personnages. Par exemple, pour une série de bit-lit bien connue: vp = vampire, lg = loup-garou, mm = métamorphe, ly = lycanthrope, sl = Saint-Louis, cd = Cirque des Damnésjc = Jean-Claude, mh = Micah, nl = Nathaniel... Vous voyez l'idée. Parfois, quand je change de bouquin, je veux réutiliser un raccourci que j'avais déjà employé pour un autre. Par exemple, si mon nouveau héros s'appelle Jean-Christophe, il me suffit de retourner dans les options de correction automatiques et de modifier le contenu de la colonne de droite en face de jc. (Toujours sans oublier de valider en bas à la fin, sinon le changement ne sera pas pris en compte.)

Plus on s'habitue à utiliser le procédé, plus on peut gagner de temps de frappe - au premier jet, mais aussi en éliminant le risque de coquilles à corriger plus tard - en compliquant les raccourcis. Dans les bouquins que je traduis, il y a des expressions liées à la gestuelle qui reviennent tout le temps; souvent, elles tiennent en un seul mot en anglais mais sont bien plus longues en français. Exemple: "he shrugged" qui devient "il haussa les épaules", ou "he glanced" qui devient "il jeta un coup d'oeil". Et hop: he = haussa les épaules, jco = jeta un coup d'oeil. Je pourrais continuer comme ça pendant des pages et des pages, mais vous voyez l'idée. Comme je tape au kilomètre (km = kilomètre) dans mon boulot, ce bête truc me fait économiser un temps fou. Essayez, vous allez voir!

samedi 6 février 2016

Le festival de la boulette


Je vous présente ma dernière traduction. 


A l'époque où mon planning de ce début d'année s'est brusquement vidé, j'ai paniqué un peu et fait savoir que je cherchais du boulot. Une éditrice et amie, qui avait besoin de faire traduire assez rapidement le tome 2 d'une série dont le traducteur du tome 1 n'était pas disponible à la bonne période, m'a envoyé un fichier .pdf pour que je voie si ça m'intéressait. J'ai parcouru quelques chapitres, trouvé ça sympa et dit OK. Je disposerais de quatre semaines pour traduire et relire 400 pages, ce qui était un peu chaud mais néanmoins jouable à condition de ne pas flâner en route. 

Le contrat signé, l'éditrice m'a envoyé deux livres-papier: le tome 1 en français et le tome 2 en anglais. Je voulais bien entendu lire le tome 1 avant de commencer, pour me mettre au parfum, mais juste avant cette traduction-là, j'en avais bouclé une autre en très peu de temps aussi, et j'avais envie de souffler. Donc, au lieu de lire le tome 1 le week-end avant d'entamer la traduction du tome 2, j'ai reporté au week-end suivant, en me disant que si j'avais fait des erreurs dans le premier quart, je les corrigerais à la relecture. 

La première semaine s'est très bien passée. Je suis rentrée tout de suite dans le style de l'auteur, je me sentais vraiment à l'aise. En plus, on devait garder le même contexte mais changer de personnage principal par rapport au tome 1, parce qu'on faisait vraiment la connaissance de l'héroïne, sa famille, son passé, ses motivations... Du coup, je me suis dit que comme le traducteur précédent avait établi un lexique, je pouvais sans doute me passer de lire le tome 1. Mais par conscience professionnelle, j'ai quand même voulu m'y mettre dès le vendredi soir, après avoir bouclé mon quota de pages pour la journée. 

C'est là que je me suis aperçue que le .pdf sur lequel je bossais (le seul dont je disposais, puisque par ailleurs j'avais des livres-papier) n'était pas celui du tome 2 mais du tome 1. Dont je venais de retraduire inutilement le premier quart. Tu m'étonnes qu'on faisait vraiment la connaissance de l'héroïne...

Il me restait 3 semaines pour traduire et relire 400 pages. Et je ne pouvais pas réclamer de délai, parce que l'éditrice avait déjà accepté de mordre d'une semaine sur son temps de relecture pour me permettre de faire la traduction en premier lieu. Moi qui suis tellement attentive aux détails d'habitude, je ne comprenais même pas comment j'avais pu faire une boulette pareille. 

Je me suis traitée de tous les noms d'oiseaux. Puis, au lieu de paniquer ou de me lamenter, j'ai mis au point un plan de bataille. J'ai redécoupé le texte en fonction du temps qui me restait, en faisant sauter les après-midi libres que je m'étais gardés pour boucler ma compta pro 2015 et remplir le dossier correspondant pour mon association de gestion agréée: je m'en occuperais le week-end, ou plus tard car j'avais un peu de marge. J'ai annulé tous les autres trucs que je comptais faire un jour de semaine pendant cette période-là - tant pis pour mes 10 000 pas par jour et mes promenades de santé. J'avais une boulette à rattraper, et une grosse.

La deuxième semaine, il faisait un beau temps d'hiver, froid mais sec et ensoleillé, ce qui me donnait très envie de sortir l'après-midi. J'avais énormément de mal à m'adapter au travail fait par le traducteur précédent: plusieurs termes importants de son lexique me chiffonnaient, mais j'étais obligée de les garder. Par ailleurs, le style que j'avais apprécié dans le (début du) tome 1 devenait ici franchement basique, avec beaucoup de répétitions et d'expressions vagues qui passaient en anglais mais pas en français, et quantité d'incohérences à corriger. Les boulettes de l'auteur venant s'additionner à la mienne - quel bonheur!

La troisième semaine, il faisait super moche, et j'avais très envie de passer mes journée à lire sous la couette avec un chocolat chaud. En plus, j'avais bien mal au ventre: j'ai d'abord cru que je couvais une gastro, mais au final, ce n'était sans doute "que" mon endométriose. Je tirais la langue un peu plus chaque jour devant mon ordinateur, mais arrivée au vendredi soir, j'étais toujours dans les temps.

La quatrième semaine, je me suis coincé un nerf sous l'omoplate droite en faisant des pompes (y'a pas à dire, le sport, c'est excellent pour la santé). J'ai tendance à traiter ce genre de bobo par le mépris, en me disant que ça passera tout seul, sauf que ça empirait au fil des jours et que je n'avais pas le temps d'aller voir un ostéo. Après avoir bataillé contre des incohérences de plus en plus tragiques, j'ai rendu ma traduction hier soir un peu avant 17h, en me retenant d'écrire dans le mail d'accompagnement à mon éditrice: "Je pense que ton homologue américaine était bourrée quand elle a signé le BAT". Puis je suis partie boire des cocktails pour oublier.

J'espère qu'il va bien marcher, ce bouquin. Franchement, je l'ai mérité.

mercredi 11 novembre 2015

Découpage




C'est un des moments que je préfère dans mon boulot, et pas juste parce qu'il survient dans la foulée de la remise de ma traduction précédente (toujours une grande source de satisfaction et de soulagement mélangés). Lorsque je me suis mise d'accord avec l'éditeur sur les termes du contrat, j'ai bien entendu calculé grosso modo le temps que je devrais passer sur la VO qu'il me propose. Je sais combien de signes français je suis capable de produire par jour en fonction de la difficulté d'un texte; je convertis ça en nombre de semaines et, s'il n'y a pas d'urgence, je rajoute une marge de 25% pour absorber d'éventuels imprévus. 

Mais à la veille d'attaquer une nouvelle traduction, je ressors mon calendrier, ma calculatrice et je note un chiffre précis de pages à traduire chaque jour. Je tiens compte de mes voyages en train, de mes autres obligations et, s'il y a moyen, je me ménage deux après-midi libres par semaine pour aller marcher, faire quelques courses, glander avec un bouquin dans un salon de thé, prendre des rendez-vous plaisir genre massage ou coiffeur. Je calcule quand je pourrai caser des séances de fitness si la motivation est au rendez-vous (péniblement deux fois par semaine, ces jours-ci). Si je suis à Bruxelles, je préserve mes week-ends pour faire des trucs avec Chouchou; si je suis à Monpatelin, je prévois de bosser le dimanche parce que ça n'est pas comme s'il y avait des masses d'autres occupations. 

Petit à petit, je vois se dessiner sous mes yeux les contours de ma tranche d'année suivante. J'aime bien quand elle est courte, parce qu'en matière de traduction comme pour le reste, je suis plus une sprinteuse qu'une coureuse de fond: passer très longtemps sur le même texte m'ennuie et fait chuter à la fois ma productivité et mon plaisir de travailler. L'idéal de mon point de vue, c'est un mois - le temps qu'il me faut pour traduire très peinardement un tome de "Pretty Little Liars" ou autre roman jeunesse de format standard. Deux mois, ça va encore; au-delà, je déprime d'avance. Bien que ce soit super mal payé, j'adore travailler sur des bédés parce qu'à chaque fois, ça me fait une sorte de récréation de deux ou trois jours. 

Hier, donc, j'ai attaqué un chouette stand alone pour ados: l'histoire d'une ado grosse et bien dans sa peau qui décide de participer à un concours de beauté. Ca me mènera jusqu'aux alentours du 10 décembre. Après ça, je consacrerai un autre mois bien rempli à un thriller, sans prendre de pause pour les fêtes car je n'aurai pas le temps. Puis encore un mois au tome 2 d'une série de fantasy jeunesse. Puis... je ne sais pas. J'attends des nouvelles de plusieurs projets. Il y a dix ans, mon planning était plein un an voire un an et demi à l'avance; maintenant, j'ai de la chance quand je sais ce que je vais faire trois mois plus tard. Ce n'est pas du tout agréable mais c'est comme ça, et je tente de m'adapter avec zénitude à cette insécurité grandissante. Me concentrer en détail sur ce que je vais faire pendant la période où j'ai du boulot assuré m'aide pas mal. 

jeudi 9 octobre 2014

20 ans de traduction en free lance




Le 4 octobre 1994, après avoir décroché un diplôme de Sup de Co Toulouse et passé 3 ans à bosser dans un milieu absolument pas fait pour moi, je sautais dans le vide à pieds joints en me déclarant traductrice littéraire auprès des autorités compétentes. Mes parents avaient financé mon premier ordinateur (un énorme PC gris qui avait coûté 10 000 francs de l'époque); j'avais obtenu une prime de démarrage généreuse au titre de l'ACCRE et un premier contrat auprès d'une société nommée Hexagonal pour traduire le "Brujah clanbook", un supplément du jeu de rôles "Vampire: la Mascarade". Je ne savais pas trop où j'allais, mais j'étais hyper motivée. Tout plutôt que de retourner à la vie corporate qui me donnait envie de me pendre chaque matin au réveil. 

Pendant les vingts années qui se sont écoulées depuis, j'ai eu des prises de tête ubuesques avec l'administration. Au début, l'URSSAF et l'AGESSA me soutenaient chacune que c'était à elle que je devais verser mes cotisations sociales, et aucune ne voulait lâcher le morceau. J'ai dû me renseigner moi-même pour découvrir la différence entre traducteur technique (cotisant à l'URSSAF) et traducteur littéraire (assimilé auteur, donc cotisant à l'AGESSA). Plus tard, il m'a fallu dix-huit mois et six courriers de plus en plus désespérés pour obtenir un simple changement d'adresse auprès du service qui gérait ma TVA. A peu près à la même époque, le Trésor Public a entrepris de me réclamer chaque année la taxe professionnelle dont je n'étais pas redevable, et ce, malgré le fait que je lui avais déjà fourni les années précédentes toutes les attestations d'exemption nécessaires assorties d'un texte de loi surligné en rose. Je passe sur la tentative d'extorsion commise par mon association de gestion agréée il y a 3 ou 4 ans, quand elle a tenté de me facturer 180€ un service jusque là gratuit et qu'elle ne m'avait en outre jamais rendu. La paperasse, c'est définitivement l'aspect le plus pénible du statut de free lance. Ca, avec la difficulté de se faire régler, même si je me sens relativement privilégiée par rapport à d'autres professions: j'ai très, très souvent été victime de retards (août et les fêtes de fin d'année sont deux périodes redoutables pour la trésorerie du travailleur indépendant), mais mes clients ont toujours fini par me payer. 

A côté de ça, ces 20 ans m'ont apporté des satisfactions immenses, que je n'aurais même pas pu soupçonner lorsque je me suis lancée dans cette aventure. J'ai rencontré des gens, collègues mais aussi auteurs ou éditeurs, qui sont devenus de véritables amis ou avec lesquels j'ai eu le privilège de partager des moments inoubliables. J'ai pu bosser chez moi, en pyjama et à mon rythme, sans voir personne de la journée ni être obligée de m'exposer aux éléments hostiles ou de perdre un temps fou dans les transports en commun. J'ai très bien gagné ma vie jusqu'en 2011, et jusqu'ici, malgré une situation assez catastrophique de l'édition, j'ai la chance de n'avoir pas connu de période de chômage technique. J'ai fait des boulots alimentaires sans grand intérêt mais bien rémunérés, d'autres passionnants mais sur lesquels je m'arrachais les cheveux; dans l'ensemble, je me suis rarement ennuyée. J'ai relevé quelques défis un peu fous: traduire une novélisation en l'espace de 8 jours (censés être mon unique semaine de vacances annuelle), en envoyant ma production quotidienne chaque soir par modem à la personne qui me relisait, afin que le livre puisse sortir en même temps que le film dont il était tiré et dont la sortie en France avait été avancée. J'ai servi d'interprète à l'arrache, alors que ce n'est pas mon métier et que je n'avais jamais fait ça de ma vie, devant des caméras ou une salle pleine de centaines de personnes. J'ai eu, surtout, l'immense bonheur de travailler avec des livres, mon premier et mon plus grand amour. 

Je rempilerais bien pour 20 autres années. Je ne suis pas sûre que ce soit possible, mais je vais croiser les doigts très fort. Parce que me lancer dans la traduction en free lance est certainement la meilleure décision que j'ai prise de toute ma vie. 


C'est Mercedes Lackey, une de mes auteures préférées quand j'avais 20 ans, qui m'a offert cette petite poupée japonaise customisée par ses soins. Autant vous dire qu'il s'agit d'un de mes trésors les plus précieux...

jeudi 20 février 2014

Il faut tout un village pour faire une traduction




Au cours de ma carrière (20 ans en octobre, glups!), j'ai essentiellement traduit des ouvrages de fantasy. Bien qu'une bonne connaissance des armes, des armures et de l'architecture médiévale soit assez utile en la matière, la plupart des termes ayant trait à l'histoire, à la géographie ou à la magie sont inventés par l'auteur, et même si c'est parfois un casse-tête de leur trouver un équivalent français qui sonne bien et qui veuille dire la même chose sans faire trois kilomètres de long, au moins, je n'ai pas peur de raconter de bêtises. Le seul vrai problème, ce sont les traversées en mer : je ne connais strictement rien à la navigation à voile. Avant l'apparition d'internet, j'ai sué sang et eau sur les attaques de pirates ou de monstres marins, ou même les tempêtes entraînant une cascade de manoeuvres toutes plus hermétiques les unes que les autres pour moi. 

Et puis, une fois de temps en temps, je traduis un roman qui se passe dans notre monde, et là, j'ai un devoir d'exactitude. Du coup, Google est mon très grand ami, et je n'hésite jamais à faire appel aux connaissances spécifiques des gens de mon entourage. Mon père m'était d'une aide précieuse sur toute les questions ayant trait à la balistique, à la faune et à la flore sauvage (maintenant je galère un peu avec les oiseaux rares). J'ai une copine infirmière que je sollicite parfois pour des questions de vocabulaire médical. Chouchou m'éclaire sur les références cinématographiques obscures pour moi. Dans ma tête, mes contacts Facebook sont classés en fonction de leur secteur d'activité professionnelle et de leurs hobbies: cryptologie, aviation, informatique, biologie marine, biologie tout court, mécanique, latin, psychologie, mais aussi jardinage, bande dessinée, mode, calligraphie, musiques du monde... Pour peu qu'on le leur demande gentiment et que ça ne leur prenne que quelques minutes, la plupart des gens sont ravis de faire profiter les autres de leur expertise. Moi, j'apprends quelque chose au passage et je rends un meilleur travail. 

Le roman que je suis en train de traduire est un excellent exemple. Il contient d'innombrables références à l'histoire du vingtième siècle qui m'ont bien fait réviser mes (lointains) cours de terminale, mais son intrigue s'appuie aussi sur quantité de notions de physique dont, dans le meilleur des cas, j'ai déjà entendu le nom barbare sans avoir la moindre idée de ce qu'il recouvre. Si j'essaie de comprendre toute seule, je ne réussis qu'à me coller une grosse migraine. Mais bien que personne ne me demande de savoir tout sur tout, mon éditeur attend de moi que je fasse le nécessaire pour rendre un travail cohérent. Alors avant-hier, après deux heures passées à étudier en vain le principe de fonctionnement d'un rayon laser, j'ai fini par mailer ma traduction du passage qui me posait problème à un vieux copain devenu prof de physique. Je n'avais pas écrit d'horreur, mais il m'a suggéré des corrections qui passeront certainement mieux que ma version personnelle auprès des lecteurs moins ignares que moi. 

J'ai déjà dit que ce bouquin est fabuleux, sans contestation possible le meilleur que j'ai traduit en presque 20 ans de métier (re-glups)? Et j'ai déjà dit que je me démenais comme une folle pour boucler sa traduction dans le peu de temps qui m'a été imparti, sans pour autant sacrifier la qualité de mon travail? Je crois que bien c'est la première fois que j'ai peur, oui, peur de ne pas rendre justice à une version originale, peur de ternir sa brillance en la passant au travers du filtre de mon langage. A 8 jours de la date de remise, mon cerveau ressemble à une serpillère piteusement grisâtre que je m'obstinerais à tordre en tous sens chaque jour, et je pense avoir plus de thé que de sang dans les veines. J'espère juste qu'il ne me reste plus de scènes de torture chimique, électrique ou thermique avant la fin. 

mercredi 29 janvier 2014

Où je transpire figurativement, et où j'aime ça




Courant novembre, un nouvel éditeur m'a contactée pour me proposer une traduction. Une histoire de voyage dans le temps, un de mes sujets préférés en littérature. Une quatrième de couverture über intrigante. Un style très travaillé, et en bonus, le mystère de l'identité de l'auteur, qui s'est déjà fait connaître en publiant plusieurs romans à succès dans d'autres genres et qui signe ici d'un pseudonyme. Moins de cinq minutes m'ont suffi pour savoir que j'avais très envie d'accepter ce boulot. Puis j'ai demandé à quand serait fixée la date de remise, et on m'a répondu: fin février au plus tard. Alors que ça représentait environ six semaines de boulot pour moi, et que mon planning du premier trimestre 2014 était déjà plein. Mais elle me faisait tellement envie, cette traduction, que je me suis démenée pour lui trouver quand même une petite place. J'ai négocié un délai supplémentaire de trois semaines avec l'éditeur du tome 12 de "Pretty Little Liars", que je devais rendre fin février. Puis j'ai mis la gomme pour gratter une semaine sur la remise du tome 8 des "Seigneurs des Runes" (initialement prévue fin novembre) et deux sur la remise du tome 6 de "The Lying Game" (initialement prévue fin janvier), en me félicitant de prévoir toujours une marge en cas d'imprévus et en priant pour ne pas tomber malade avant fin mars. 

Quand je commence à traduire un nouvel auteur, il me faut toujours un moment pour m'adapter à son style. Ici, la principale difficulté réside en des phrases longues et très alambiquées, qui passent tout juste en anglais et pas du tout en français. Dilemme: les couper en deux pour les rendre plus digestes, mais ce faisant, toucher à la spécificité de l'écriture, ou les raccourcir légèrement pour les garder d'un seul tenant, mais au prix du sacrifice de quelques adverbes et autres détails? Non seulement il n'y a pas de réponse 100% satisfaisante (quel que soit votre choix, il y aura toujours quelqu'un pour penser que vous n'avez pas fait le bon), mais la réponse la moins insatisfaisante change d'une fois sur l'autre, de sorte qu'il faut se reposer la question à chaque phrase ou presque. Bien entendu, la vitesse de travail s'en ressent. Mais une fois que je commence à être vraiment dans le texte, à acquérir une méthode et un rythme, quelle satisfaction de déjouer les pièges de la VO de plus en plus facilement! Quelle jubilation en relisant un paragraphe bien tordu et en constatant qu'il coule tout seul en français! Je n'avais pas bossé sur un texte aussi ardu, ni ressenti autant de satisfaction du travail accompli, depuis "Les Chroniques de Thomas Covenant". 

Autre difficulté de ce roman: une pléthore de références historiques et scientifiques, deux domaines dans lesquels j'ai une culture générale des plus moyennes. Heureusement que Google mon ami est là! Je n'ose penser au temps que j'aurais perdu en recherches si j'avais dû traduire ce roman quand j'ai débuté dans le métier, deux ans avant de découvrir internet - oui, je suis VIEILLE. Au tiers du bouquin, j'ai déjà dû me documenter sur: le cancer des poumons (avec le bonheur que vous imaginez...), la chronologie du Watergate, la structure des tanks allemands pendant la Deuxième Guerre Mondiale (un choix de traduction qui trahit ma nature pessimiste), les psychotropes (toutes ces substances que je n'ai jamais eu l'occasion de tester dans ma folle jeunesse!), la théorie du Big Bang vs. celle de l'état stationnaire, la topographie de Londres (tous ces quartiers où je n'ai jamais mis les pieds!) et les corsaires ottomans. D'ici à ce que je rende ma traduction, je devrais avoir gagné environ 10 000 XP dans ma compétence Culture Générale. Je ne m'en plains pas: j'aime gagner au Trivial Pursuit apprendre. 

Bref, je bosse beaucoup en ce moment, et c'est ma joie. Parfois, j'ai un peu de mal à caser tout ce que j'aimerais faire dans ma journée (avant-hier, un peu patraque, je me suis levée tard et ai dû renoncer à ma séance de Pilates du midi), mais le plus souvent, cette pression me booste et me donne envie d'être encore plus active par ailleurs. Je n'ai jamais eu autant d'idées et de projets, à la fois en attente et en cours de réalisation. 2014 devrait être une année extrêmement productive. 

Oui, mais le bouquin, me direz-vous? Après nous avoir mis l'eau à la bouche, tu ne vas quand même pas conclure ton billet sans nous filer le titre? Non, je ne suis pas si cruelle. Ca s'appelle "The First Fifteen Lives of Harry August", et c'est de la bombe. La VO sort début avril, et ma traduction française le mois suivant me semble-t-il. Je vous en reparlerai à ce moment-là, et j'en ferai sans doute gagner un exemplaire ici même. Stay tuned. 

jeudi 22 juillet 2010

Dilemme de traductrice

Je souffre.

Pour faire plaisir aux fans, à l'éditeur et aussi, accessoirement, à mon banquier et à mon dealer de chaussures, j'ai accepté de traduire le tome 12 de Série Préférée, un monstre de près de 2 millions de signes, en quelque chose comme deux mois et demi. Ce qui aurait été assez peinard si un certain nombre de facteurs ne s'étaient pas ligués contre moi. En tête: la chaleur étouffante dans notre appartement et... une tripotée de scènes de fesses toutes plus elliptiques les unes que les autres.

Passe encore que la description de chaque geste et chaque sensation prenne un paragraphe entier, dans lequel reviennent sans cesse les mêmes mots (ce qui ne gêne pas trop en anglais mais devient vite lourdingue en français). Non, ce qui me hérisse le poil, c'est que l'auteur n'emploie pas un seul terme anatomique. On est dans le registre BDSM orgiaque, avec des situations incroyablement osées, mais le sexe de l'héroïne n'est jamais appelé que "down there" ou autre formule équivalente, son clitoris "this special spot"... Quant au pénis de ses nombreux partenaires, il est assimilé à toute leur personne ("he was swollen") ou à ses caractéristiques physiques ("his hardness").

Ne pouvant soupçonner l'auteur de pudibonderie, j'en suis réduite à penser qu'il existe une raison logique à son choix de vocabulaire. Si elle utilisait certains mots, ses romans seraient peut-être considérés comme du porno et classés dans un rayon pas franchement grand public, ce qui pourrait nuire à ses chiffres de vente. J'avoue que sur ce point, je ne connais pas les usages en vigueur aux USA.

Bref, je ne la blâme pas, mais ça ne me facilite pas vraiment le boulot. Je ne peux pas rester aussi vague qu'elle, et je ne veux pas employer des mots d'argot car cela changerait complètement le ton de la narration. J'essaie donc de m'en tenir aux termes anatomiques susmentionnés... tout en ayant conscience que, dans l'intérêt de la fluidité de la lecture en français, je m'éloigne de l'original. Mon boulot consiste aussi à faire des choix, mais comme la traduction n'est pas une science exacte et qu'il y a rarement de solution unique à un problème donné, je peux être certaine qu'à un moment où à un autre, quelqu'un contestera ma décision et m'accusera d'avoir fait du mauvais travail. C'est la vie.

Dernier dilemme en date: l'héroïne couche avec un homme qu'elle vouvoie en français, bien qu'il soit son amant régulier (un choix que j'ai déjà dû justifier à peu près un million de fois). Dans le feu de l'action, elle crie "Fuck me". Alors, je traduis par "Baise-moi" ou "Baisez-moi"? Malgré la rupture de continuité, je vais opter pour la première solution, parce qu'il me semble que les circonstances sont assez intimes pour justifier une petite entorse aux règles de la bienséance. Mais je suis à peu près certaine que dans les semaines qui suivront la publication du bouquin, je vais recevoir des mails disant "Oui alors c'est quand même bizarre, elle le vouvoie avant et après mais pas pendant, je ne trouve pas ça très logique...". Si quelqu'un a les coordonnées d'Arielle Dombasle et de BHL, ça m'arrangerait qu'ils puissent me filer un mot d'excuse.