Affichage des articles dont le libellé est steampunk. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est steampunk. Afficher tous les articles

lundi 3 septembre 2018

"Les soeurs Carmines" (Ariel Holzl)


Pas facile de survivre dans la cité de Grisaille, surtout quand vous n'avez jamais connu votre père et que votre mère a disparu sans explication en vous laissant un gros paquet de dettes. Mais les soeurs Carmine s'y emploient avec leurs dons hors du commun. Merryvère, la cadette, est une intrépide monte-en-l'air encore un peu naïve vis-à-vis des choses de l'amour. Tristabelle, l'aînée, fait tourner la tête de tous les hommes avec son physique plantureux qui dissimule une âme de psychopathe. Dolorine, la benjamine, voit les morts et tient de grandes conversations avec son inquiétante poupée M. Nyx.

Dans cette trilogie à l'ambiance steampunk gothique, Ariel Holzl consacre un tome à chacune des soeurs. Si j'ai trouvé son écriture parfois agaçante à force de vouloir éblouir le lecteur, je lui reconnais le mérite d'avoir su donner une personnalité et une voix très distinctes à chacune de ses héroïnes - dont la première est finalement la moins intéressante. (Par contre, j'ai grincé des dents chaque fois que je tombais sur un nom de famille pluralisé, alors que la règle veut qu'ils soient invariable en français. Sérieusement, pourquoi?) Grisaille est un lieu glauque à souhait; dans ses rues perpétuellement envahies par la brume, les membres des huit grandes familles dirigeantes comme les simples manants complotent et s'entretuent allègrement. La série s'achève en apothéose spectaculaire bien qu'un peu rapide, et on regrette de ne pas en avoir découvert davantage sur le passé tumultueux de Maman Carmine, la dernière addition au clan ou les pouvoirs intrigants de chaque famille. On imagine sans peine une seconde trilogie avec des héros différents dans le même univers.

samedi 7 avril 2018

"D'encre, de verre et d'acier" (Gwendolyn Clare)


Fin du XIXème siècle. Elsa vit dans le monde scripté de Veldane avec Jumi, sa mère, qui en est la gardienne et la développeuse. Le jour où Jumi est enlevée, Elsa se lance à la poursuite de ses ravisseurs dans le monde réel. Sa quête l'entraîne d'abord à Paris, puis à Amsterdam et à Pise. Là, elle se réfugie dans un foyer très spécial, destiné aux orphelins exceptionnellement doués pour les sciences. Avec l'aide de Leo l'as de la mécanique, de Faraz l'achimiste et de Porzia la scriptologue, Elsa arpente les mondes et découvre peu à peu un complot de grande envergure...

Si "D'encre, de verre et d'acier" (que j'ai lu en anglais sous son titre originel: "Ink, iron, and glass") se passait dans un futur proche, Elsa serait un personnage de jeu vidéo et Veldane un monde de réalité virtuelle conçu informatiquement. Mais Gwendolyn Clare a choisi de situer son roman à la fin du XIXème siècle, ce qui m'arrange fortement car je suis bien plus sensible à l'univers et l'esthétique steampunk qu'à ceux de la SF. J'ai adoré Skandar la pieuvre cyclope ailée qui cache bien son jeu, la Casa della Pazzia - cette maison intelligente avec qui on peut dialoguer et qui envoie des bots réparer les dégâts commis par une horde de jeunes inventeurs enthousiastes -, l'amitié qui, à partir d'une méfiance réciproque, se développe entre Elsa et Porzia sur la base de leur passion partagée pour la scriptologie, et l'escape game grandeur nature dont toute la petite bande doit s'échapper à la fin. Les personnages m'ont paru un peu basiques, définis chacun par deux caractéristiques et deux seulement: Elsa est brillante et indépendante; Leo est grande gueule mais sensible dans le fond; Faraz est étranger et compréhensif; Porzia est sarcastique et maternante. Mais leur groupe fonctionne bien; l'univers excite l'imagination du lecteur et l'intrigue réserve son lot de surprises. Du coup, je souffre à la perspective d'attendre jusqu'à février 2019 pour découvrir la suite et fin de l'histoire.

Traduction de Mathilde Montier

lundi 5 juin 2017

"La passe-miroir T3: La mémoire de Babel" (Christelle Dabos)


Deux ans et sept mois qu'Ophélie se morfond sur son arche d'Anima. Aujourd'hui il lui faut agir, exploiter ce qu'elle a appris à la lecture du Livre de Farouk et les bribes d'informations divulguées par Dieu. Sous une fausse identité, elle rejoint Babel, arche cosmopolite et joyau de modernité. Ses talents de liseuses suffiront-ils à déjouer les pièges d'adversaires toujours plus redoutables? A-t-elle la moindre chance de retrouver la trace de Thorn?

Rarement j'ai attendu un livre avec autant d'impatience que ce tome 3 de "La passe-miroir". Trop d'impatience, sans doute, car lorsque j'ai entamé ma lecture, la déception s'est révélée aussi cuisante que mes attentes étaient stratosphériques. Pourquoi? Si vous tenez à le savoir, je vais devoir vous spoiler légèrement...

"La mémoire de Babel" se déroule sur l'arche du même nom. Et si je trouve que c'était une bonne idée de changer de cadre, tant l'univers inventé par Christelle Dabos semble offrir de possibilités alléchantes, je n'ai pas du tout été séduite par Babel qui n'a pour elle ni la fantaisie d'Anima, ni le mystère du Pôle ou l'extravagance de la Citacielle. Hormis pour quelques détails tels que les tramoiseaux et le Mémorial (dont le concept rappelle fortement le Mundaneum de Mons), rien sur cette arche ne m'a fait rêver.

Ensuite, Ophélie passe presque tout le bouquin dans une sorte de pensionnat où elle se fait bizuter et harceler pendant des mois, un thème que je trouve d'une banalité à pleurer comparé à l'intrigue des deux premiers tomes. Ici aussi, il se produit une série de crimes autour d'elle, mais qui se diluent dans les péripéties scolaires au point de ne m'avoir inspiré quasiment aucun intérêt. Globalement, l'action se traîne jusqu'au dernier quart du livre.

Enfin, mon plus grand regret est la quasi-absence de tous les personnages secondaires que j'en suis venue à adorer: Berenilde, la tante Roseline, l'insolent Archibald, Gaëlle et Renard ne font que de très fugaces apparitions, et à part peut-être Octavio, les nouvelles connaissances d'Ophélie à Babel sont toutes trop fades ou trop antipathiques pour susciter un véritable attachement.

Cependant, il faut admettre que Christelle Dabos écrit toujours aussi bien, et que la seconde moitié du bouquin se révèle nettement plus intéressante que la première. A elles seules, les révélations des derniers chapitres garantissent que je lirai le quatrième et dernier tome dès sa sortie. Même si je l'attendrais sans doute avec davantage de circonspection.

vendredi 26 mai 2017

"Les mystères de Larispem T2: Les jeux du siècle" (Lucie Pierrat-Pajot)


L'an dernier, je découvrais avec beaucoup de plaisir le premier tome de la série jeunesse steampunk "Les mystères de Larispem". Si "Le sang jamais n'oublie" était essentiellement axé sur la découverte de l'univers, la présentation des personnages et la mise en place de l'intrigue, "Les Jeux du Siècle" démarre à fond dans l'action en réunissant les trois héros pour les faire participer ensemble à une sorte de jeu de l'oie grandeur nature qui se livre dans les différents arrondissements de Larispem, et dont les épreuves se révèlent toutes plus spectaculaires les unes que les autres. Bien entendu, ils devront affronter des adversaires redoutables, prêts à tout pour les éliminer...

Enfin sorti de l'orphelinat, Nathanaël a une chance de se bâtir une vie bien à lui chez les louchébems; confrontée à une tragédie familiale, la formidable Carmine baisse le masque et s'adoucit un peu; quant à Liberté, elle doit encaisser la découverte de ses origines et se colleter avec le décryptage du livre de Louis d'Ombreville. Pendant ce temps, un coup d'Etat se dessine sur fond d'attentats-suicide qui font tristement écho à l'actualité réelle. Lucie Pierrat-Pajot soigne son atmosphère autant que ses scènes d'action et continue à peindre de jeunes héros très différents les uns des autres mais tous aussi attachants. Bien que les révélations ne soient pas nombreuses dans ce tome 2, les pièces se mettent en place pour une confrontation finale qui s'annonce haletante. La suite (et fin), vite!

Merci à Gallimard Jeunesse pour cette lecture. 

mercredi 22 mars 2017

"Sorcières associées" (Alex Evans)


Dans la cité millénaire de Jarta, la magie refait surface à tous les coins de rue. Les maisons closes sont tenues par des succubes, les cimetières grouillent de goules. Pour Tanit et Padmé, sorcières associées, le travail ne manque pas. Mais voilà qu'un vampire sollicite leur aide après avoir été envoûté par un inconnu, tandis que d'étranges incidents surviennent dans une usine dont les ouvriers sont des zombies... Tanit et Padmé pensaient mener des enquêtes de routine, mais leurs découvertes vont les entraîner bien au-delà de ce qu'elles imaginaient. En effet, à Jarta, les créatures de l'ombre ne sont pas les plus dangereuses...

Chouette découverte que ce roman d'Alex Evans paru dans la nouvelle collection Bad Wolf d'ActuSF. Les deux protagonistes (dont j'ai parfois eu du mal à distinguer les "voix", même si Tanit est du genre à jurer beaucoup et à employer plus d'argot que Padmé) enquêtent en parallèle sur des affaires aussi variées qu'intrigantes - et qui, on s'en doute, vont se révéler liées entre elles. Si le monde est presque trop touffu, et si on se perd un peu entre les différentes cultures présentées, la cité de Jarta offre un cadre agréablement animé et métissé. Tanit et Padmé ont toutes les deux un lourd passé pour avoir combattu dans les camps opposés d'une guerre récurrente; avant d'ouvrir ensemble un cabinet de sorcellerie, la première était une espionne et la seconde une chirurgienne, des compétences qu'elles continuent à mettre à profit dans leur nouvelle vie et qui donnent un relief agréable à leurs personnages. L'action avance sans temps morts ni à-coups, et pour ma plus grande joie, l'auteure nous épargne le poncif fantasy-esque de la grosse bataille finale. Malgré quelques tentatives de drague, elle n'encombre pas non plus ses héroïnes hautes en couleur avec une bête histoire d'amour, et j'ai beaucoup apprécié sa critique sous-jacente du capitalisme effréné. Bref, j'espère bien retrouver Tanit et Padmé dans d'autres aventures!

samedi 18 juin 2016

"Les ferrailleurs T2: Le faubourg" (Edward Carey)


Après la destruction du château à la fin du premier tome de la série, Clod, changé en demi-souverain, se retrouve à Filingsham dans la poche de son ex-bonde James Henri Hayward bien décidé à retrouver sa famille, tandis que Lucy devenue un bouton d'argile échoue au fin fond de la décharge où elle est ramassée une fort étrange créature... Nos deux héros parviendront-ils à reprendre forme humaine et à se rejoindre dans un faubourg à son tour menacé? 

Le problème de beaucoup de séries à l'univers formidablement original, c'est qu'elles peinent à enchaîner après un premier tome prometteur. J'ai été plus que ravie de constater que tel n'était pas le cas avec "Les ferrailleurs". Au contraire: j'irais jusqu'à dire que "Le faubourg" est encore meilleur que "Le château". Outre un nouveau décor différent mais tout aussi lugubre, on y explore le fonctionnement et la source de l'intrigante relation humain-objet, et on y fomente une révolte sociale qui malgré son contexte imaginaire évoque très fortement certains troubles actuels. Les personnages secondaires se diversifient et deviennent encore plus fascinants, tandis que Clod et Lucy prennent davantage d'épaisseur au fur et à mesure que les événements les contraignent à endosser le rôle de héros-malgré-eux. C'est noir mais passionnant, et il paraît que le tome 3 (déjà disponible en anglais) conclut la trilogie en apothéose. Ce sera sans aucun doute une de mes lectures de l'été. 

lundi 23 mai 2016

"Les ferrailleurs T1: Le château" (Edward Carey)


Au milieu d'un océan de détritus composé de tous les rebuts de Londres se dresse la demeure des Ferrayor. Le Château, gigantesque puzzle architectural, abrite cette étrange famille depuis des générations. Selon la tradition, chacun de ses membres, à la naissance, se voit attribuer un objet particulier qui le suivra toute sa vie. Clod a quinze ans et possède un don singulier: il est capable d'entendre parler les objets... Tout commence le jour où la poignée de porte appartenant à Tante Rosamud disparaît. Les murmures des objets se font de plus en plus insistants. Dehors, une terrible tempête menace. Et voici qu'une jeune orpheline se présente à la porte du Château...

J'avoue: ce roman est une entorse à ma règle "Pas d'achats de livres en mai". Mais je suis passée à la Fnac la veille d'un voyage en train de 7 heures, alors que j'avais déjà épuisé toute la lecture emportée à l'aller, et l'illustration de couverture m'a fait de l'oeil - sans parler de sa texture légèrement gaufrée. Je ne regrette absolument pas mon craquage. "Les ferrailleurs" s'annonce dans ce tome 1 comme une série à nulle autre pareille, même si on peut lui trouve une parenté avec "les délices steampunk d'Otomo ou de China Miéville, féerie machinique peuplée de cauchemars gothiques", pour reprendre les mots de François Angelier.

Dans une atmosphère lugubre à souhait évoluent deux adolescents orphelins qui racontent l'histoire tour à tour: Clod Ferrayor, garçon en culotte courte au physique peu avantageux, souffre-douleur de ses cousins plus robustes, et Lucy Pennant, servante rousse et rebelle qui refuse d'oublier son vrai nom ou d'accepter qu'elle est condamnée à ne jamais sortir du Château. Quelques témoignages éclairants d'autres domestiques et membres de la famille Ferrayor viennent se mêler à leur récit croisé, illustré de dessins réalisés par Edward Carey.

J'ai adoré l'idée selon laquelle chaque habitant du Château possède un "objet de ses jours", cadeau de naissance qui en dit long sur sa personnalité et dont le contact se révèle aussi intime qu'un acte sexuel. Mais ce n'est que l'un des éléments qui contribuent à bâtir un univers très singulier, repoussant et fascinant en égale mesure. L'intensité dramatique ne faiblit jamais tout au long de ce tome 1, et la fin spectaculaire (il y aurait moyen d'en tirer une fabuleuse adaptation au cinéma) donne très envie d'enchaîner immédiatement sur le tome 2. Une belle découverte.

lundi 25 avril 2016

"Les mystères de Larispem T1: Le sang jamais n'oublie" (Lucie Pierrat-Pajot)


1899. Depuis que, un quart de siècle auparavant, une révolution a destitué l'empereur, chassé la noblesse et instauré une société égalitaire, Paris est devenue la cité-état de Larispem. Michelle Lancien, autrefois ouvrière et désormais présidente, tient à ce que chacun y mange décemment et en abondance, si bien que la caste des bouchers (ou louchébems, dans leur propre argot) jouit d'un prestige à nul autre pareil. De son côté, l'auteur et visionnaire Jules Verne est chargé de superviser les innovations technologiques qui font toute la modernité de Larispem. C'est dans ce contexte que, lors du pillage d'un manoir abandonné, Liberté la grassouillette technicienne et son amie Carmine la fille d'esclave noir devenue bouchère découvrent un étrange carnet écrit en code - et que les Frères du Sang, descendants d'aristocrates aspirant à reprendre le pouvoir, recommencent à se manifester en trafiquant les cylindres des automates de réclame...

"Les mystères de Larispem" a remporté le concours du premier roman jeunesse organisé par Gallimard, qui avait déjà révélé Christelle Dabos et sa fabuleuse série "La passe-miroir". Sans atteindre, à mon humble avis, le niveau de cette dernière, le tome 1 intitulé "Le sang jamais n'oublie" s'annonce toutefois très prometteur. Sous la houlette de dirigeants bienveillants et intègres, la société steampunk qu'il dépeint frise l'utopie sociale et donne très très envie de vivre à Larispem. Mais bien entendu, de sombres complots se trament dans les coins, menaçant de bouleverser ce merveilleux équilibre. J'ai aimé le fait que la narration alterne les points de vue de trois jeunes héros très différents d'origine et de caractère: Liberté et Carmine, mais aussi Nathanaël l'orphelin; cela permet de découvrir plusieurs aspects de ce Paris alternatif et d'aborder l'intrigue sous des angles qui, en se combinant, permettent au lecteur de comprendre de quoi il retourne plus vite que les personnages sans toutefois lui gâcher le plaisir. Mon seul regret, c'est que ce tome 1 est bien bref - un peu moins de 3h de lecture en ce qui me concerne, et sans forcer. J'ai eu l'impression d'une simple mise en bouche, et refermé le livre assez frustrée de devoir attendre la parution du suivant pour entrer dans le vif du sujet.

dimanche 10 janvier 2016

"La passe-miroir T2: Les disparus du Clairdelune" (Christelle Dabos)


Fraîchement promue vice-conteuse, Ophélie découvre à ses dépens les haines et les complots qui couvent sous les plafonds dorés de la Citacielle. Dans cette situation toujours plus périlleuse, peut-elle seulement compter sur Thorn, son énigmatique fiancé? Et que signifient les mystérieuses disparitions de personnalités influentes à la cour? Ophélie se retrouve impliqué malgré elle dans une enquête qui l'entraînera au-delà des illusions du Pôle, au coeur d'une redoutable vérité. 

Un deuxième roman, c'est toujours casse-gueule quand le premier a remporté un grand succès. A fortiori s'il s'agit du deuxième tome d'une trilogie - ce qu'on appelle traditionnellement le "ventre mou", entre la présentation de l'univers au tome 1 et la résolution de l'intrigue au tome 3. Pourtant, je n'étais pas inquiète: avant même d'entamer "Les disparus du Clairdelune", je n'avais lu que des avis dithyrambiques. Je vous le confirme: Christelle Dabos ne déçoit pas un seul instant sur les 550 pages de ce volume. Ophélie continue à sortir de sa coquille, à s'affirmer et à prendre des initiatives courageuses alors que les dangers se multiplient autour d'elle. Thorn reste le héros romantique le plus improbable qui soit, avec son extrême rigidité psychologique et son incapacité à exprimer la moindre émotion ("Votre jour sera le mien. Ce jeudi m'arrangerait."). On retrouve avec plaisir les personnages secondaires hauts en couleurs que l'on avait appréciés dans "Les fiancés de l'hiver"; on apprend à mieux les connaître et à identifier leurs motivations parfois surprenantes sous le masque enchanteur des apparences créées par les Mirages. De nouveaux clans et de nouveaux pouvoirs font leur apparition, venant enrichir les intrigues de cour. Le mystère central, bien que ne brillant pas par sa complexité, fournit à l'auteure l'occasion d'aborder des sujets tout ce qu'il y a de plus réalistes comme la lutte des classes ou le racisme. La mythologie à peine effleurée jusqu'ici se développe jusqu'à une conclusion qui me fait redouter, pour le tome 3, le sempiternel enjeu de la sauvegarde de l'univers. Mais le style est toujours aussi plaisant, avec de nombreux belgicismes tenant lieu de patois animiste et des expressions savoureusement imagées telles que: "Monsieur l'ambassadeur, vous êtes plus lubrique qu'une salière", ou: "Il a la puissance de concentration d'un noyau de cerise." Je sais déjà que je vais trouver le temps très, très long jusqu'à la parution du tome 3 de cette série vraiment exceptionnelle.

"Recroquevillée dans on lit, accablée par la chaleur tropicale, elle était en proie à une telle anxiété que son animisme, exceptionnellement fébrile, contaminait tout le mobilier de la chambre. La moustiquaire en baldaquin se gonflait comme une voile de bateau, les cintres du paravent cliquetaient les uns contre les autres, les lunettes galopaient le long du lit avec une démarche de crabe furieux, le soulier gauche tapait du talon sur la moquette et les persiennes grelottaient dans leurs gonds, faisant trembler la lumière illusoire du soleil à travers les interstices."

samedi 26 décembre 2015

"La passe-miroir T1: Les fiancés de l'hiver" (Christelle Dabos)


Sous son écharpe élimée et ses lunettes de myope, Ophélie cache des dons singuliers: elle peut lire le passé des objets et traverser les miroirs. Elle vit paisiblement sur l'arche d'Anima quand on la fiance à Thorn, du puissant clan des Dragons. La jeune fille doit quitter sa famille et le suivre à la Citacielle, capitale flottante du Pôle. A quelle fin a-t-elle été choisie? Pourquoi doit-elle dissimuler sa véritable identité? Sans le savoir, Ophélie devient le jouet d'un complot mortel

Ouah. 
OUAH. 
OUAAAAAAAAAAH. 
Pour un peu, j'en perdrais ma capacité à former des phrases cohérentes. 
Je ne comprends pas comment j'ai attendu si longtemps pour découvrir le premier tome de "La passe-miroir", lauréat du concours du premier roman jeunesse organisé en 2012-2013 par Gallimard. J'avais bien aperçu quelques critiques dans divers blogs de lecture, et Amazon me le recommandait avec insistance, mais j'ai fait une indigestion de fantasy il y a bien longtemps, et depuis, je suis devenue très, très sélective sur mes lectures en la matière. Au cours de la dernière décennie, seuls ont trouvé grâce à mes yeux la série des Kushiel de Jacqueline Carey et celle des Salauds-Gentilhommes de Scott Lynch. Alors, de la fantasy jeunesse écrite par une auteure française, ça ne m'attirait pas plus que ça a priori.

Et puis, par curiosité et parce que je ne cessais d'en entendre beaucoup de bien, je me suis plongée dans les 500 pages des "Fiancés de l'hiver". Et dès le premier chapitre, j'ai été complètement happée par l'univers riche et original de Christelle Dabos. La Terre, ronde autrefois, a volé en éclats pour donner naissance à différentes arches, mondes fragmentaires sur lesquels règnent des esprits de famille immortels. Les descendants humains de ces esprits sont dotés de pouvoirs qui diffèrent sur chaque arche, voire à l'intérieur de chaque clan. Ainsi, sur Anima, ce sont des animistes qui communiquent avec les objets et savent les faire se mouvoir par leurs propres moyens. Au Pôle, on trouve les Dragons capables de donner des coups de griffes mentaux, les Mirages qui sont des créateurs d'illusions ultra-réalistes, et bien d'autres encore qu'on ne découvre qu'au fil des chapitres.

Dans ce monde steampunkisant complexe évolue Ophélie, une héroïne très différente de celles qu'on trouve habituellement dans les romans de fantasy: maladroite en diable depuis un accident de miroir survenu alors qu'elle avait 13 ans, toujours vêtue de vieux habits élimés, de bottines dépareillées et d'une immense écharpe-golem qui se comporte comme un chat, si discrète qu'on l'entend à peine quand elle parle, pas romantique pour deux sous mais terriblement obstinée sous son apparente fadeur. Elle est entourée de personnages secondaires tout aussi bien campés: Thorn, son taciturne et mystérieux fiancé dont elle ne parvient pas à comprendre les motivations; la tante Berenilde, favorite d'entre les favorites, la beauté et le charme incarnés mais une redoutable manipulatrice; l'ambassadeur Archibald, déroutant de franchise et dont le passe-temps favori consiste à cocufier tous les époux de son entourage; Renard, le valet roux intéressé mais bon camarade; Gaëlle, la mécanicienne qui a de bonnes raisons de dissimuler un de ses yeux en permanence...

Outre cet univers passionnant et ces personnages formidables, "Les fiancés de l'hiver" possède deux énormes atouts. D'abord, une intrigue savamment tissée. Prise dans les manigances de la cour du Pôle, Ophélie ignore à qui elle peut se fier; les gens les plus attentionnés envers elle nourrissent souvent des intentions cachées, tandis que ceux dont elle se méfie au premier abord se révèlent des alliés potentiels - ou pas. Nul n'est tout noir ou tout blanc: chacun sert ses propres intérêts, et pour une étrangère au Pôle, il est très difficile d'en démêler les fils. Ensuite, Christelle Dabos écrit fichtrement bien, avec un style maîtrisé et plein de fantaisie qui fait jaillir les images sous les yeux du lecteur. Sa façon d'employer ça et là de vieux mots un peu désuets donne énormément de saveur à la narration. Bref, vous l'aurez compris, je suis totalement sous le charme de "La passe-miroir", qui ne m'a tenu trois jours que parce que je bossais en même temps et me forçais à me rationner. C'est certainement ma meilleure lecture de l'année, et une des meilleures lectures de fantasy de ma vie. Avant même de rédiger ce billet, je l'avais déjà fait acheter à trois personnes de mon entourage. Quant à moi, je dois patienter jusqu'à début janvier pour lire le tome 2 paru en novembre dernier.