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vendredi 23 janvier 2009

Je ne sais pas compartimenter

Je ne sais pas compartimenter.
L'Homme était un grand spécialiste de la chose: il rangeait chaque composante de sa vie dans une petite case, et rien ne filtrait de l'une à l'autre. Ce qui lui donnait une grande force de travail et une efficacité remarquable dans tout ce qu'il faisait - une des seules choses que, rétrospectivement, j'admire encore en lui. (Bon, le revers de la médaille, c'est que cette capacité à ne se laisser toucher par rien faisait aussi de lui un parfait autiste affectif. Mais je m'égare.)
Moi, tout se mélange dans ma tête. Si je suis très excitée par une bonne nouvelle, je n'arrive pas à faire grand-chose d'autre que sauter dans tous les sens en agitant les bras et en poussant des cris de joie. Si au contraire un truc désagréable vient de se produire ou si je soupçonne un problème à venir (et comme je suis un poil parano, des problèmes, j'en soupçonne souvent), ça m'obnubile au point que je ne parviens à me concentrer sur rien d'autre. En tout début de mois, c'était l'opération de Père. Puis il y a eu la fameuse histoire du virement fantôme de mon éditeur. Et maintenant, mon aberrante facture d'eau.
Oh, j'ai bien essayé de procéder rationnellement. J'ai envisagé toutes les explications possibles et conclu que, selon toute vraisemblance, il ne pouvait s'agir que d'une erreur de relevé. Puis j'ai fait le nécessaire auprès de mon syndic pour que le fournisseur procède à un relevé rectificatif. Je devrais donc me sentir tranquille.
Et bien, pas du tout. Le soir dans mon lit, je ressasse à mort l'hypothèse de la fuite. Je ne vois absolument pas comment cent mètres cube de flotte auraient pu se déverser hors de mes tuyaux sans que ni moi ni personne dans la résidence s'aperçoive de quoi que ce soit; pourtant, j'imagine des piscines entières s'évaporer par miracle en mon absence alors que j'ai fermé le robinet d'arrivée avant de partir la semaine dernière. Ou bien, que mon compteur agréé est possédé par un esprit malin déconne, et qu'il va bel et bien indiquer une consommation extravagante - certes fictive, mais que je serai néanmoins obligée de régler. Ou encore, que mon fournisseur d'eau est un ignoble gangster dénué de scrupules qui a sciemment trafiqué le chiffre de mon index précédent. Et aussi qu'un aigle géant va entrer par la fenêtre de mon appartement new-yorkais restée grande ouverte et emporter mon bébé de quelques mois pendant que je me suis enfermée dans le couloir avec le papa.
J'ai bien conscience du ridicule de mes élucubrations. Et ça n'y change absolument rien.

dimanche 9 novembre 2008

La vie de mes seins

Depuis une dizaine de jours, j'ai des douleurs persistantes dans la poitrine. D'abord discrètes, elles n'ont fait que s'accentuer et s'étendre jusqu'à hier. C'est la première fois qu'une telle chose m'arrive. Alors, bien que je me sois fait examiner par mon généraliste il y a trois semaines seulement, j'ai commencé à flipper.
Je n'ai pensé qu'à ça toute la journée de samedi.
Dans les phases optimistes, je me disais que je ne sentais pas de boule, que le problème semblait plutôt de nature musculaire, et que de toute façon, vu les hormones dont je me bourre pour soigner mon endométriose, c'est un peu normal que mon corps subisse des effets secondaires.
Dans les phases pessimistes, j'organisais mentalement mon opération et les traitements consécutifs. Il faudrait que je me fasse soigner en France, puisque je ne suis pas couverte par la Sécu belge, et comme je n'ai personne à Monpatelin pour s'occuper de moi, je devrais réclamer asile à mes parents. Voyons, quinze jours pour se remettre de l'ablation de la tumeur avant de pouvoir rentrer à Bruxelles, ensuite, des aller-retours toutes les trois semaines pour les séances de chimio (à caler juste la veille d'un jour de la semaine où Brussels Airlines assure la liaison avec Toulouse, histoire de voyager pendant la brève fenêtre où je tiendrais encore debout), puis un séjour d'un mois et demi pour la radiothérapie et ses séances quotidiennes. Suggérer à Editeur Préféré de me décharger d'un bouquin pour ne pas prendre de retard sur tout le reste. Emporter plein de jeux de cartes pour occuper Père (qui déteste les hôpitaux, je le rappelle) pendant qu'il me tiendrait compagnie durant les séances de chimio. Etc, etc.
Dans les phases très pessimistes, j'imaginais Gentil Généraliste m'annonçant que je n'en avais plus que pour six mois, et je me demandais qui viendrait à ma crémation.
Je sais, ma réaction est tout à fait ridicule.
L'an dernier à la même époque, je me croyais honnêtement indestructible. Je n'ai eu que deux maladies infantiles, avec si peu de symptômes que le docteur n'était même pas certain qu'il s'agisse de ça; quand je chope une gastro (ce qui a dû m'arriver trois ou quatre fois à tout casser), j'ai un peu la nausée pendant une demi-journée, je vomis un coup et c'est réglé. Je n'ai jamais attrapé de grippe; je ne suis allergique à rien, et je me suis remise très vite de mes rares opérations sous anesthésie générale. Du coup, il me semblait que j'allais vivre 120 ans au bas mot.
Et puis Brigitte a succombé après trois ans de lutte acharnée contre son cancer. Et j'ai brusquement pris conscience que mourir de maladie avant l'heure n'était pas juste un concept. Oh, bien sûr, la partie rationnelle de mon cerveau savait que malgré les progrès de la médecine, le cancer et le SIDA (entre autres) continuaient à faire des victimes. Mais savoir une chose et en faire l'expérience, fût-ce indirectement, ce n'est pas du tout pareil. Depuis le 2 mars, chaque fois que j'éternue de travers, il me semble que j'ai déjà un pied dans la tombe.
Hier soir, Chouchou m'a donné des anti-inflammatoires. Ce matin au réveil, je n'avais presque plus mal. Il va falloir attendre le prochain courant d'air pour une nouvelle chance d'être débarrassés de moi :)

mercredi 12 mars 2008

De la bascule des priorités

Pendant très longtemps, j'ai fait plus jeune que mon âge. Ceci était en partie dû à mon mètre cinquante-quatre et à ma voix de gamine, en partie à mes fringues plus rock que féminines ou élégantes. Ce qui m'énervait adolescente et jeune adulte est devenu une source de satisfaction intense à partir de 27 ou 28 ans. Alors que les filles de mon âge commençaient à attraper des rides et des cheveux blancs, ma détestation absolue du soleil et mon visage rond retardaient l'apparition des pattes d'oie et autres plis sur le front, tandis qu'une appréciable hérédité paternelle conservait à mes cheveux leur brun foncé naturel.
Puis l'année de mes 33 ans, mes sillons naso-géniens se sont creusés brusquement, et j'ai trouvé un premier cheveu blanc sec et frisotté au milieu de la jolie crinière qui faisait ma fierté. A partir de là, le bas de mon visage a commencé à s'affaisser irrémédiablement, me gratifiant d'un menton surnuméraire dès que je cessais de tendre le cou en avant. Alors que jusque là j'avais toujours bien aimé mon visage, je me suis mise à redouter mon reflet dans le miroir. Je pouvais bien continuer à écouter du metal et du goth, à baigner dans la fantasy, à lire des mangas et à acheter mes fringues dans les boutiques de djeûns, je devais me rendre à l'évidence: je vieillissais. Je faisais mon âge, celui d'une adulte restée ado dans sa tête qui virait peu à peu au "mouton déguisé en agneau", comme disent les anglo-saxons.
Ca m'a pas mal chagrinée. Je n'ai jamais été une bombe anatomique et je ne craignais pas de perdre une ligne que je n'avais jamais eue, mais je me sentais de plus en plus étrangère à la personne qui me rendait mon regard dans la glace. Je me demandais si je n'allais pas devenir une de ces quadras, puis quinquas pathétiques dont la seule obsession est de continuer à faire jeune; si je ne devais pas me résoudre à grandir enfin pour être raccord avec l'image que je présentais au reste du monde - quoi que puisse signifier le verbe "grandir" dans mon cas.
Après l'extérieur, c'est l'intérieur qui a commencé à donner des signes d'usure. Mon endométriose s'est aggravée et je n'ai plus pu continuer à l'ignorer; j'ai dû me faire opérer, puis chercher un traitement pour l'empêcher de récidiver. J'ai perdu peu à peu la souplesse développée par vingt ans de danse classique et moderne. Hier pour la première fois, mon genou droit abîmé par un vieil accident de ski s'est mis à me faire mal pour la seule raison que le temps était pluvieux.
La maladie puis le décès de mon amie B. m'ont joliment remis les idées en place. Depuis quelques semaines, je me dis que ce n'est pas bien grave d'avoir des rides ou des articulations qui craquent, que c'est le signe qu'on a vécu, fait des choses et exprimé des émotions. Je ne vais pas prétendre que je trouve Brigitte Bardot et Jeanne Moreau sublimes telles qu'elles sont aujourd'hui, mais je préfère encore ça au visage botoxé de partout de ces actrices de 40 ans qui ont toujours l'air d'en avoir 20. S'efforcer de rester jeune à tout prix, c'est livrer une bataille qui, en plus d'être vaine, mobilise beaucoup trop de temps et d'énergie à mon goût. C'est aussi se priver de la chance d'être en harmonie avec son âge et d'en savourer les plaisirs propres. En gros, j'ai décidé que ça n'était pas pour moi, que j'allais accepter ce qui arrive à mon corps (sans toutefois me laisser aller à ne plus prendre aucun soin de ma personne) et me préoccuper juste de rester moi plutôt que de rester jeune.
Je suis donc en paix avec mon apparence. Mais atrocement angoissée par mon état de santé. Je traîne depuis plusieurs semaines un torticolis dont je suis persuadée - ne riez pas - qu'il est le signe avant-coureur d'une tumeur au cerveau qui appuie sur les muscles de ma nuque. Je n'ai pas de raison particulière de m'inquiéter; je fais des check-ups réguliers, je ne fume plus depuis deux ans, il n'y pas d'antécédents de cancer dans ma famille, etc. A cause de B., et aussi d'une amie de Soeur Cadette (32 ans, sportive, une parfaite hygiène de vie et une tumeur du cerveau très aggressive découverte il y a quelques mois), je suis pourtant douloureusement consciente que tout cela ne garantit rien. Qu'à mon insu, un vilain crabe pourrait très bien être en train de me grignoter l'un ou l'autre organe - et que je pourrais très bien ne pas m'en apercevoir avant qu'il soit trop tard.
C'est fou la vitesse à laquelle les priorités peuvent basculer. Aujourd'hui ma seule préoccupation, la seule chose qui ne dépend pas entièrement de moi et pour laquelle je prie, c'est rester en bonne santé. Tout le reste me paraît très insignifiant et/ou remédiable avec un peu de bonne volonté.