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mercredi 17 octobre 2018

La punition





En octobre 2012, mon père était très malade. Mais parce que je voulais passer notre anniversaire de couple avec Chouchou, le mardi 16, au lieu de faire un crochet par Toulouse comme prévu, je suis remontée directement de Monpatelin à Bruxelles. Ma mère n'ayant prévenu personne (ce dont je m'étonnerai éternellement, étant donnés son incapacité à garder un secret et son besoin de discuter de tout avec tout le monde), j'ignorais que mon père était sous respirateur depuis la veille.

mardi 28 août 2018

La fracture





La mort de mon père a clairement scindé ma vie en deux. Quand il est parti, j'avais 41 ans et j'attaquais juste l'autre versant de ma vie, la descente graduelle vers l'obscurité qui, tôt ou tard, m'engloutira moi aussi. J'ai laissé au sommet de la montagne mes illusions d'invincibilité, la certitude naïve - déjà bien entamée par le décès de Brigitte - que rien de grave ne nous toucherait jamais, moi et mes proches. Désormais, il ne reste plus personne pour me précéder et me protéger. Et la pente m'entraîne un peu plus vite chaque jour.  

mercredi 14 mars 2018

Matière grise dans le rouge





Ce matin j'ai ouvert un oeil, le ciel était bleu et sans nuages, je me suis dit "Ca va être une belle journée". Chouchou a vu que j'étais réveillée et il m'a lancé: "Stephen Hawking est mort". 

...Bon, peut-être pas, alors. 

vendredi 11 novembre 2016

So long, Leonard


Photo: Joel Saget/AFP

J'ai découvert Leonard Cohen sur le tard. Et tout de suite, je l'ai aimé fort. D'abord pour ses textes magnifiques et sa voix incroyable. Puis, comme j'étais intriguée par ses références souvent ésotériques, je me suis penchée sur sa bibliographie, et j'ai été fasciné par le bonhomme lui-même. Qui avait tout vu et tout essayé. Qui s'était mille fois trompé et qui était mille fois reparti de zéro. Qui savait comme personne mélanger spiritualité et hédonisme. Qui voyait clair dans les recoins les plus obscurs de l'âme humaine, et qui ne jugeait pas. 

Je l'ai vu sur scène deux fois, et son humilité m'a bouleversée. Je savais que sa santé déclinait beaucoup ces derniers temps. Ce matin, en lisant les messages de sympathie que j'avais reçus sur Facebook, j'ai deviné avant même de voir la nouvelle. La lumière de Leonard s'était éteinte dans un monde qui me semblait déjà bien assez sombre cette semaine. J'essaie de ne pas penser que c'est la fin d'une époque. Leonard avait 82 ans; il a foutrement bien vécu et il laisse derrière lui une oeuvre immortelle. Que peut-on souhaiter de plus à quiconque? 



(Et ça, c'est ma chanson préférée de lui. Je sais que ça n'est pas la plus belle ni la plus compréhensible, et que la musique a mal vieilli. Mais elle a une signification particulière dans mon histoire personnelle. Et puis, j'ai bien besoin de ses accents conquérants ce matin.)

vendredi 15 janvier 2016

Always




Même pas eu le temps de digérer la mort de Bowie que le crabe emporte encore quelqu'un de connu, de talentueux et de très apprécié. Je ne savais pas qu'Alan Rickman était lui aussi atteint d'un cancer, et la nouvelle de sa disparition m'a filé un sale coup. Avant, je ricanais un peu des gens qui s'affligeaient pour des célébrités qu'ils ne connaissaient pas à titre personnel. Désormais, je verse moi aussi ma petite larme sans honte. Alan Rickman m'a procuré de beaux moments de cinéma. Il a notamment incarné mieux que je ne pouvais le rêver un personnage iconique à mes yeux, un méchant/gentil antipathique et pourtant bizarrement sexy (ou c'est juste moi?), à l'ambiguïté duquel il a prêté sa voix inimitable. Il faisait partie de mon paysage. 

Il était né la même année que mon père, et son départ souligne à quel point le temps m'est désormais compté. "Mais ça n'arrête pas en ce moment", se plaignaient beaucoup de mes contacts sur Facebook hier. Oui, et ça ne fera qu'empirer au fur et à mesure que les gens que nous connaissons et aimons vieillissent en même temps que nous. Un à un, ils vont tous tomber, jusqu'à ce que ce soit notre tour. Je ne dis pas ça pour plomber l'atmosphère - juste pour rappeler que la vie c'est maintenant, et qu'il est urgent d'en profiter chaque jour. Histoire que, le moment venu, notre entourage puisse penser de nous ce que je pense pour me consoler de la mort de David Bowie ou d'Alan Rickman: que leur vie a été merveilleusement bien remplie, et qu'ils laissent derrière eux une lumière qui leur survivra longtemps. 

mardi 12 janvier 2016

Souvenirs de David Bowie



La première fois que j'ai entendu David Bowie, ça devait être un album de sa période Ziggy Stardust, dans la chambre sous le toit d'une cousine plus âgée qui l'avait découvert peu de temps auparavant et avait conçu pour lui une vénération immédiate. Sur le coup, ça m'avait laissée assez froide. 

Le première fois que j'ai vraiment écouté David Bowie, c'est quand Marc Toesca a commencé à passer "Let's dance" dans son émission du Top 50. L'album éponyme est sans doute son plus méprisé, mais je parie que c'est le seul sur lequel les gens de ma génération ont tous des souvenirs de boum. En 3ème, j'avais une prof d'anglais cool qui nous faisait étudier des textes de chansons pendant les cours renforcés; j'avais apporté celles de "China Girl" découpées dans OK Magazine, et on les avait décortiquées en classe. C'était cool. 

La première fois que j'ai vu David Bowie comme acteur, c'était dans "Les prédateurs", film tiré d'un roman de Whitley Strieber qui m'avait infiniment troublée. Je commençais tout juste à développer la fascination pour les vampires qui allait me durer plus d'une décennie, et la prestation de Bowie en prédateur déchu, tragique, m'avait beaucoup marquée. 

La dernière fois que j'ai vu David Bowie comme acteur, c'était dans une autre adaptation de roman, "Le prestige" - et honnêtement, je ne m'en souviens même pas. Entre les deux, rien: "Furyo" n'était pas du tout ma tasse de thé, et je suis inexplicablement passée à côté de "Labyrinthe".

Les deux fois où je me souviens très bien d'avoir entendu une chanson de David Bowie dans un fauteuil de cinéma, c'était pour "Frances Ha" (la scène où l'héroïne danse dans la rue sur "Modern Love", la seule je crois qui m'a vraiment plu dans tout le film) et pour "Le monde de Charlie" (la scène où les héros roulent en pick-up la nuit en écoutant "Heroes"). Dans le second cas, je me souviens m'être dit qu'il n'était guère vraisemblable que des fans de rock ne connaissent pas ce morceau. 

La dernière fois que j'ai parlé de David Bowie avec des amis, c'était chez M1 et M2 alors qu'on traînait à table après le dessert. Yal m'a appris que Bowie avait un cancer, ajoutant qu'il ne lui donnait pas longtemps à vivre. Le crabe qu'on ne connaissait pas encore à Yal à cette époque l'aura emporté avant celui de Bowie. La vie est étrange parfois. 

La dernière fois que j'ai rouspété contre David Bowie, c'était au printemps dernier, à l'occasion de l'exposition qui lui était consacrée et que j'avais été voir à Paris avec Chouchou. Trop de monde, trop d'audioguide obligatoire - j'étais sortie en trombe et furibarde au bout de deux salles, avec une forte envie de meurtre de masse.

La seule et unique fois où j'ai lu une bédé consacrée à David Bowie, c'était "Haddon Hall", et c'était vachement bien. 

La chanson de David Bowie la plus écoutée dans mon iTunes (elle figure même dans mon top 10!), c'est "Sufragette City", un de ces morceaux qui me filent une pêche irrésistible dès les premières notes et me font faire des bonds dans tous les sens. Ca ne rate jamais. Je me souviens d'une scène dans "Gilmore Girls" où Jess rencontre enfin son père biologique, qui ne semble rien avoir de commun avec lui, jusqu'au moment où ce morceau passe à la radio et où ils commencent tous les deux à hocher la tête en rythme de la même façon.

David Bowie n'était pas mon idole, et je suis loin de connaître toute sa discographie, mais j'admirais le bonhomme pour son audace sans limites et sa capacité à sans cesse se réinventer. Son élégance morale, son goût impeccable, sa créativité toujours renouvelée. Des artistes de son calibre, il n'en existe pas tant que ça.

mercredi 4 novembre 2015

Comment te dire adieu


Mon cher Yal, 

Je ne crois pas que les morts nous observent de là-haut. (Et je le regrette, parce que j'adorerais penser qu'on se retrouvera tous un jour: ça doit être merveilleusement réconfortant.) Mais trois ans après qu'il a été emporté par le même crabe que toi, je continue à écrire à mon père dans ma tête et sur ce blog, alors pourquoi pas à toi qui connais bien mieux que lui la valeur des mots? 

Hier, donc, on s'est rassemblés au crématorium de Bruxelles pour te dire adieu. C'était rue du Silence, et elle aura sans doute rarement aussi peu mérité son nom. On avait tous des tas de trucs à se raconter. Certains venaient de loin, du Sud de la France ou même de Corfou. Parfois, on ne s'était pas vus depuis longtemps, et on déplorait bien d'être réunis par un événement aussi triste. On n'était pas encore entrés dans la salle que les gorges se nouaient déjà, que les yeux piquaient et que les voix commençaient à accrocher un peu. Ca promettait. 

Un éditeur avec qui j'ai fait mes études à Toulouse autrefois m'a interpelée. "Ben, tu connaissais Yal? me suis-je étonnée avant d'enchaîner très vite: En même temps, on bosse dans un tout petit milieu, hein..." Enfin, un tout petit milieu, ça dépend pour qui. Une grande partie de mes amis se trouvait là, et les trois quarts des gens m'étaient de parfaits inconnus. J'ai pu mettre un visage sur le nom de ton éditrice Marion Mazauric quand elle a la première pris la parole pour relater votre amitié de trente ans, et sur celui du président du SELF Christian Vila, comme toi ardent défenseur des droits des auteurs en France, qui n'a réussi qu'à faire une courte bafouille très émue. 

Les témoignages se sont succédés pendant une heure, avec quelques entractes musicaux. J'ignorais que tu possédais toute la discographie de Goldman et de Balavoine; c'est une chose que nous avons en commun. Par contre, je ne vais plus jamais pouvoir écouter "Envole-moi" sans penser à toi - c'est malin. Et aussi, il faut que tu saches: de toutes les obsèques auxquelles j'ai assisté ces dernières années, les tiennes sont indubitablement celles où le mort s'est fait le plus insulter. Je ne veux pas balancer, mais ta fille Joanna t'a traité de con par lettre interposée, et un autre de tes potes a répété plusieurs fois que tu faisais chier. 

Franchement, j'aurais bien renchéri, mais j'étais occupée à torturer un Kleenex généreusement offert par Hélie, assise à ma droite, et à réduire en charpie la main d'Ando, assise devant moi avec son bidon arrondi, tout en écarquillant les yeux et en les levant vers le plafond comme si je voulais me mettre du mascara sauf qu'en fait c'était pour retenir mes larmes. J'aurais aussi bien pu les laisser couler, ce n'était pas la compagnie qui manquait. Mais Sara était tellement digne et forte, elle qui aurait eu plus que n'importe lequel d'entre nous le droit de s'écrouler. Tu aurais été encore plus fier d'elle que d'habitude. 

A la fin, elle nous a expliqué que ton cercueil était en carton, qu'on pouvait tous s'avancer pour y écrire un petit mot avec des marqueurs rouges et noirs, et que plus tard, tes cendres seraient enterrées en forêt pour donner naissance à un arbre auquel tes proches pourraient rendre visite de temps en temps. C'était vraiment une belle idée, et on s'est tous précipités pour couvrir de gribouillis maladroits mais pleins d'amour cette boîte qui me semblait bien trop petite pour contenir un si grand coeur. Y'a même des gens qui ont fait des dessins, les sales frimeurs. 

J'ai un aveu à te faire, Yal. Alors que tu es l'un des plus grands auteurs de SF français, et un très grand auteur tout court à en croire la presse comme tes lecteurs, je n'ai jamais lu une seule ligne de toi. J'évite de lire les gens que j'aime de peur d'être déçue. Il me semblait que de toi, je savais déjà l'essentiel: ton amour immense pour Sara, tes valeurs humanistes et sociales qui sont aussi les miennes, ton énergie infatigable et la grande gueule que tu n'hésitais jamais à ouvrir quand il s'agissait de combattre l'injustice, le féminisme que tu avais chevillé au corps, la générosité avec laquelle tu prodiguais encouragements et bons conseils, ta tendresse envers tes proches, ce ton goguenard et ces yeux pétillants de malice quand tu racontais des anecdotes de notre cher milieu de l'édition... 

Du coup, maintenant que tu n'es plus là, il me reste toute ton oeuvre à découvrir. 

Je n'ai pas fini de te parler dans ma tête. 

mardi 27 octobre 2015

La vie donne, la vie reprend




C'est une belle journée d'automne.

Grâce au passage à l'heure d'hiver, j'ai réussi à me lever à 7h30 ce matin. Résultat, à 11h, j'ai fini de bosser. Je potasse l'épisode 8 de mon cours sur La science du bonheur, consacré à la gratitude - un thème qui me parle beaucoup. En ce moment, je suis reconnaissante pour les grossesses de deux de mes copines, dont une a vraiment beaucoup galéré pour tomber enceinte alors que de toute évidence elle était faite pour devenir maman. Je suis reconnaissante pour la naissance, hier, de Célestine la coquine débarquée avec une semaine d'avance et une odeur de crêpes. Je suis reconnaissante d'avoir retrouvé ma soif d'étudier et d'apprendre plein de nouvelles choses. Je suis reconnaissante, même, pour les circonstances contraires qui vont sans doute me pousser avec un fusil dans le dos sur une voie que je n'aurais jamais prise autrement, par paresse ou par peur. Je suis reconnaissante que ma soeur envisage de venir avec sa famille nous rendre visite au printemps prochain. Je suis reconnaissante pour la douce lumière dorée qui éclaire les arbres aujourd'hui, pour ce ciel bleu si rare à Bruxelles surtout en cette saison.

Je propose à Chouchou d'aller déjeuner ensemble à l'extérieur, s'il n'a pas trop de travail. Le Yéti 2, dont j'aurais voulu lui faire goûter le fabuleux banh-mi, est fermé le mardi. Alors, nous poussons à pied jusqu'à la place Flagey. Assez vite, je fourre mon écharpe dans mon sac et regrette d'avoir mis un manteau plutôt qu'une veste de mi-saison. Nous avons de la chance: en début de service, il y a encore de la place au resto végétarien AMI que nous affectionnons tous les deux. Par contre, pour les crapuleuses boulettes de lentilles, il faudra revenir un autre jour. Ce sera donc un burger emmental et une salade au boulgour pour Chouchou, et une assiette composée pour moi, le tout arrosé d'un thé glacé maison.

Quand nous sortons repus et pas culpabilisés pour deux sous, Chouchou reprend le chemin de la maison tandis que je saute dans le 71 direction le centre-ville. Je n'ai pas de but précis, juste l'envie de profiter du beau temps et de faire mes 10 000 pas. Je passe chez Sterling Books et chez Waterstone's, mais aucun des deux n'a le dernier Frankie. Au Nong Cha, le vendeur ne me demande même plus ce que je veux: il sait que je suis accro au You Zi Hua Cha et que je ne peux pas vivre sans. Cette fois, je prends aussi du thé au jasmin dont Chouchou et moi raffolons le soir après le dîner. Petit tour des boutiques de bédé et de comics en admirant les milliards de figurines Funko Pop dans leur vitrine - c'est vraiment le dernier truc à la mode. Je remonte à pied jusqu'aux Galeries Royales. Une fois n'est pas coutume, je m'aventure chez Tropismes où je repère quelques bouquins en français et me laisse tenter par un ouvrage de Sandrine Martin. Par contre, j'arrive à passer devant chez Méert sans céder aux sirènes de la religieuse abricot-amandes, vive moi.

Je remonte jusqu'à la gare centrale pour prendre le 71 dans l'autre sens, descends à Trône et retire des sous chez ING pour pouvoir m'offrir ma crêpe à l'ananas du mardi au camion Ty Penty, square de Meeus. Comme d'habitude, je galère pour la manger proprement en marchant. Au niveau de la gare du Luxembourg, j'hésite: aller bouquiner chez Arthur's avec un thé? Non, j'ai envie de rentrer retrouver Chouchou. Un dernier arrêt chez mon fleuriste; les premières renoncules n'arriveront que mi-novembre, mais ce bouquet de petites tulipes violettes les remplacera très bien en attendant. 
Je finis le trajet à pied en songeant à la manière dont mes habitudes de consommation ont évolué ces dernières années. Maintenant, une virée shopping, c'est deux sachets de thé, une bédé et un bouquet de fleurs. Il me paraît bien loin le temps où je rentrais chez moi les bras chargés de sacs de marques contenant des fringues ruineuses que je ne porterais probablement pas. Aujourd'hui, je ne sors plus des magasins avec la nausée mais le pas léger.

Et puis quand j'arrive à la maison avec mon coeur en bandoulière, mon mur Facebook est noyé de larmes.

Yal vient de mourir.

Il se battait contre son crabe du poumon depuis un moment déjà, et les médecins avaient avoué ne plus rien pouvoir faire pour lui. Donc, ce n'est pas une surprise, mais c'est quand même un choc.

La vie donne, la vie reprend.

Le bonheur le plus doux peut coexister avec le chagrin le plus poignant.

J'espère que ce crustacé de malheur l'emmène vers un au-delà plus grandiose que tout ce qu'il a imaginé un jour dans ses romans. 

dimanche 26 avril 2015

L'amour sans destinataire




Papa, Brigitte, Scarlett, Copernique. 
Chaque soir avant de s'endormir, Arya Stark récite la litanie des gens dont elle souhaite la mort. Moi, ce sont les êtres que je voudrais toujours en vie.

Que devient l'amour dont l'objet a disparu? 
Tout de suite, il se conjugue à l'imparfait, et sa terminaison en "ais" sonne comme une porte qui claque; au fil du temps, il prend le nom de chagrin, et on apprend à le taire. 
Mais il ne s'évapore pas. Il reste là, poignardant le coeur à l'improviste, faisant monter aux yeux des larmes qu'on s'empresse de refouler. 
Il tourne en nous tel un animal prisonnier qui se cogne aux barreaux de sa cage, un spectre qui profite de nos instants de fragilité pour faire cliqueter ses chaînes.
L'amour désormais sans destinataire.
Le vide en forme d'eux.

Papa, Brigitte, Scarlett, Copernique.

jeudi 12 mars 2015

JE VOUS ATTENDAIS, SIR TERRY




C'est Le Breton qui m'a fait découvrir Terry Pratchett. "Tu devrais lire Les Annales du Disque-Monde, c'est hilarant". Je m'en souviens très bien, c'était à Nantes début 1994, avant même qu'on ne se marie et que je ne devienne traductrice. Pendant qu'il terminait son service dans un régiment de parachutistes, j'ai acheté les quelques tomes déjà disponibles en français, et j'ai adoré. Une fois, lors d'un passage à la librairie l'Atalante, j'ai croisé Patrick Couton qui était le traducteur français de la série, et j'ai discuté avec lui un moment. J'étais plus impressionnée que si j'avais rencontré Madonna. 

Pendant l'année où j'ai vécu aux USA, alors que j'étais en plein divorce, j'ai dévalisé mon Barnes & Noble local: à moi, tous les tomes seulement disponibles en VO! J'avais pleiiiiin de retard à rattraper, et Granny Weatherwax et ses copines sorcières m'ont vachement aidée à traverser une des phases les plus déprimantes de mon existence. J'étais complètement paumée; je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie, ni même où et avec qui, mais dès que j'ouvrais un des romans du Disque-Monde et que je me retrouvais dans les rues d'Ankh-Morpork, j'oubliais tout le reste. 

Après mon retour en France, j'ai continué à m'approvisionner grâce à Amazon. Chaque année, fidèlement, je pré-commandais le nouveau tome en format poche, avec les chouettes illustrations de Paul Kidby. J'ai acheté les companion books, les encyclopédies, les cartes annotées, les agendas et, lors d'une visite au Forbidden Planet de Londres, une petite figurine de LA MORT cuisinant des oeufs au plat avec un chat qui se frotte contre ses jambes. Et c'est grâce à "Good omens" ("De bons présages"), le génial one-shot écrit en commun, que j'ai découvert Neil Gaiman, autre géant du genre. 

Et puis un jour, bien qu'à peine en fin de cinquantaine, Terry Pratchett a annoncé qu'il était atteint de la maladie d'Alzheimer. Au cours des années suivantes, tout en maintenant une activité littéraire intensive, il a milité avec passion pour le droit à l'euthanasie et produit en 2011 un émouvant documentaire appelé "Choosing to die". Il s'est éteint aujourd'hui à son domicile, entouré de ses proches, à l'âge de 66 ans. C'est jeune pour partir. Du moins a-t-il pu choisir sa mort; combien d'entre nous auront cette chance? 

Le dernier tome des Annales du Disque-Monde paru en poche, "Raising steam", languit sur ma table de nuit depuis presque six mois. Depuis quelques années, je commençais à être moins fan de la recette éprouvée que Pratchett appliquait à chacun de ses romans: une satire d'une institution moderne transposée dans un monde de fantasy délirant. Après la banque, la poste, les télécom ou le football (!), je n'accrochais vraiment pas à celui consacré aux chemins de fer. Mais je savais qu'il risquait d'être le dernier, et je ne pouvais me résoudre à m'en débarrasser sans l'avoir lu jusqu'au bout. 

Je finirai donc "Raising steam" en l'honneur de Terry Pratchett, pour boucler un cycle qui reste une de mes découvertes littéraires majeures et qui fut une source d'évasion fabuleuse pendant plus de deux décennies. 

Je n'ai pas réussi à trouver l'auteur de ce strip, mais je serais ravie de le/la créditer.

vendredi 17 octobre 2014

Ceci n'est pas un haiku




Tombent les feuilles d'automne
Le vent les emportera
Deux ans déjà

vendredi 30 mai 2014

La première rentrée des classes loin de la maison


Au début la quatrième saison de "Gilmore Girls", Lorelai aide sa fille Rory à emménager dans sa chambre de dortoir à Yale. C'est un peu l'âge d'or de la série, et les répliques hilarantes fusent dans tous les sens. Pourtant, je me suis mise à pleurer avant la moitié de l'épisode et je n'ai plus arrêté jusqu'à la fin. 

Un vendredi de septembre 1988, mon père m'a conduite en voiture à Toulouse où je devais commencer les cours à Sup de Co le lundi suivant. A l'époque, l'ensemble de mes possessions terrestres tenait dans un coffre de R19: deux cartons de romans et de bédés, une garde-robe modeste, le tout premier lecteur de CD que je m'étais offert avec le chèque envoyé par mon grand-père pour ma réussite au concours. Je devais loger au rez-de-chaussée d'une maison dont une veuve nommée Mme Puget occupait l'étage, en compagnie de deux étudiantes d'une école d'ingénieurs dont la rentrée des classes avait lieu seulement en octobre. J'avais hérité de la chambre "moyenne", ni la plus grande qui était vraiment immense, ni la plus petite qui évoquait vaguement un placard à fenêtre. Elle était meublée d'un lit en 120 cm (immense pour moi qui était habituée au lit en 90), d'une vieille armoire aux portes grinçantes comme il y en avait chez mes grands-parents, d'un petit bureau recouvert de papier autocollant vert sapin et d'un fauteuil crapaud assorti. Le parquet craquait sous mes pieds. Il y avait un frigo minuscule dans la cuisine, et une seule étagère pour trois filles dans la salle de bain pleine de courants d'air glacés. Mme Puget avait édicté des règles très strictes: téléphone sur sa ligne fixe seulement en cas d'urgence, interdiction de ramener des garçons... Ce n'était pas le logement que j'aurais choisi si on m'avait consultée, mais j'étais ravie de prendre enfin l'indépendance après laquelle il me semblait soupirer depuis des lustres. Et tant pis si c'était pour faire des études qui ne me plaisaient guère (sur le coup, je ne me rendais pas compte à quel point j'allais les haïr). 

Le samedi matin, après avoir passé la nuit dans une des autres chambres encore libres, mon père a repris le chemin de Toulon. Il a baissé sa vitre pour un dernier au revoir; sous sa moustache, il a souri en pinçant un peu les lèvres comme chaque fois qu'il était ému et ne voulait pas le montrer. Debout sur le trottoir, j'ai agité la main gauchement, me sentant soudain toute petite et très seule dans cette grande ville où je ne connaissais personne et où je n'avais aucun repère. Dans mon sac à main dos, j'avais un chéquier neuf à mon nom - et une autorisation de sortie du territoire, parce que je n'étais même pas encore majeure. Je ne m'entendais pas spécialement bien avec mon père à l'époque; pourtant, mes yeux se sont remplis de larmes tandis que je regardais sa R19 s'éloigner dans la rue du 10 avril. Comme ils se sont remplis de larmes mercredi soir alors que, plus d'un an et demi après sa mort, une série télé me rappelait combien il continue à me manquer. 

mercredi 26 mars 2014

Le temps dont on dispose et ce qu'on en fait


Pendant 37 ans, j'ai pensé que la maladie et les accidents fatals n'arrivaient qu'aux autres. Que moi et mes proches vivrions tranquillement jusque vers 80 ans, et qu'après, advienne que pourrait. C'était une évidence indiscutable, le contrat tacite passé avec l'univers. Oh, je savais qu'on finirait tous par mourir, mais: plus tard, beaucoup plus tard. Jusque là, même si la vie pouvait nous malmener de façons diversezévariées, nous jouirions d'une garantie de bonne santé, parce que... Parce que c'était moi et les gens que j'aimais, parce qu'on existait forcément dans une sorte de bulle protectrice et qu'au pire, la médecine moderne faisait des miracles. 

Puis la médecine moderne n'a pas fait de miracle pour Brigitte, et j'ai basculé dans le sentiment inverse. D'intouchable, j'ai eu l'impression d'être devenue une cible et un aimant pour tous les malheurs du monde (mais surtout le crabe). J'ai commencé à vivre avec un tic-tac dans la tête, un compte à rebours qui égrenait les moments forcément peu nombreux qui me restaient à vivre. Je retenais mon souffle en attendant que tombe la mauvaise nouvelle, le verdict qui me condamnerait sans appel possible. Je me sentais menacée de tous les côtés, par l'air que je respirais, par la nourriture que je mangeais, par le soleil qui brillait, par ces putains de centrales nucléaires qui allaient forcément finir par sauter. Tout était devenu suspect et potentiellement dangereux. Je ne faisais plus de projets au-delà de quelques semaines; je ne pouvais même plus envisager la possibilité d'avoir encore du temps devant moi. Je n'étais plus qu'une boule d'angoisses et de panique mal contenue. 

J'ai tenté la psychothérapie et la méditation. J'ai un peu ressorti la tête de l'eau. 

Puis la médecine moderne n'a pas fait de miracle pour mon père non plus. 

Un an et demi plus tard, je commence à grand-peine à trouver un équilibre entre mes deux visions opposées du monde, la naïve et la catastrophiste. J'essaie de me dire que même si rien n'est garanti, j'ai des chances raisonnables de vivre dans une forme raisonnable jusqu'à un âge raisonnable. Je tente de filer un petit coup de pouce au destin en observant une bonne hygiène de vie et en faisant des check-ups médicaux réguliers. Mais je ne perds jamais de vue l'idée que tout pourrait s'arrêter brutalement. Pour faire la paix avec cette idée, je continue à méditer. Je m'efforce de cultiver une certaine forme d'acceptation - et surtout, d'être présente aussi intensément que possible à ma vie quotidienne, de profiter au maximum des petites joies qu'elle m'apporte, d'en créer partout où j'ai la place. De me focaliser sur les choses importantes et de ne pas laisser les autres bouffer mon énergie ou mon moral. 

Aujourd'hui, j'ai 43 ans. J'ignore combien d'anniversaires il me sera donné de fêter après celui-là, combien d'années je partagerai encore avec les gens que j'aime. Beaucoup, j'espère. Et si jamais ça n'était pas le cas? Je me dis que ce qui compte vraiment, c'est moins le temps dont on dispose que ce qu'on en fait. Et que si je n'ai aucune prise (ou très peu) sur la première chose, la seconde en revanche ne dépend que de moi. 

mercredi 26 février 2014

Ce qui me reste




Je pleure dans mon lit à une heure du matin quand Chouchou s'est endormi près de moi (crois-je). 
Je pleure pendant la visualisation au début du cours de yoga, en essayant de ne pas faire de bruit pour que personne ne s'en aperçoive. 
Je pleure sous la douche en sortant de la piscine, puis dans le sauna où la chaleur sèche mes larmes avant qu'elles n'atteignent mon cou. 
Je pleure devant les pères des films et des séries télé. 
Je pleure dans les trains qui ne me ramèneront plus jamais vers le mien. 
Je pleure quand je ne connais pas le nom d'un oiseau qu'il aurait su me dire. 
Je pleure de rage en croisant dans la rue un septuagénaire qui sort du tabac avec une cartouche de brunes et dont les poumons fonctionnent pourtant encore. 
Je pleure en apercevant de dos la silhouette d'un homme mince et petit aux cheveux grisonnants qui pourrait être lui - jusqu'à ce qu'il se retourne. 

J'ai l'impression que je n'en finirai jamais de pleurer.

Quelle est la date de péremption d'un deuil? A partir de quand est-on censé faire comme si la page était tournée pour ne pas provoquer les soupirs lassés-ennuyés-embarrassés de l'entourage? Alors qu'à l'intérieur, il reste un noyau dur de chagrin qui ne se dissout pas, qui ne se dissoudra peut-être jamais. Il n'empêche pas forcément de continuer à vivre ou même d'être heureux. Mais il est là, petite boule de douleur qui palpite en sourdine et ne se laisse jamais oublier. Le deuil qui tourne en tâche de fond. 

L'autre jour, je regardais un épisode de "How I met your mother" à la fin duquel Ted renonce à Robin, que l'on voit symboliquement s'élever dans les airs tel le ballon que Ted avait perdu, enfant. 
Et j'ai réalisé que j'étais incapable de le laisser partir, parce qu'il me semble que mon chagrin est tout ce qui me reste de lui. 
Ce qui est faux. 
De lui, il me reste aussi mes angoisses, ma psychorigidité et ma colère, trois traits de caractère contre lesquels je lutte depuis des années. Comme si je rejetais cet héritage; comme si je me croyais meilleure que lui ou, au moins, capable de mieux; comme si je cherchais à l'effacer de moi. 

Mais
il me reste aussi
mon éthique du travail 
mon sens de la justice
mon respect de la parole donnée
ma loyauté envers mes proches.
Un "Je t'aime Papa" sangloté au téléphone un après-midi de septembre alors que le monde s'écroulait autour de notre famille.
Un calme "Je suis fier de vous" en retour. 

Et peut-être que ça devrait suffire. 

lundi 23 décembre 2013

En attendant la chute




Hier matin, je lisais ce post d'Amanda Palmer dans lequel elle raconte qu'elle a perdu beaucoup de proches ces derniers mois et s'interroge sur le sens à donner à tous ces deuils. Comment continuer à vivre après la disparition souvent aléatoire et injuste de ceux qu'on aimait? Comme toujours, son texte bien que très long est d'une grande puissance émotionnelle - et il résonne forcément en moi qui me pose la même question depuis un bout de temps. La réponse d'Amanda est simple, au fond: faire de l'art, faire de l'art, faire de l'art. Partager avec les gens. 

Je méditais encore là-dessus quand je suis arrivée chez ma mère un peu avant minuit. Parmi les premières nouvelles qu'elle m'a annoncées, il y avait: la voisine d'une cinquantaine d'années, qui a un cancer du sein depuis un an et demi, a développé des métastases au cerveau et aux poumons. Autant dire qu'elle est foutue. Je n'ai jamais supporté cette femme qui est d'une bêtise incommensurable, et raciste de surcroît. Pourtant, ça m'a rendue affreusement triste pour elle. Personne ne mérite ça. 

Je sais que je ne me déferai plus jamais de ce sentiment d'être en sursis, et tous les gens que j'aime avec. Cette impression que la chute me guette à chaque coin de rue, demain peut-être, ou au printemps prochain... Jusqu'ici, j'ai pensé que la seule réaction valable, c'était de savourer chaque jour, chaque heure, chaque minute au maximum. Je n'ai plus eu qu'une idée en tête: profiter des petits plaisirs de la vie. Et j'ai cessé de faire des projets ou d'avoir la moindre ambition, un peu pour conjurer le sort, et beaucoup pour avoir le moins de regrets possibles quand le couperet tomberait. 

Je réalise maintenant que c'était idiot. Oui, c'est merveilleux de savoir trouver du bonheur dans les détails du quotidien que la plupart des gens tiennent pour acquis. Faut-il s'en contenter pour autant? Faut-il, par crainte que cela s'arrête bien plus tôt que prévu, se résigner à vivre petit pour avoir moins à perdre? Ou faut-il au contraire essayer d'accomplir le plus possible de choses aussi grandes que possible dans le temps inconnu qui nous est imparti? 

La bonne réponse est sûrement différente pour chacun. Moi, je crois que je vais essayer de faire de l'art. Ou quelque chose qui y ressemble vaguement. Et puis de le partager, au cas où ça parlerait à d'autres et où on pourrait se tenir chaud ensemble en attendant l'inévitable chute. 

lundi 9 décembre 2013

Fin d'une licorne




La photo était accrochée chez moi depuis 20 ans: un agrandissement d'un cliché pris du côté de Nottingham pendant le Gathering 1993. Dessus, nous sommes 7 potes venus exprès du sud de la France. Je porte une longue robe mauve ourlée d'argent, une dague en latex à la ceinture et une cape noire fermée par une broche licorne, parce que c'était l'emblème de notre faction. Plus tard, je me suis fait tatouer le motif sur l'omoplate gauche en souvenir de ce week-end extraordinaire. 

Les 6 autres personnes présentes avec moi sur la photo, je les ai pour la plupart perdues de vue depuis belle lurette, quand je ne suis pas carrément brouillée avec. La dernière fois que j'ai eu des nouvelles de JP - interminable queue de cheval blond filasse, teint encore plus blafard que le mien, oreilles d'elfe, silhouette longiline vêtue de vert et de marron, connaissances encyclopédiques en matière de géographie -, il bossait au service de la redevance télé et se battait contre une dépression tenace. C'était il y a... 12 ans? 15?

La semaine dernière, j'ai décroché de mon couloir cette photo qui appartenait à un passé trop lointain, trop révolu, et je l'ai remplacée par deux cadres au point de croix. 

Ce matin, un ami commun m'a annoncé sur Facebook que JP venait de se suicider. 

Je ne le fréquentais plus depuis trop longtemps pour prétendre être bouleversée. Mais malgré ses difficultés, la vie est si belle que je trouve affreusement triste d'y renoncer de façon volontaire. D'un côté, des gens qui voudraient bien rester encore un peu et qui sont emportés par le crabe; de l'autre, des gens qui auraient "tout pour être heureux", selon la formule consacrée, et qui choisissent de s'en aller parce qu'une saleté d'un genre différent leur supprime le goût de tout.

La vie est si belle, oui. Parfois, elle est aussi singulièrement mal faite.

mardi 3 décembre 2013

The crossing




La semaine dernière, un éditeur pour lequel je venais de boucler un boulot m'en a proposé un autre en urgence. Mon emploi du temps surchargé jusqu'à fin avril me commandait de refuser. J'ai quand même demandé à voir de quoi il s'agissait. Une bédé d'un auteur d'origine japonaise, avec une héroïne expatriée à Londres - et des dessins qui m'ont immédiatement plu. Il n'y avait pas beaucoup de texte. J'ai pensé que c'était toujours utile de rendre service à un client, que je pouvais bien sacrifier quelques heures supplémentaires à mon boulot avant la pause des fêtes de fin d'année, que ça me changerait un peu des séries sur lesquelles je travaille habituellement... Mais la vérité, c'est qu'une petite voix sortie de je ne sais où me disait que je DEVAIS faire cette traduction. La petite voix sortie de je ne sais où a généralement raison; toutes les fois où j'ai fait la sourde oreille, je m'en suis mordu les doigts. Donc, j'ai accepté. 

Bien entendu, ce n'est qu'en me mettant au travail que j'ai découvert l'histoire de la fameuse bédé: l'héroïne rentre au Japon pour les obsèques de son père. Hier après-midi, j'ai dû traduire une scène où elle palpe le front glacé du défunt dans son cercueil, juste avant la crémation. Et bien, je crois que je préférais encore les descriptions de bébés démembrés dans Anita Blake. J'ai juste eu envie de me rouler en boule dans un coin pour chialer. Comme je chiale à peu près tous les soirs dans mon lit depuis plus d'un an, d'ailleurs. Parfois, je me dis que je me fais du mal pour rien, que quand l'image de mon père me vient à l'esprit, je devrais juste penser à autre chose. Mais puisqu'il n'est plus vivant que dans mon souvenir et celui des gens qui l'aimaient, me forcer à ne plus penser à lui reviendrait à le tuer une seconde fois. 

Un jour, peut-être, j'arriverai à y penser sans tristesse, à ne me remémorer que les bons moments ou les trucs marrants, à le revoir imitant le gremlin plutôt que le corps émacié et le visage creusé par la maladie. Un jour, peut-être. Et cette bédé douce-amère, intelligente et très émouvante, aura peut-être été l'une des 1001 étapes minuscules sur la voie de l'acceptation et de l'apaisement. Je ne fais pas partie des gens qui voient des signes partout. Mais petit à petit, j'apprends à me fier à mon instinct, et j'apprends aussi qu'on ne peut pas se soustraire à la douleur: il faut la traverser et réussir à atteindre l'autre rive. 

jeudi 17 octobre 2013

Le fantôme du calendrier




D'abord, le premier Noël où il reste une place vide à table. 
Puis la première année qui commence avec une famille amputée. 
Mon premier anniversaire de demi-orpheline.
Le premier anniversaire de mariage de mes parents qui ne sont plus qu'un.
La première fête des pères sans personne à qui la souhaiter.  
Son premier anniversaire manqué - les 67 ans qu'il n'aura jamais. 
Et ce soir, le premier anniversaire de ce coup de fil de ma soeur m'annonçant qu'il avait cessé de respirer. 
Entre ça, les dates ordinaires, le 14 novembre, le 7 janvier, le 3 mai, le 10 juillet, le 29 septembre: tous les autres jours de cette première année d'absence qui s'achève. 
Un de chaque sans lui.
Aucun n'a diminué le vide. Aucun ne s'est écoulé sans que j'y pense et que des larmes amères me piquent les yeux.
Il est le fantôme qui hante désormais mon calendrier. 

mercredi 28 août 2013

67



Cette année, personne ne réclamera d'entrecôte bien cuite avec des frites.
Mon père aurait eu 67 ans aujourd'hui. 
Il n'en finit pas de me manquer. 

dimanche 11 août 2013

Cocktail estival




C'est une balade sans but véritable, juste pour s'échapper de la maison profiter du beau temps. A l'aller, magnifique succession de champs de tournesols sous un ciel sublimement nuageux. J'hésite à m'arrêter en rase campagne pour prendre des photos. Le temps que je me décide, il est trop tard. "Tu n'écoutes pas assez ton intuition première", me dit Chouchou. Il a raison. Ca ferait une bonne résolution n°1 pour un mois prochain, d'ailleurs. Garée tout au fond du parking de Balma-Gramont pourtant aux trois quarts vides à cette heure-ci, parce que pourquoi se mettre juste à côté de l'entrée du métro quand on peut se taper la traversée d'une grande étendue de bitume en plein cagnard? Les travaux sont enfin terminés rue d'Alsace-Lorraine et square Charles de Gaulle, où des jets d'eau jaillissent du sol comme sur la place Flagey à Bruxelles. Nous attendons que deux badauds se lèvent du muret en face pour grimper dessus genre "On prend des photos de la fontaine" et, discrètement, récupérer la géocache aimantée à une gouttière. Un peu plus loin, au Palais des Thés, nous achetons du Thé des Sources pour le faire infuser à froid pendant notre séjour. C'est douloureux de me promener dans ce centre-ville où j'ai des souvenirs de mon père à tous les coins de rue. Déambuler au hasard dans le piétonnier jusqu'à Esquirol. En revenant sur nos pas par un autre chemin, découvrir une rue pleine de librairies où je n'étais jamais passée. Entrer dans des magasins, ne jeter qu'un coup d'oeil indifférent aux étalages. Marcher comme un robot sans avoir envie de rien - pas super pour mon moral, mais très bon pour mon porte-monnaie. S'installer à la terrasse de chez Octave. Etre tentée par ce nouveau parfum, là, Jolie Fleur: sorbet au fromage blanc à la fraise et à la rhubarbe confites. Hésiter: abricot, pêche, melon, ananas ou caramel beurre salé seraient des choix plus sûrs. Ecouter mon intuition première et tenter le Jolie Fleur. On dirait du Petit Gervais à la fraise glacé, c'est délicieux, merci mon intuition première. La dernière fois que je suis venue ici avec mes parents, mon père n'a mangé que deux cuillères de son sorbet au citron avant de renoncer parce que le froid lui brûlait la bouche. Il n'a même pas touché aux mini-meringues que pourtant il adorait. Je savais déjà que ce serait son dernier été. Comme je ne peux décemment pas me mettre à sangloter en pleine place du Capitole, je range tout ça dans un coin de ma tête. Un petit tour à la Fnac, où je cherche deux livres dont je ne me rappelle ni le titre, ni le nom de l'auteur, ni même de quoi ils parlent. A la couverture, j'en reconnais un. Un bandeau annonce: "Si vous aimez Katherine Pancol, vous allez adorer Valérie Gans". Je repose le bouquin comme s'il m'avait brûlé les doigts. A la place, je prends un poche sherlockien au pitch prometteur. Nous allons ensuite faire quelque courses à la parapharmacie Lafayette, installée depuis quelques mois dans de nouveaux locaux immenses. Elle en a profité pour diversifier son offre et propose maintenant, entre autres choses, de l'épicerie bio et/ou sans gluten - hourra! Je passerais des heures à regarder les huiles essentielles et la cosméto bio, mais je ne veux pas infliger ça à Chouchou. Nous prenons le chemin du retour, et nous nous arrêtons au passage chez ma soeur qui reçoit des amis. Je bois un délicieux sirop de menthe. Les enfants font de gros ploufs dans la piscine. Chouchou comate sur une chaise longue à l'ombre de l'olivier. Avec ma soeur, je n'arrive pas à parler d'autre chose que de ma mère. L'amertume de fond n'empêche pas les bonheurs du moment. Ou est-ce l'inverse?