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mercredi 13 décembre 2017

"Je ne suis pas d'ici" (Yunbo) et "Je suis encore là-bas" (Samir Dahmani)


Aujourd'hui, je vous présente un duo de romans graphiques de deux auteurs différents, parus chez deux éditeurs différents et pourtant intimement liés. 

Dans "Je ne suis pas d'ici", Yunbo raconte, au travers du personnage d'Eun-mee, son expérience de jeune Coréenne venue en France pour étudier le graphisme - le décalage culturel, l'apprentissage de la langue, les difficultés d'adaptation sociale. Si je trouve son dessin en noir et blanc extrêmement beau, j'avoue que son expérience m'a laissé une forte impression de déjà-lu: depuis quelques années, les mémoires d'Asiatiques débarqués à Paris foisonnent dans les librairies, et ayant tendance à me jeter dessus, je commence à avoir un peu fait le tour du sujet. Néanmoins, contrairement à beaucoup d'autres auteurs, Yunbo ne se contente pas de pointer que nos toilettes sont horribles ou nos services postaux en-dessous de tout. Au lieu de l'angle humoristique souvent adopté sur ce thème, elle opte pour une approche intime qui la pousse à se représenter avec une tête de chien afin de mieux illustrer son profond sentiment d'être une étrangère parmi son entourage.

J'ai tout de même été beaucoup plus intéressée par "Je suis encore là-bas", pendant de "Je ne suis pas d'ici" dans lequel Samir Dahmani - le compagnon que Yunbo a rencontré en France et qui l'a ensuite suivie en Corée - explore le thème du retour d'une expatriée dans son pays natal, la nostalgie du pays d'accueil, l'impression de n'avoir jamais été "de là-bas" et, maintenant, de ne plus être "d'ici". Son héroïne, qui a pris goût à une certaine liberté loin de sa famille, ne parvient pas à redevenir une fille obéissante dont la priorité serait de se marier avant d'être considérée comme trop vieille. Son écartèlement entre ses deux cultures est encore exacerbé par l'arrivée à Séoul d'un artiste français auquel elle va servir d'interprète pendant un mois.

Si ces deux romans graphiques peuvent tout à fait être lus séparément, et s'ils possèdent chacun son propre style graphique et ses propres mérites, ils représentent les deux faces opposées du déracinement et, pour cette raison, il me semble plus intéressant de les lire ensemble.

Merci aux éditions Warum et Steinkis pour cette lecture croisée.

mardi 12 septembre 2017

"Parce que je déteste la Corée" (Chang Kang-myoung)


Kyena a 27 ans et aucun avenir en Corée, pense-t-elle: elle n'appartient pas à une famille riche, elle ne sort pas d'une université prestigieuse, donc, elle se pense condamnée à une vie médiocre. Se contenter d'épouser son petit ami et de devenir une mère au foyer ne la tente pas. Et puis, dans son pays, elle a froid tout le temps. Alors, au grand dam de sa famille et de ses amis, elle part s'installer en Australie. Là-bas, elle passe un diplôme de comptabilité et découvre une vie très différente, avec ses règles, ses pièges et ses difficultés propres. Elle habite dans des colocations bondées et ne trouve que de petits boulots pour lesquels elle est surqualifiée; pourtant, elle n'envisage pas de revenir en arrière...

"Parce que je déteste la Corée" avait tout pour me séduire a priori. Je raffole des histoires d'expatriés, surtout quand elles amènent à comparer deux pays dont la culture m'intéresse - ce qui est le cas ici. L'auteur retranscrit très bien, d'une part le mélange de frustration et de résignation qui caractérise actuellement les jeunes Sud-Coréens, d'autre part le racisme anti-asiatique planqué sous l'énergie et la coolitude apparente des Australiens. 

Pourtant, je n'ai pas accroché à la structure désordonnée de ce roman, et encore moins à la personnalité de son héroïne. Hormis sa détermination à vivre en Australie, Kyena n'a aucun trait de caractère particulier, aucun rêve précis, aucune passion qui la rendait attachante ou même vaguement intéressante - tout le contraire de ce qu'on pourrait imaginer en voyant la fille enthousiaste sur la couverture. Elle répète sans cesse qu'elle veut être heureuse, mais sans avoir la moindre idée de ce que ça signifie pour elle et encore moins de plan pour atteindre le bonheur. Du coup, sans me déplaire, le bref récit de ses mésaventures m'a laissée tout à fait froide. 

dimanche 8 mai 2016

"Academy Street" (Mary Costello)


Fille d'un petit propriétaire terrien irlandais, Tess voit sa vie bouleversée par la mort de sa mère adorée alors qu'elle n'a que 7 ans. Sa jeunesse campagnarde n'est pourtant pas exempte de douceur. Devenue adulte, elle passe un diplôme d'infirmière et va s'installer à New York où elle retrouve sa soeur aînée Claire. Mais sa nature passive l'empêche de se faire des amis, ou d'agir de manière décisive lorsqu'elle tombe amoureuse, si bien que le bonheur la fuira toute sa vie. Tandis qu'elle perd peu à peu tous les gens qu'elle aime, Tess se réfugie dans la lecture et apprend à faire son deuil d'un monde auquel elle n'a toujours participé que de loin.

Moins de 200 pages, c'est très peu pour balayer toute une existence, ou du moins, ça le serait s'il arrivait autre chose à Tess que tomber enceinte la seule fois où elle couche avec un homme. Pour le reste, l'héroïne du premier roman de Mary Costello se contente de se laisser ballotter par les événements et de compter ses morts avec plus de résignation que de douleur, semble-t-il. J'ai rarement eu autant envie de secouer un personnage de fiction comme un prunier en lui disant: "Mais fais quelque chose, bon sang!". La quasi absence de dialogues n'aide pas à lutter contre l'impression d'une femme sans voix et sans volonté.

Et c'est bien dommage, car malgré tout, "Academy Street" se laisse lire avec un certain plaisir. Il y a une sensibilité frémissante dans l'écriture, du talent dans la description de rares instants de bonheur fugaces et inarticulés, une mélancolie puissante qui se dégage de l'ensemble. Dans l'ensemble, un roman plutôt déprimant, mais qui peut néanmoins plaire.

"Cette nuit-là elle rêva. Elle entendit la terre pleurer. A l'aube elle écouta l'appel claironnant de la ville. Des rues qui attendaient ses pas. Des portes à ouvrir, des livres à lire, sa vie telle qu'elle l'avait vécue. Et toutes ces journées à traverser, les journées interminables, les nuits, les pièces silencieuses. Il n'y avait pas d'Eden, il n'y en aurait pas, pas d'élan flamboyant, pas de métamorphose. Rien que du temps, et des tâches allégées par le souvenir de l'amour, et des jours comme tous les autres où elle mettrait un pied devant l'autre et poursuivrait sa route, obéissant au destin."