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mercredi 20 mars 2019

La tristesse en embuscade




Ce matin, à l'issue de ma visite de contrôle annuelle, mon ophtalmo m'a annoncé qu'elle prendrait sa retraite en juin, et que c'était donc la dernière fois que nous nous voyions. Elle semblait partagée quant à sa décision. "Ma soeur est plus âgée que moi, et beaucoup de mes amis aussi; je voudrais profiter d'eux avant qu'ils deviennent invalides", m'a-t-elle expliqué de sa voix douce. Mais on sentait bien que ce serait dur pour elle d'abandonner son cabinet - pour lequel elle n'a pas encore trouvé de repreneur, les nouveaux médecins ayant tendance à fuir l'exercice libéral. Et aussi, que symboliquement, ça marquerait son entrée dans la vieillesse, qui n'est jamais une perspective très réjouissante. "De plus en plus de portes qui se ferment", a-t-elle commenté sur un ton un peu fataliste. J'ai dit les banalités qu'on dit dans ces cas-là, que je la regretterais mais qu'avec les horaires infernaux qu'elle faisait depuis toujours, elle avait bien mérité de se reposer. Que ça lui ferait du temps pour voyager après sa découverte récente du Japon dont elle était rentrée enchantée. J'aurais dû conclure en lui souhaitant une bonne continuation et partir sans me retourner. 

jeudi 7 février 2019

"Dites aux loups que je suis chez moi" (Carol Rifka Brunt)


En 1987, dans l'Etat de NewYork. June a 14 ans lorsque son oncle adoré meurt du Sida. Finn était un artiste renommé qui venait juste d'achever un portrait de ses deux nièces. A son enterrement, June aperçoit un homme que sa soeur aînée Greta et leurs parents traitent d'assassin. Il s'appelle Toby, et il était le compagnon de Finn depuis presque dix ans. D'abord blessée d'apprendre que son oncle lui a caché tout un pan de sa vie, June trouve bientôt un message dans lequel Finn lui demande de veiller sur Toby, également malade et désormais seul au monde. Une amitié étrange naît entre eux...

On pourrait faire beaucoup de reproches au premier roman de Carol Rifka Brunt. June est l'archétype de l'ado maussade, persuadée que personne ne la comprend. Greta est jalouse et cruelle; leur mère, amère et injuste; leur père, falot et inexistant. Toby suscite la compassion mais se comporte en irresponsable total d'un bout à l'autreSérieusement, il n'y a pas un personnage pour rattraper l'autre - hormis Finn, sorte de saint intouchable mais essentiellement vu à travers les yeux de ses proches, sans qu'on sache à quel point l'image qu'ils s'en font correspondait à la réalité. 

Même avec des parents très pris par leur travail, June jouit d'une liberté de mouvement assez peu crédible pour son âge. Pourtant, son portrait psychologique est fouillé et accrocheur, notamment dans l'approche de ses sentiments les plus inavouables. Même si j'ai rouspété intérieurement tout le long, j'ai lu "Dites aux loups que je suis chez moi" presque d'un trait. L'autrice dépeint avec justesse les réactions que suscitait le Sida à la fin des années 80: la curiosité morbide du public, la honte de l'entourage, l'isolement des malades. Elle tisse des relations familiales complexes et douloureuses dans l'ensemble, mais leur offre une résolution aussi créative qu'émouvante. 

Traduction de Marie-Axelle de La Rochefoucauld

samedi 26 janvier 2019

"The remarkable journey of Coyote Sunrise" (Dan Gemeinhart)


Il y a cinq ans, la mère et les soeurs de Coyote sont mortes dans un accident de voiture. Depuis, son père Rodeo et elle ont changé de nom, et ils sillonnent les Etats-Unis à bord de Yager, un vieux bus scolaire devenu leur maison sur roues. Interdiction d'évoquer le passé: le mot d'ordre, c'est vivre dans le présent exclusivement pour ne pas souffrir. Jusqu'au jour où Coyote apprend que le parc où elle avait enterré une boîte à souvenirs avec sa mère et ses soeurs va être rasé. Elle n'a que cinq jours pour traverser le pays jusqu'à leur ancienne ville et récupérer son trésor. Mais le plus difficile, c'est qu'elle devra le faire sans que Rodeo s'en aperçoive... 

Nous ne sommes pas encore fin janvier et je sais déjà que je tiens mon bouquin de l'année, celui qui aura laissé la marque la plus profonde dans mon coeur. Celui qui illustre à la perfection cette phrase de mon amoureux que je n'avais jamais vraiment comprise jusqu'ici: "On ne pleure pas toujours de tristesse. Parfois, on pleure juste d'émotion." Car le vrai thème de ce roman jeunesse, c'est "Comment apprendre à vivre avec ses morts?".

Au fil d'un road trip mouvementé, Coyote fait plein de jolies rencontres, émerge de la solitude imposée par Rodeo, découvre la complexité des relations humaines et mûrit à vue d'oeil. Cette petite héroïne blessée et son papa hippie ultra-bienveillant comptent parmi les personnages les plus attachants dont j'aie croisé la route depuis une éternité. Dans "The remarkable journey of Coyote Sunrise", il n'y a aucun antagoniste - hormis peut-être quelques flics bourrus. Juste une funambule pleine de grâce qui se livre à un savant numéro d'équilibriste entre tristesse et bonheur, des personnages secondaires qui vous réconcilient avec l'humanité, un bus à bord duquel on voudrait embarquer immédiatement, une foule de phrases tellement belles et justes que j'ai dû cesser de les noter arrivée au milieu du roman, et quelques scènes d'une poignance absolue (dont une qui m'a rappelé le passage sur "Heroes" dans le film "The perks of being a wallflower", version grands espaces plutôt qu'environnement urbain).

C'est la première fois que je vais racheter un ouvrage lu sur ma Kindle en version papier, et la première fois que je comprends pourquoi certaines personnes relisent certains livres une fois par an. Je suis en outre prête à éradiquer l'ensemble de ma profession pour que l'éditeur qui achètera les droits français me confie la traduction de ce bouquin. Qu'on se le dise. 

dimanche 6 janvier 2019

"Everything all at once" (Katrina Leno)


Helen Reaves vient de mourir d'un cancer. Agée de 40 ans seulement, elle était l'autrice de la série jeunesse la plus vendue dans le monde: l'histoire de deux enfants devenus immortels après avoir bu une potion magique. Elle laisse à sa nièce bien-aimée une série de lettres contenant chacune une mission destinée à la faire sortir de sa zone de confort, et ainsi, l'aider à surmonter l'anxiété chronique qui lui pourrit la vie. Tandis qu'elle s'efforce tant bien que mal de suivre les instructions de sa tante, Lottie fait la connaissance de Sam, un ancien élève d'Helen qui va lui apporter une aide précieuse dans sa quête...

"Everything all at once" n'était pas le premier roman de Katrina Leno que je lisais. Je m'attendais à ce qu'il verse dans le réalisme magique à un moment ou à un autre; aussi, j'ai immédiatement deviné le secret d'Helen et la vérité au sujet de Sam, et surtout, je n'ai pas été désarçonnée par la fin contrairement à beaucoup d'autres lecteurs. Cela dit, la révélation des derniers chapitres n'a au fond que peu d'importance. L'intérêt de ce roman, c'est l'évolution de Lottie, la façon dont elle apprend à vivre avec ses angoisses de mort paralysantes et ce qu'elle finit par réaliser à leur sujet. J'ai particulièrement aimé sa très jolie relation avec son frère cadet Abe, un ado de 16 ans féru de littérature. Cette fois encore, Katrina Leno dose avec talent l'amertume et la douceur pour ouvrir les perspectives de son héroïne et finir sur une magnifique note d'espoir. Je me réjouis qu'il me reste encore quelques romans d'elle à découvrir. 

vendredi 4 janvier 2019

"The start of me and you" (Emery Lord)


Déjà plus d'un an que son petit ami Aaron s'est noyé, et aux yeux de tout le monde, Paige Hancock reste "La Fille Dont Le Copain Est Mort". Elle peine à se défaire de cette image, mais aussi de sa culpabilité et de ses cauchemars. Alors, à son entrée en première, elle dresse une liste d'objectifs grâce auxquels elle espère sortir de son marasme...

Si j'ai acheté ce roman d'une autrice jeunesse assez connue aux USA, c'est moins pour l'histoire d'amour adolescente promise par la couverture - un sujet qui m'intéresse peu dans l'absolu - que pour les avis positifs lus sur GoodReads. Et ils ne mentaient pas. Oui, l'écriture d'Emery Lord est très plaisante, fluide et sincère, sans affectation ou familiarité excessive. Non, la relation la plus importante de "The start of me and you", ce n'est pas celle qui se développe entre Paige et un adorable nerd, mais celle que l'héroïne entretient avec ses BFF, trois filles aux personnalités variées qui ne se contentent pas de lui servir de faire-valoir. Malgré leurs différences, leur amitié reste toujours exempte de drames imbéciles. 

J'ai également beaucoup apprécié la dynamique familiale des Hancock, la surprise réservée par les parents de Paige et l'amour lumineux de la jeune fille pour sa grand-mère atteinte de la maladie d'Alzheimer. Surtout, je suis reconnaissante à l'autrice de nous avoir épargné l'insupportable cliché de l'instalove: l'histoire d'amour qui finit par se nouer n'est pas basée sur une attirance immédiate et inexpliquée; elle naît entre deux ados qui ont d'abord appris à se découvrir et à s'apprécier pour ce qu'ils sont réellement. Une lecture plaisante, qui met en scène des relations saines et positives. Ce qui n'est pas finalement pas si fréquent! 

dimanche 28 octobre 2018

"Words of deep blue" (Cath Crowley)


Juste avant de déménager, Rachel a écrit à son meilleur ami Henry pour lui avouer qu'elle l'aimait. Pourtant, il n'est jamais venu lui dire au revoir. Alors, pendant les 3 années qui ont suivi, Rachel a ignoré toutes ses tentatives de contact. Mais aujourd'hui, elle revient dans leur ville natale complètement transformée: son frère Cal s'est noyé dix mois plus tôt; elle a raté sa dernière année de lycée et ne parvient pas à sortir de sa dépression. Elle n'a aucune envie de revoir Henry. Malheureusement pour elle, c'est dans la librairie d'occasion des parents de celui-ci que sa tante lui a trouvé un petit boulot. Howling Books est un lieu bien particulier, notamment grâce à sa Bibliothèque des Lettres: un coin dans le fond du magasin où les livres ne sont pas à vendre, mais à annoter et à utiliser pour correspondre avec des gens vivants ou morts... 

Vive les recommandations de Good Reads! Sans elles, je ne serais probablement jamais tombée sur ce roman non traduit en français d'une autrice jeunesse australienne inconnue de moi. Alors que c'est une pépite, et que je l'ai dévoré quasiment d'un trait - achevant sa lecture dans un café où j'ai dû baisser la tête pour renifler discrètement dans ma tasse de thé vide depuis belle lurette. J'ai adoré le concept de la Bibliothèque des Lettres, dont Cath Crowley fait un usage astucieux autant qu'émouvant. Je me suis attachée aux héros adolescents: Rachel incapable de surmonter son chagrin, Henry tiraillé entre des aspirations contradictoires, sa petite soeur George, goth farouche à la langue bien pendue, Martin, le geek populaire qui veut absolument gagner son amitié, Lola, bassiste-compositrice lesbienne dont le bon sens ne s'applique qu'à la vie des autres... Bien sûr, j'ai cordialement détesté Amy, la belle gosse qui mène Henry par le bout du nez, et son nouveau petit ami Greg, archétype de la brute sans cervelle. 

En principe, je ne suis pas une grande fan des histoires d'amour, surtout adolescentes. Ici, j'ai été touchée par celle qui se noue entre George et son correspondant anonyme. Zéro surprise du côté de Rachel et Henry; ce qui m'a intéressée chez eux, c'est leurs problématiques individuelles, la situation sans espoir à laquelle chacun d'eux doit faire face. Rachel ne se remet pas de la mort de son frère. Elle ne parvient plus à approcher de l'océan qu'elle aimait tant et, alors qu'elle a toujours été passionnée par les sciences, a renoncé à son rêve de devenir biologiste marin. Quant à Henry, il se retrouve dans la situation impossible de décider si Howling Books, qui ne rapporte plus assez d'argent pour faire vivre sa famille, doit être vendu ou non: sa mère est pour, son père contre et sa soeur a décidé de se ranger à son avis. Henry est un amoureux des livres qui n'a jamais aspiré à rien d'autre qu'à vivre parmi eux, mais n'est-ce pas justement ce manque d'ambition et cet horizon minuscule qui ont fait fuir Amy? Les discussions entre lui et Rachel, grande pragmatique qui soutient que les mots n'ont aucun pouvoir véritable, devraient trouver écho chez tous les amoureux de littérature. Vous l'aurez compris: "Words in deep blue" est mon coup de coeur du mois!

dimanche 24 juin 2018

"Le jardin des bonheurs égarés" (Tor Udall)


Professeur de musique, Jonah ne se remet pas du décès de sa femme dans un accident de voiture. Audrey voulait désespérément un enfant; elle avait enchaîné trois fausses couches, et il la savait dépressive. Peut-être s'est-elle suicidée? Hanté par son souvenir, Jonah passe de longues heures dans les jardins botaniques de Kew qu'Audrey aimait tant. Il y rencontre Chloé, une artiste spécialisée dans l'origami qu'un lien douloureux attache elle aussi à cet endroit. Leurs trajectoires vont croiser celles d'Harry, jardinier dévoué qui vit depuis longtemps à l'écart du monde, et de Milly, l'étrange fillette qu'il a recueillie...

Voilà un livre dont il est très difficile de parler, à la fois pour ne pas déflorer son intrigue et parce qu'il ne ressemble à aucun autre. Tor Udall, qui signe ici son premier roman, déploie une prose incroyablement maîtrisée et poétique, un vrai régal de bout en bout. Elle fait évoluer des personnages rongés par la perte dans une atmosphère paradoxalement très sereine. L'histoire se déroule avec une telle lenteur qu'elle semble parfois faire du sur-place. En réalité, il se passe mille choses sous sa surface; mille détails esquissent la personnalité et le passé des protagonistes, guidant le lecteur vers une révélation que j'ai déjà souvent vu utilisée en littérature, mais jamais de manière aussi subtile et naturelle. "Le jardin des bonheurs égarés" ne plaira sans doute pas à tout le monde, mais sa beauté lancinante m'a totalement ensorcelée (et donné très envie de retourner à Kew).

Traduction de Claire Desserrey

jeudi 31 mai 2018

"Juniper Lemon ou la stratégie du bonheur" (Julie Israël)


Juniper Lemon entre en première. Au début de l'été, sa soeur aînée, Cami, a été tuée dans un accident de voiture, et la jeune fille peine à s'en remettre. Sa mère s'enfonce dans le mutisme et la dépression; ses camarades et ses profs ne la voient plus qu'à travers le filtre de son drame familial. Pour tenir le coup, Juniper poursuit la rédaction de "l'Index du Bonheur" entamée suite à un pari perdu contre Cami, quelques mois plus tôt: chaque soir, elle synthétise sur une fiche bristol les choses bonnes ou mauvaises qui lui sont arrivées dans la journée. Mais bientôt, un autre projet mobilise son attention. Dans une poche d'un vieux sac de Cami, Juniper trouve une lettre d'amour adressée à un garçon qui n'est désigné que comme "Mon Toi". Elle entreprend de l'identifier pour lui remettre ce dernier message de la défunte...

Le deuil d'un proche, les relations entre soeurs, la recherche du bonheur: "Juniper Lemon ou la stratégie du bonheur" aborde plusieurs des thèmes qui me sont chers et que j'ai déjà beaucoup explorés en littérature. Avec son drôle de nom ("Genièvre Citron"), ses listes mentales, son chagrin fou et son envie sincère d'aider les autres, Juniper est une héroïne des plus attachantes. J'ai particulièrement aimé la façon dont elle utilise ses projets artistiques pour exprimer l'indicible, donner un sens à l'irréparable et rendre un dernier hommage à Cami. Autour d'elle, une poignée d'autres lycéens eux aussi en souffrance pour des raisons diverses vont lui redonner le goût de l'amitié et de la vie. Et même si elle n'est pas tout à fait celle qu'on attendait et espérait, la fin de son histoire porte un message beau et fort. Un roman jeunesse à découvrir.

Traduction de Sarah Cardy


Merci aux éditions Casterman pour cette lecture

dimanche 4 mars 2018

"La maison aux secrets" (Catherine Robertson)


Depuis que son petit garçon est mort dans un accident dont elle se considère responsable, April Turner mène une vie d'ascète, se refusant tout ce qui pourrait lui apporter la moindre joie. Le jour où elle apprend qu'elle a hérité d'une propriété à l'abandon, elle pense d'abord la faire vendre par le notaire sans même aller la voir, puis donner l'argent à une bonne oeuvre. Mais une attirance irrésistible la pousse à prendre l'avion pour se rendre en Angleterre. Et toute sa réticence ne peut rien contre l'enchantement que l'Empyrée exerce sur elle. Sans compter cette vieille dame surnommée Sunny, qui a bien connu les propriétaires et qui a des tas de choses à raconter sur eux... 

Je suis aussi bonne cliente pour les secrets de famille et les histoires de deuil surmonté que pour les narrations parallèles sur deux époques; ce roman de la Néo-Zélandaise Catherine Robertson ne pouvait donc que me séduire. Grâce à des personnages secondaires haut en couleurs et attachants, April va peu à peu retrouver le goût de la vie.  "La maison aux secrets" est autant le récit de sa renaissance que celui du drame qui a laissé l'Empyrée sans héritier direct. Tandis que le mystère se dévoile par petites touches, le contact avec la nature, couplé à la bienveillance de son nouvel entourage, réveille les sens de cette femme éplorée et finit par venir à bout de ses résistances. Un roman à la fois prenant, émouvant et apaisant. 

Traduction de Fabienne Duvigneau

mardi 14 novembre 2017

"Par-delà les glaces" (Gunilla Linn Persson)


Depuis que sept jeunes gens ont péri au cours d'une tempête durant l'hiver 1914, les habitants de la petite île d'Hustrun, au large des côtes suédoises, vouent une haine tenace à la famille Engström qu'ils tiennent pour responsable du drame. Aujourd'hui, ils ne sont plus très nombreux à vivre encore là toute l'année. Mais Ellinor Ingman, elle, n'a jamais pu partir. Suite au décès de son petit frère et au suicide de sa mère, elle s'est retrouvée coincée là avec son vieux père infirme. 

Elle est l'âme d'Hustrun, celle qui conduit le bateau-taxi assurant la liaison avec la côte, celle à qui les estivants envoient leurs enfants pour les occuper, celle à qui tout le monde vient emprunter ce qui lui manque. Celle que personne n'aide jamais et qui doit toujours se débrouiller seule. Jusqu'au jour où Hermann Engström, devenu un célèbre peintre d'oiseaux, revient à Hustrun pour la première fois depuis près de 40 ans. Ellinor est son grand amour de jeunesse, et il ne l'a jamais oubliée. En revanche, c'est à peine si elle semble se souvenir de lui...

C'est un roman lent et contemplatif que "Par-delà les glaces", qui s'attache à décrire la difficulté de la vie sur Hustrun - une île qui ne possède même pas l'électricité! - mais aussi l'âpre beauté de la nature sous ces froides latitudes. "Femme tout-terrain", Ellinor mène une existence ingrate, avec ses bêtes pour seule compagnie et la poésie pour seul réconfort. Elle a refoulé tous ses désirs et même une partie de son passé afin de se plier docilement aux caprices d'un père tyrannique. L'arrivée d'Hermann signale pour elle le début du dégel. Des flashbacks poignants dévoilent peu à peu ce qui s'est passé en 1914, plantant la toile de fond des événements actuels. Au passage, l'auteure souligne en filigrane combien l'histoire est écrite par les hommes, combien le rôle pourtant essentiel des femmes est longtemps demeuré invisible. 

mardi 7 novembre 2017

"La fin de la solitude" (Benedict Wells)


De nos jours, Jules se réveille à l'hôpital après un grave accident de moto. Immobilisé dans son lit, il a tout le loisir de repasser le fil de sa vie et les événements qui l'ont conduit là. C'est d'abord, dans son enfance, la mort de ses parents et l'entrée dans un pensionnat où il se retrouve séparé de son frère et de sa soeur aînés. Puis la rencontre avec sa meilleure amie Alva dont il tombe amoureux sans oser le lui dire. Plus tard, des années de dérive où il échoue à terminer ses études et trouver un métier qui lui plaît...

La vie est-elle un jeu sans gagnant ni perdant? Les bons et les mauvais événements qui nous arrivent finissent-ils toujours par s'équilibrer? Telle est la théorie d'Alva, elle aussi marquée par un drame familial précoce. Jules n'a pas d'avis. Il lui semble que la mort de ses parents l'a fait dévier sur une trajectoire qui n'est pas la sienne et qu'il se trouve désormais dans la mauvaise vie. Du coup, il peine à se l'approprier, à y tisser des liens, à y construire quoi que ce soit. 

Pour autant, "La fin de la solitude" n'est pas un roman déprimant. Emouvant, oui, mais pas déprimant. Benedict Wells dissèque les relations difficiles de deux frères et d'une soeur très différents, qui se comprennent rarement et ne savent pas toujours être là quand les autres ont besoin d'eux. Il brosse surtout le portrait d'un héros trop tôt privé de repères et, de ce fait, perpétuellement en quête de lui-même, d'une place dans le monde et d'un sens à son existence. Une recherche qui se clôt de façon poignante mais non dénuée d'espoir. Je suivrai avec intérêt les prochaines publications de l'auteur. 

samedi 23 septembre 2017

"La Grande Ourse" (Elsa Bordier/Sanoë)


Hantée par ses morts, Louise en a conçu la peur de vivre et d'être heureuse. Alors que son copain, lassé qu'elle ne s'implique pas davantage dans leur relation, vient juste de la quitter, elle reçoit la visite d'un drôle de personnage - une des étoiles de la Grande Ourse qu'elle contemple si souvent pour se consoler. Phekda l'entraîne dans un grand voyage: d'abord sur la plage où Louise passait ses vacances autrefois, puis dans une forêt étrange, et enfin dans un royaume céleste où s'apaiseront les craintes de la jeune femme...

Si le personnage de Phekda peut donner l'impression que "La Grande Ourse" s'adresse à un jeune public, le thème abordé en fait plutôt une bédé pour adultes, mais pour adultes ayant gardé de leur enfance une forte sensibilité au merveilleux. Les très beaux dessins à dominante bleue de Sanoë illustrent parfaitement l'atmosphère magique de l'histoire d'Elsa Bordier, en équilibre délicat entre nostalgie et surnaturel. Mention spéciale au poulpe et au renard, que j'aurais bien aimé rencontrer moi aussi!




samedi 16 septembre 2017

"David Bowie n'est pas mort" (Sonia David)


C'est d'abord la mère qui meurt, cette mère si rigide, peu affectueuse et exaspérante que ses trois filles ont depuis longtemps renoncé à obtenir son approbation ou sa tendresse. Et alors qu'Anne, Hélène et Emilie se ressemblent très peu, qu'elles se voient tout au plus deux fois par an, ce décès les affecte d'une façon que la cadette - la narratrice - n'aurait jamais imaginée, resserrant leurs liens parce qu'elles seules savent ce que c'était d'être les filles de leur mère, faisant ressurgir les contentieux de l'enfance mais créant aussi une bonne volonté d'adultes entre elles. 

Un an plus tard, c'est le père qui disparaît à son tour, le parent préféré dont Hélène se sentait si proche, et le bouleversement est immense mais porteur d'émotions différentes. Entre les deux, David Bowie aura tiré sa révérence et fait rejaillir d'autres scènes de l'adolescence des trois soeurs, éclairant toujours davantage la dynamique souterraine de leur famille.

Malgré une configuration, des personnalités et des rapports très différents de ce que j'ai personnellement connu, "David Bowie n'est pas mort" a trouvé beaucoup d'écho chez moi. Ce roman d'une justesse si aiguë qu'on jurerait lire une autobiographie dit à merveille ce qui se joue de fondamental au sein des familles jusqu'à ce que les enfants prennent leur envol, la manière dont les rapports avec les parents mais aussi les frères et soeurs modèlent les individus pour toujours, en bien ou en mal - tout en montrant que, sur ces fondations, il est aussi possible de construire quelque chose d'apaisé.

lundi 4 septembre 2017

"De l'autre côté" (Stefan Casta)


"Quelqu'un meurt. C'est comme ça que cette histoire commence."
Il suffit d'un accident de voiture - une ambulance qui déboule un peu vite à un carrefour, un renard jailli de nulle part qu'on s'efforce de ne pas écraser - pour que la vie paisible d'Elina et de son père Jörgen vole en éclats. Tandis qu'ils cherchent sans savoir comment à combler le vide béant dans leur famille et leur quotidien, tous deux ont le coup de foudre pour une maison abandonnée située non loin du lieu du drame. Et alors que Jörgen est toujours fauché, les circonstances semblent conspirer pour lui fournir l'argent nécessaire à l'achat de cette maison qui les a comme envoûtés. Pourtant, un voisin les prévient que l'endroit est maudit...

Difficile de ranger "De l'autre côté" dans une catégorie quelconque. Même si ce n'est pas vraiment une histoire de fantômes, il flotte un petit parfum de merveilleux, voire de surnaturel tout au long de ses 400 pages. Le Suédois Stefan Casta sait mettre en évidence la magie de la nature et lui prêter de mystérieuses intentions à travers le renard qui se promène en arrière-plan au fil des saisons. Elina, fille de la ville endeuillée au début du roman, tombe sous le charme d'une vie plus rude à la campagne et y trouve une forme de sérénité illustrée par les poèmes intensément mélancoliques de Pär Lagerkvist (que j'ai maintenant très envie de dévorer): "Un jour, tu feras partie de ceux qui auront vécu il y a longtemps...". Un roman jeunesse inattendu et émouvant. 

dimanche 13 août 2017

"Petites surprises sur le chemin du bonheur" (Monica Wood)


Ona Vitkus a quitté sa Lituanie natale lorsqu'elle avait 4 ans pour émigrer aux USA avec ses parents. Désormais âgée de plus d'un siècle, elle vit seule depuis longtemps quand elle se lie d'amitié avec le jeune scout envoyé pour l'aider tous les dimanche. Puis le jeune scout décède, et c'est son père, musicien passionné mais géniteur déficient, qui entreprend d'honorer le contrat passé avec la vieille dame. Très vite, il découvre que l'enfant avait mis une idée folle dans la tête de celle-ci: entrer au Livre Guinness des Records...

Ne vous fiez ni à son titre un peu cucul, ni à son illustration de couverture intrigante. Dans "Petites surprises sur le chemin du bonheur", il n'est pas question de baleines volantes ou de leçons de développement personnel, mais d'un petit garçon très spécial qui m'a parfois rappelé T.S. Spivet, de son père qui fuit depuis toujours les responsabilités affectives et d'une vieille dame bourrue mais attachante, bien décidée à ne pas céder aux indignités du grand âge. De la façon dont ils vont s'apprivoiser (parfois à contrecoeur), se soutenir et s'aider, et de ce que cela changera de fondamental dans leur existence.

Monica Wood, dont c'est le premier roman, alterne passé et présent d'une façon qui dynamise son récit et évite de le rendre trop larmoyant - puisque pour le lecteur, l'enfant est encore présent à chaque étape de l'histoire. Sans passer outre l'injustice du deuil et ses effets dévastateurs, notamment sur la mère, l'auteure sait insuffler à son récit un puissant élan de vie et d'espoir. Si vous avez lu et aimé "Vieux, râleur et suicidaire - la vie selon Ove" et "Ma grand-mère vous passe le bonjour" de Fredrik Bakman, ou si vous cherchez tout simplement un roman humaniste qui fasse chaud au coeur, je vous recommande la lecture de "Petites surprises sur le chemin du bonheur". Pour ma part, je l'ai dévoré d'un trait ce dimanche...

Merci aux éditions Kero pour cette lecture.

mardi 2 mai 2017

"La maison des reflets" (Camille Brissot)


Dans un futur proche, les Maisons de Départ sont capables de fabriquer des clones virtuels de personnes récemment décédées, pour permettre à leurs proches de passer encore du temps avec elles et de faire leur deuil en douceur. Daniel Edelweiss, 15 ans, est l'héritier putatif du plus célèbre de ces établissements, où il a grandi entre un père absent, une mère morte et une gouvernante sévère qui lui sert aussi de préceptrice. Même si ses amis sont tous des reflets, même s'il ne sort jamais de chez lui, le jeune homme ne souffre d'aucune solitude et se prépare avec beaucoup de zèle à prendre la relève une fois adulte. Jusqu'au jour où son père lui confie la création d'un premier décor pour la Maison Edelweiss, et où Daniel se décide à s'aventurer à l'extérieur afin d'y chercher de l'inspiration. Dans une fête foraine de passage, il rencontre la radieuse Violette avec laquelle il entame une correspondance qui va bouleverser sa vision des choses et changer le cours de sa vie...

"Face à un deuil, on est toujours seul, il me semble. C'est un gouffre qui se creuse en nous, et personne ne peut en imaginer la profondeur car il faudrait oser s'en approcher, se pencher au-dessus du vide, perdre soi-même une partie de son équilibre. Et tout ça pour quoi? Pour découvrir l'épaisseur du chagrin qui se cache au fond et réaliser que la petite flamme que l'on a apportée s'y noiera aussitôt. Alors, on fait un pas en arrière. On se dit que la tristesse passera avec le temps, ou des formules de ce genre."

Pour son huitième roman, Camille Brissot a choisi d'aborder un sujet bien lourd par un angle qui, sans le dépouiller de sa gravité, lui prête un aspect presque onirique, une mélancolie douce qui aide le lecteur à réfléchir aux concepts d'humanité et de deuil en même temps que son jeune héros. J'ignore si ce récit initiatique parlera aux adolescents qui en sont la cible première; pour ma part, j'ai été enchantée par son originalité comme par ses références mythologiques, charmée par le dosage subtil de ses éléments doux et amers. "La maison des reflets" parle d'amour et de mort, de chagrin et d'espoir, et elle le fait avec un talent qui donne envie de s'intéresser aux autres ouvrages de l'auteur.

Merci aux éditions Syros pour cette lecture. 

dimanche 30 avril 2017

"Umami" (Laïa Jufresa)


Début des années 2000, à Mexico. Cinq maisons se dressent dans la Cour Cloche-en-terre. Amère est occupée par Marina Mendoza, une jeune provinciale anorexique qui enseigne les arts plastiques et invente des noms de couleurs par centaines: blanssible, jaunaigre, mauvasile... 
Ana Pérez Walker, quatorze ans, projette de planter une milpa traditionnelle dans la courette de Salée où elle vit avec ses parents, ses deux petits frères et le souvenir de la benjamine Luz morte noyée pendant les vacances chez leur grand-mère américaine. Sucrée abrite l'école de musique familiale. 
Pina, la meilleure amie d'Ana, vit seule avec son père Beto dans Acide depuis que sa mère, une danseuse qui avait des fourmis dans les jambes, les a plantés là pour refaire sa vie au bord de la mer.
Alfonso Semitiel, le propriétaire, s'est réservé Umami. Cet anthropologue spécialisé dans la consommation d'amarante est aussi le veuf inconsolable de Noelia Vargas Vargas, figure caractérielle et complexe avec qui il continue à dialoguer par-delà la mort tout en veillant sur les poupées qu'ils ont adoptées faute de réussir à avoir des enfants. 

Roman choral narré tour à tour par un habitant de chacune des maisons de la Cour Cloche-en-terre, "Umami" présente en outre la particularité d'être monté à l'envers: au lieu de se diriger vers un dénouement, il remonte dans le temps jusqu'à la source de la situation présentée dans les premiers chapitres. Une pièce après l'autre, le puzzle se met en place et dévoile la totalité de son image, mais à rebours. 
Si j'ai adoré cette construction, je n'ai pas accroché également à la voix de chacun des narrateurs. Mon préféré est de loin Alfonso qui, sans se leurrer sur ni sur ses propres défauts ni sur ceux de son épouse, parvient à garder vivant l'amour qui les unissait des années après la mort de cette dernière. La perte d'un être aimé (ou, dans un cas particulier, une carence affective plus floue) et les moyens par lesquels on y survit tant bien que mal: tel est le thème central de ce roman haut en couleurs et étonnamment savoureux. 

jeudi 20 avril 2017

"Mon midi, mon minuit" (Anna McPartlin)


Emma et John sont ensemble depuis l'adolescence. Douze ans plus tard, ils filent toujours le parfait amour - jusqu'à ce que, suite à une fête un peu trop arrosée, John soit brutalement emporté par un accident de la route. Heureusement, Emma peut compter sur sa famille et ses amis pour l'entourer pendant qu'elle réapprend à vivre sans lui... 

Sur un thème assez similaire, j'avais énormément aimé "Les derniers jours de Rabbit Hayes", premier roman d'Anna McPartlin à être traduit en français. Aussi n'ai-je pas hésité à investir dans "Mon midi, mon minuit" dès sa sortie. Je l'ai même emporté pour un long voyage en train. Et sans ça, je l'aurais abandonné au bout de 3 chapitres. Là, comme je n'avais rien d'autre à lire, je me suis farci près de 400 pages d'un style à la platitude consternante, de personnages atrocement banals et d'intrigue prévisible à dix lieues avec, cerise sur le gâteau, un bon petit fond de bondieuserie mièvre. Renseignements pris, "Mon midi, mon minuit" est la traduction d'un roman écrit en 2005. La chose la plus gentille que je puisse dire à son sujet, c'est qu'il prouve combien un(e) auteur(e) peut évoluer en l'espace de dix ans.

vendredi 31 mars 2017

"La petite librairie des gens heureux" (Veronica Henry)


Julius, le père bien-aimé qui l'avait élevée seul, vient juste de mourir, et Emily se sent le devoir de reprendre la librairie qu'il avait créée. Hélas, si Nightingale Books est devenu un lieu incontournable dans leur joli village des Cotswolds, elle perd beaucoup d'argent, et un promoteur local insiste pour en faire l'acquisition. Ecrasée par l'ampleur de la tâche, Emily s'interroge sur son avenir tandis que défilent devant elle des clients pour qui Julius était, bien plus qu'un simple commerçant, un passeur et un ami très cher...

En ce moment, j'ai besoin de livres-doudous qui font chaud au coeur, et malgré son titre un peu cucul, "La petite librairie des gens heureux" (en VO: "How to Find Love in a Bookshop") était exactement ce qu'il me fallait. Si quelques romances naissent effectivement dans ses pages, l'histoire est bien davantage centrée autour du deuil d'Emily, des problèmes de ses clients et du pouvoir transformateur de la littérature. Le paisible village de Peasebrook offre un cadre idyllique à l'action, et ses habitants sont si adorables qu'on se surprend à vouloir emménager là pour toujours, au sein de cette communauté chaleureuse et accueillante. Si vous avez lu et aimé Maeve Binchy ou Erica James, vous devriez adorer Veronica Henry.

Article publié à l'origine en octobre 2016, 
et mis à jour en raison de la parution de l'ouvrage en français depuis cette date

samedi 26 novembre 2016

"Les fabuleuses tribulations d'Arthur Pepper" (Phaedra Patrick)


Serrurier à la retraite, père de deux enfants adultes avec qui il n'a guère de contacts, Arthur Pepper mène une vie des plus routinières dans sa petite maison de la banlieue de York. Un an pile après la mort de sa femme bien-aimée, il se décide enfin à trier ses affaires... et au fond d'une botte, il découvre un bracelet en or garni de huit breloques. Certain de ne l'avoir jamais vu au poignet de Miriam, il se lance dans une quête pour comprendre l'origine de chacune des breloques - et découvre à sa femme un passé dont il ne soupçonnait pas l'existence. Connaissait-il vraiment la personne à côté de qui il a mené pendant quarante ans ce qu'il pensait être une vie conjugale réussie? 

Les voyages initiatiques ne sont pas réservés aux adolescents,  et il n'est jamais trop tard pour bousculer sa vie, clame Phaedra Patrick dans son premier roman. Certes, l'histoire n'est pas des plus réalistes; il faut plutôt la voir comme une fable moderne et bienveillante. En fouillant le passé mouvementé de sa femme, Arthur Pepper apprend autant de choses sur lui que sur elle, brise la routine dans laquelle il est englué et sort enfin de la coquille de son deuil pour se rendre compte que son existence de septuagénaire a encore beaucoup à lui offrir. Alors, malgré un style assez scolaire qui manque un peu de peps, j'ai pris plaisir à lire  "Les fabuleuses tribulations d'Arthur Pepper" (en anglais, de sorte que je ne peux rien dire au sujet de sa traduction française).