Affichage des articles dont le libellé est chronique familiale. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est chronique familiale. Afficher tous les articles

dimanche 5 mai 2019

"La maison de la plage" (Séverine Vidal/Victor L. Pinel)


Julie a récemment perdu son compagnon. Alors qu'elle commence tout juste à remonter la pente, elle apprend qu'un de ses oncles souhaite vendre Les Trémières, la maison située sur la côte Atlantique où sa famille s'est toujours réunie pour les grandes vacances. Ce dernier été tous ensemble risque d'avoir un goût un peu particulier...

"La maison de la plage" remonte le temps pour raconter des moments-clés de la vie des Trémières à trois époques différentes: 2018, où débute le roman graphique, puis 1968, lorsque les grands-parents de Julie firent l'acquisition de la maison, et 1959, à l'arrivée des propriétaires précédents. Un secret lié au papier peint de la chambre jaune sert de fil rouge à toute l'histoire.

J'avoue avoir été assez peu touchée par la dernière partie, vue à travers les yeux d'une fillette de 8 ans dont la réaction à un événement qu'on devine très vite m'a paru quelque peu... exagérée. En revanche, les pages consacrées à Julie et aux siens m'ont beaucoup émue, sans doute parce que j'y ai retrouvé des situations et des sentiments très universels. Les divergences et les querelles au sein d'une fratrie. Le soutien inconditionnel qu'on peut trouver auprès de sa famille (quand on a eu de la chance à la loterie de la naissance). L'ancrage profond que donnent les souvenirs d'enfance et les habitudes partagées. La douceur des amitiés d'adolescence qui survivent à l'âge adulte. La continuité d'une génération à l'autre, d'une époque à l'autre. Et, comme sur la couverture, la force qu'on tire des gens qui nous encadrent pour faire face aux vagues de l'existence. 

lundi 17 septembre 2018

"Les Vanderbeeker T1: On reste ici!" (Karina Yan Glaser)


La famille Vanderbeeker compte 5 enfants: les jumelles Isa, passionnée de violon, et Jessie, scientifique en herbe; Oliver, le seul garçon, joueur de basket passablement dissipé; la timide Jacinthe qui adore la mode et confectionne elle-même ce qu'elle porte ou offre, et la petite dernière Laney, dont la spécialité est de distribuer câlins et bisous. Tout ce petit monde occupe le rez-de-chaussée et le premier étage d'une jolie maison de grès rouge située à Harlem. 

Mais un jour, leur propriétaire, le vieux M. Beiderman qui ne sort jamais de chez lui et se plaint sans cesse que les enfants font de trop de bruit, décide de ne pas renouveler leur bail. Les Vanderbeeker doivent vider les lieux avant la fin de l'année. Pour rester dans leur maison et leur quartier bien-aimés, ils mettent au point un plan de bataille. Objectif: se faire apprécier du vieux ronchon du 3ème étage... 

Sous sa jolie couverture, le premier tome de la série "Les Vanderbeeker" propose une chronique familiale chaleureuse, qui met l'accent sur l'importance des liens de voisinage et la notion de communauté. La fin très réussie donne envie d'enchaîner sur la suite, bientôt disponible en anglais et sans doute l'an prochain en français. Pour jeunes (ou moins jeunes!) lecteurs à partir de 9 ans. 

Traduction de Nathalie Serval

Merci aux éditions Casterman pour cette lecture

mercredi 4 juillet 2018

"Les jours de Vita Gallitelli" (Helene Stapinski)


Journaliste et écrivaine résidant dans le New Jersey, Helene Stapinski est depuis toujours très inquiète à l'idée de porter des gènes criminels qu'elle aurait pu transmettre à ses enfants. En effet, selon la légende familiale, son arrière-arrière-grand-mère Vita aurait fui le sud de l'Italie après avoir commis un meurtre; son grand-père Beansie a passé une bonne partie de sa vie en prison, et un de ses cousins est conseiller d'un parrain de la Mafia...

Helene finit par se rendre en Basilicate, la région d'origine de Vita, pour y mener elle-même son enquête. Elle découvre un lieu mal connu où régnait autrefois une pauvreté ahurissante, et que sa population a fui en masse au XIXème siècle. Si elle se heurte à la méfiance de certains autochtones, elle fait cependant des rencontres qui lui permettent de progresser dans ses  recherches. Les archives locales vont lui révéler une vérité bien différente de ce qu'elle imaginait, et qui changera à jamais sa conception d'elle-même.

Si on ignorait que "Les jours de Vita Gallitelli" est un mémoire, on n'aurait aucun mal à croire à une fiction tant l'histoire qu'il raconte est romanesque. C'est d'abord le sort qui s'acharne sur Helene, telle une malédiction lancée par une vieille sorcière pour la dissuader de remuer un passé honteux. Puis les heureux hasards qui lui ouvrent les bonnes portes et lui permettent de reconstituer peu à peu la vie mouvementée de son ancêtre. Le décor, cette Basilicate si méconnue et si rude, frappe particulièrement l'imagination, tout comme la reconstitution de la vie des paysans d'autrefois. En revanche, j'ai eu plus de mal avec les chapitres où l'auteure met Vita en scène comme si elle disposait de son journal intime ou de récits détaillés de l'époque - des extrapolations qui détonnent avec l'aspect par ailleurs purement documentaire de sa démarche. 

Traduction de Pierre Szczeciner

Merci aux éditions Globe pour cette lecture

mercredi 6 juin 2018

"Les beaux étés T4: Le repos du guerrier" (Zidrou/Jordi Lafebre)


Nous sommes en 1980. Comme chaque année, les Faldérault, originaires de Mons, partent en vacances dans le sud de la France à bord de Mam'zelle Estérel, la 4L familiale. Mais cette fois, plusieurs nouveautés se profilent. D'abord, Pierre, dessinateur de bédé, est exceptionnellement à l'heure pour rendre ses planches, et il ne retardera pas le départ de la smala. Ensuite, Jean-Manu, le petit ami de Nicole, les accompagne dans leur périple. Enfin: fini le camping! Pierre et son frère ont acheté une résidence secondaire "clé sur la porte". Chacun rêve déjà du confort inédit dans lequel il va pouvoir se prélasser. Mais à l'arrivée, une drôle de surprise les attend...

Déjà le 4ème tome des aventures estivales de cette sympathique famille belge - et, à mon humble avis, c'est le meilleur de tous. Peut-être parce qu'à force de les suivre, on s'est tellement attaché aux personnages qu'on a un peu l'impression d'être un Faldérault honoraire. On a vu grandir leurs quatre enfants; on connaît leurs sujets de chamaillerie et leurs rituels; on se sent entraîné par leur dynamique brouillonne et chaleureuse. Bref, on se glisse dans cette lecture comme on retrouve un lieu de vacances bien-aimé d'une année sur l'autre. Si l'humour est toujours au rendez-vous, cette fois, une petite pointe de nostalgie préventive vient s'y mêler: Julie-Jolie et Nicole sont grandes désormais, et on sent que cet été en famille pourrait bien être l'un des derniers. D'ailleurs, les auteurs nous gratifieront au mois de novembre d'un tome 5 dont l'action se déroulera... pendant les vacances de Noël 1979. Ce qui vous laisse largement le temps de vous mettre à jour si vous n'avez pas encore dévoré cette série merveilleusement feel-good. Ma critique du tome 1 est ici.

jeudi 17 mai 2018

"Bye-bye, vitamines" (Rachel Khong)


Ruth Young, 30 ans, vit à San Francisco où elle se remet péniblement de son divorce. Alors qu'elle évitait ses parents depuis plusieurs années, elle accepte de passer Noël chez eux, puis d'y rester une année entière afin de s'occuper de son père atteint de la maladie d'Alzheimer. Déjà passablement cabossée par la vie, elle se retrouve contrainte d'ouvrir les yeux sur les infidélités qu'elle avait toujours refusées de voir pour ne pas trahir l'image qu'elle avait de son père. 

De son côté, furieux d'avoir été évincé de l'université où il enseignait en raison de son comportement erratique, Howard Young se rebelle à sa façon contre les contraintes imposées par sa démence grandissante. Pour communiquer avec sa fille, il exhume les carnets dans lesquels il notait tout ce qu'elle faisait d'amusant ou de surprenant quand elle était petite. Bientôt, de la même façon qu'elle assume désormais un rôle parental auprès de lui, c'est Ruth qui prend le relais et devient la chroniqueuse de leur histoire. 

Sur un sujet pas franchement hilarant, Rachel Khong bâtit autour d'une émouvante relation fille-père un premier roman tour à tour drôle et mélancolique, absurde et poignant. Pour lutter contre le désespoir, les personnages s'accrochent à leurs souvenirs et aux détails d'un quotidien que rien ne garantit plus désormais. Les premiers paragraphes de "Bye-bye, vitamines" m'ont fait glousser comme une poule et les deux dernières phrases, pleurer comme un veau. 

Traduction de Caroline Bouet

mardi 8 mai 2018

"Les anges et tous les saints" (J. Courtney Sullivan)


Dans les années 50, la pauvreté en Irlande contraint Nora et Theresa Flynn à émigrer à Boston. Docile et réservée, l'aînée est censée épouser un garçon de chez elles qui les a précédées en Amérique, tandis que la cadette brillante et pleine de charme espère devenir enseignante. Mais dans sa naïveté, elle succombe aux charmes d'un homme plus âgé et se retrouve bientôt enceinte - une grossesse qui va modeler la vie de deux familles durant plus d'un demi-siècle...

J'avais beaucoup aimé les romans précédents de J. Courtney Sullivan: "Les débutantes", "Maine" et "Les liens du mariage", aussi était-il évident que j'allais lire "Les anges et tous les saints". Mais pour la première fois avec cette auteure, j'avoue n'avoir accroché ni à l'histoire ni aux personnages. Les Irlandais pauvres venus tenter leur chance en Amérique, c'est un thème qui a souvent été exploité en littérature ces dernières années, me donnant une forte impression de déjà-lu. Le premier secret de famille est rapidement deviné - et de toute façon révélé dès la fin du premier tiers; le second intervient beaucoup trop tard et m'a paru insuffisamment exploité. La fin n'apporte qu'une résolution partielle, tout à fait insatisfaisante de mon point de vue. Quant aux deux héroïnes, Nora toujours guidée par son sens du devoir et des conventions ne suscite guère d'empathie, et Theresa choisit un chemin de vie assez intrigant mais un peu frustrant du point de vue narratif. Bref, cette fois, je suis restée sur ma faim. 

Traduction de Sophie Troff

mercredi 2 mai 2018

"Une mère" (Alejandro Palomas)


Barcelone, le 31 décembre. Amalia est sur des charbons ardents avec dans les yeux tout le désir que cette soirée soit réussie. Après tant de tentatives ratées, ils seront tous là ce soir à sa table. Fernando, son fils, Silvia et Emma, ses deux filles, Olga, la compagne d'Emma, et l'oncle Eduardo. Un septième couvert est dressé, celui des absents. Chacun semble arriver avec beaucoup à dire ou tout à cacher. Un dîner sans remous? Impossible dans cette famille fantasque, imprévisible, excessive jusqu'à l'explosion. Entre excitation, rire tendresse et frictions, rien ne se déroulera comme prévu. Mais tous vont rire, pleurer et s'aimer quoi qu'il advienne. 

La chronique familiale déjantée, c'est un exercice auquel de nombreux écrivains se sont essayés avec un succès variable. Quand on manie personnages hauts en couleur et révélations en série, il est facile de tomber rapidement dans la caricature ou le manque de crédibilité. Alejandro Palomas, lui, se tire de cet exercice de haute voltige avec une agilité de funambule, alternant scènes du réveillon et souvenirs des années précédentes sans jamais cesser d'osciller entre l'humour et l'émotion. Avec ses abracadabrantes envolées oratoires, son incapacité à voir le mal où que ce soit et son optimise à tout crin, la maman du titre est aussi touchante qu'exaspérante. Autour d'elle, son frère et ses enfants tous cabossés par la vie se chamaillent sans se ménager mais sont là les uns pour les autres quoi qu'il arrive. Leur famille dysfonctionnelle, marquée par les drames petits ou grands, reste un refuge ultime - le filet de sécurité de chacun. C'est rare qu'un livre me fasse pleurer de rire et pleurer tout court en l'espace de quelques pages seulement, mais "Une mère" y est parvenu. Plusieurs fois. 

Traduction de Vanessa Capieu

lundi 23 avril 2018

"Après la fin" (Sarah Moss)


Marié à une médécin généraliste très impliquée dans son travail, Adam Goldschmidt a fait le choix d'être le père au foyer de leurs deux filles: Miriam, 15 ans, inlassable militante écolo-marxiste, et Rose, 8 ans, inlassable militante pour l'adoption d'un chat. Entre une lessive de draps et la préparation d'un bon petit plat pour le dîner, il tente de rédiger le texte d'un audioguide culturel. Cette vie de famille sereine vole en éclats le jour où Miriam fait un arrêt cardiaque pendant l'heure du déjeuner. La présence d'esprit et la formation de secouriste d'un de ses profs lui sauvent la vie, mais les docteurs de l'hôpital où elle a été emmenée ne parviennent pas à déterminer la cause du problème - donc, à l'empêcher de se reproduire. Comment reprendre une existence normale quand vous avez à tout moment peur que le coeur de votre enfant chérie cesse de battre? 

"Quel gâchis de voir que les choses qu'on apprend en temps de crise sont déjà écrites en toutes lettres sur des aimants à frigo et des cartes de voeux: profitez de l'instant présent, savourez chaque moment, exprimez votre amour. Pourvu qu'on vive assez longtemps pour mépriser à nouveau ces clichés, pourvu qu'on guérisse suffisamment pour considérer le ciel, l'eau et la lumière comme acquis, parce qu'être aveuglément reconnaissant d'avoir des poumons et un coeur qui fonctionnent ne met pas notre intelligence à contribution."

Pendant plus de 400 pages, le lecteur partage les pensées d'Adam, ses craintes, ses interrogations, ses frustrations, ses souvenirs d'une enfance passée dans une communauté hippie, ses recherches sur l'histoire de la cathédrale de Coventry, ses réflexions tantôt terre-à-terre tantôt métaphysiques, ses problèmes de couple et l'amour qu'il porte à ses filles. Cet homme qui a choisi d'aller à contre-courant de tous les clichés de genre apparaît comme infiniment sympathique et humain, mû par des préoccupations universelles que l'auteure articule avec une justesse frappante et un style des plus agréables. 

"Cinquante personnes dans ce wagon, soixante, dont certaines portaient en elles des horreurs que personne n'avait envie d'imaginer. Des enfants disparus, des suicides, des maladies dégénératives de l'esprit et du corps, incurables. Violence, toxicomanie, accidents de la route et incendies de domicile. Nous sommes nombreux, en fait, à nous rendre malades quand on entend une sirène, pour une raison ou pour une autre. Il existe une grande zone de recoupement où se retrouvent les familles ordinaires et celles à qui il est arrivé des choses terribles. Il est possible, nécessaire, d'être les deux." 

Face à lui, une épouse essentiellement absente, très absorbée par son travail et son besoin de prouver sa valeur de médecin à son propre père; une ado à forte personnalité dont l'esprit critique fait mouche à tous les coups, et une fillette ni horriblement capricieuse ni "trop mignonne" dont le comportement obéit à une logique propre à son âge. "Après la fin" aurait pu loucher vers le pathos, en rajouter dans le registre de l'humour noir et du désespoir existentiel ou, au contraire, verser dans la comédie outrancière axée sur les déboires domestiques de son narrateur; au lieu de ça, c'est une très belle chronique familiale réaliste, nuancée et jamais ennuyeuse. J'ai adoré. 

Traduction de Laure Manceau

dimanche 28 janvier 2018

"En camping-car" (Ivan Jablonka)


"Volkswagen avait produit un foyer mobile, un espace idéal, un lieu logique où tout servait, où tout avait sa place, où chaque centimètre carré était utilisé intelligemment, grâce à l'extrême rationnalité du rangement - et cela aussi était rassurant. Le génie allemand de l'organisation était mis au service non pas du crime de masse, mais de la vie, de la joie, de l'intimité, de l'intégration familiale, et il est facile de comprendre en quoi le camping-car a sauvé mon père, et nous avec." 

Dans les années 80, la famille Jablonka passait toutes ses vacances à sillonner le bassin méditerranéen en Combi VW: Espagne, Portugal, Italie, Grèce, Turquie, Maroc... C'était un choix de vacances peu conventionnel pour l'époque: sans contraintes ni horaires, anti-consumériste et hors des sentiers battus, favorisant l'exploration de la nature et la découverte de la culture locale. 

Autour des carnets qu'il tenait à l'époque, le fils aîné Ivan, devenu historien et écrivain, développe une véritable "sociologie de la liberté". Il analyse la place de ces vacances dans une histoire familiale bien particulière - celle de ses parents juifs, miraculeusement épargnés par la Shoah, qui ont tous les deux grandi dans un milieu populaire auxquels ils se sont arrachés par des études brillantes pour devenir, l'un ingénieur en physique des particules, l'autre professeure de français-latin-grec. 

Le reste de l'année, ils vivent dans un appartement parisien, où le père culpabilise à l'idée de ne pas rendre les siens heureux et où Ivan ressent une pression énorme à être un élève modèle et un fils parfait pour ne pas aggraver la détresse paternelle. Par contraste, les vacances en camping-car deviennent des périodes mythiques où chacun peut s'épanouir en s'adonnant aux plaisirs fondamentaux du jeu et de l'amitié, et où la liberté engendre tout naturellement ce bonheur si difficile à trouver dans l'existence quotidienne ultra-balisée. 

"Le camping-car offrait un mode de vie aléatoire, un peu fou, sans horaires ni impératifs, qui me permettait d'être un gamin de la mer, en short et en tongs, croquant un poivron ou une pêche entre deux baignades. Ce n'était pas tant la cessation des règles que le droit à l'inutilité. Je n'avais plus aucune fonction à assumer, on n'attendait rien de moi. J'étais un enfant qui ne servait à rien. Un enfant tout court." 

Même si je n'ai jamais passé ce genre de vacances, Ivan Jablonka a réussi à me transporter dans le fameux Combi VW avec la petite smala formée par sa famille et les amis qui les accompagnaient durant leurs voyages - à me rendre nostalgique d'une chose que je n'ai pourtant pas vécue. Peut-être parce qu'il parvient à inscrire son expérience personnelle dans le contexte plus large d'une enfance dans les années 80. Ou peut-être à cause du caractère universel des aspirations à la liberté et au bonheur qu'évoque  "En camping-car". 

jeudi 11 janvier 2018

"The Immortalists" (Chloe Benjamin)


Varya, Daniel, Klara et Simon Gold sont les enfants d'un tailleur juif et d'une mère au foyer. Pendant l'été 1969, alors que la plus âgée a 13 ans et le plus jeune seulement 7, ils consultent une voyante qui révèle à chacun la date de sa mort. Pour trois d'entre eux, c'est beaucoup plus tôt qu'ils ne l'imaginaient.

Des années plus tard, Varya a entrepris des études de biologie et Daniel se destine à la médecine quand leur père succombe à une crise cardiaque. Les cadets Klara et Simon partent alors à San Francisco où la première veut devenir une célèbre magicienne et où le second peut laisser libre cours à son homosexualité. L'un après l'autre, ils vont bel et bien mourir le jour dit. Parce que c'était réellement écrit, ou parce que la prophétie a influencé leur comportement et ainsi provoqué son propre accomplissement? 

Impossible d'en dévoiler plus sur "The Immortalists" sans gâcher la découverte de ce roman que j'ai lu d'un trait tant je voulais savoir comment il se terminait. Réponse: pas forcément comme je l'espérais, mais pas non plus d'une manière décevante. Dans son ensemble, c'est une variation intéressante autour du thème de la destinée, qui explore successivement quatre époques et quatre problématiques individuelles très différentes. Au passage, Chloe Benjamin interroge la notion de foi, explore les troubles obsessionnels du comportement et dit de très jolies choses sur les liens familiaux. J'ai beaucoup aimé.

jeudi 23 novembre 2017

"Les Bourgeois" (Alice Ferney)


Ils se nomment Bourgeois, et leur patronyme est aussi un mode de vie. Ils sot huit frères et deux soeurs, nés à Paris entre 1920 et 1940. Ils grandissent dans la trace de la Grande Guerre et les prémices de la seconde. Aux places favorites de la société bourgeoise - l'armée, la marine, la médecine, le barreau, les affaires -, ils sont partie prenante des événements historiques et des évolutions sociales. De la décolonisation à l'après-Mai 68, leurs existences embrassent toute une époque. La marche du monde ne décourage jamais leur déploiement.

Une chronique familiale étroitement mêlée à l'histoire du XXème siècle en France, voilà qui me semblait alléchant. Très vite, j'ai été séduite par la belle plume quelque peu désuette d'Alice Ferney, et surtout par la grande lucidité avec laquelle elle observe ses personnages à travers le prisme d'événements toujours plus faciles à analyser avec le recul du temps écoulé. Elle pose sur tout et tous un regard perçant, dénué de complaisance mais jamais de compassion, à tel point qu'elle est parvenue à me rendre sympathiques ces gens aisés, de droite, catholiques et militaristes, pas franchement à l'avant-garde des luttes sociales. Car malgré leur rigidité morale et le fait qu'ils incarnent un patriarcat blanc triomphant, "Les Bourgeois" sont mus par une indomptable énergie, et honorables au meilleur sens du terme.

Toutefois, on s'attacherait davantage à eux s'ils étaient moins nombreux: dix enfants pour le couple fondateur, puis quarante petits-enfants, ça ne laisse guère de temps pour développer chacun à titre individuel. Certains passages ne sont que de longues énumérations de mariages et de naissances, et on peine d'autant plus à distinguer les uns des autres que les dialogues sont quasiment absents. Souvent, aussi, l'auteure se perd dans des détails historiques qui, s'ils témoignent de son érudition - ou de l'ampleur de ses recherches préalables - ne servent aucunement le récit. J'avoue n'avoir fait que survoler les chapitres arides consacrés à la guerre d'Indochine et aux soulèvements d'Algérie, lisant juste le nécessaire pour comprendre en quoi ces événements influaient sur la trajectoire des fils Bourgeois impliqués. Pour moi qui aime les petites histoires plus que la grande, c'était assez ennuyeux. En revanche, je me suis délectée des très justes considérations sur les liens familiaux, le passage du temps et l'aveuglement aux grandes catastrophes qui se préparent.

"1933, une porte vers l'horreur que les nations ont franchie sans savoir ce qu'elles trouveraient de l'autre côté du temps. L'année de l'accession d'Hitler au pouvoir, de l'entrée de François Mauriac à l'Académie Française, l'année à la fin de laquelle Edouard Daladier avait annoncé à la Chambre l'échec de la Conférence sur le désarmement en raison du retrait de l'Allemagne. Comme c'est vertigineux n'est-ce pas de coller ex post les événements remarquables les uns à la suite des autres  et de connaître, puisque tout est consommé, ceux qui furet prémonitoires des drames qu'on a traversés. Et comme on regrette que les avertissements confus qu'ils avaient donnés n'eussent pas été entendus dans le temps où ils pouvaient l'être. Appartenir à une époque, c'est être incapable d'en comprendre le sens, tout nous désigne que le temps où nous vivons forme une tache aveugle, l'angle mort de notre vision intelligente. Assise sur le banc de l'église, je n'avais pas pensé tout cela, je m'étais dit: 1933, une mauvaise année. Et j'avais imaginé la distance, à la fois spatiale et mentale, qui sépare les événements de la grande Histoire et ceux de la vie privée. Le 30 mai 1933, Mathilde Bourgeois avait mis au monde le septième de ses enfants, le petit Jérôme, il était vigoureux, on ne l'entendait pas, il tétait avidement, il faisait de bonnes nuits, et elle avait dû se réjouir de cela plutôt que de se dire: Ce nouveau chancelier, ce M. Hitler, est-il bien convenable pour l'Allemagne? C'est vrai, pensais-je, comment fait-on pour agir et réfléchir, a-t-on le temps de penser à ce qui arrive quand chaque jour apporte sur notre table sa charge de travail et qu'on l'abat, peut-on encore se soucier du monde une fois que l'on a fini de s'occuper de ceux qui habitent sa propre maison?" 

mardi 7 novembre 2017

"La fin de la solitude" (Benedict Wells)


De nos jours, Jules se réveille à l'hôpital après un grave accident de moto. Immobilisé dans son lit, il a tout le loisir de repasser le fil de sa vie et les événements qui l'ont conduit là. C'est d'abord, dans son enfance, la mort de ses parents et l'entrée dans un pensionnat où il se retrouve séparé de son frère et de sa soeur aînés. Puis la rencontre avec sa meilleure amie Alva dont il tombe amoureux sans oser le lui dire. Plus tard, des années de dérive où il échoue à terminer ses études et trouver un métier qui lui plaît...

La vie est-elle un jeu sans gagnant ni perdant? Les bons et les mauvais événements qui nous arrivent finissent-ils toujours par s'équilibrer? Telle est la théorie d'Alva, elle aussi marquée par un drame familial précoce. Jules n'a pas d'avis. Il lui semble que la mort de ses parents l'a fait dévier sur une trajectoire qui n'est pas la sienne et qu'il se trouve désormais dans la mauvaise vie. Du coup, il peine à se l'approprier, à y tisser des liens, à y construire quoi que ce soit. 

Pour autant, "La fin de la solitude" n'est pas un roman déprimant. Emouvant, oui, mais pas déprimant. Benedict Wells dissèque les relations difficiles de deux frères et d'une soeur très différents, qui se comprennent rarement et ne savent pas toujours être là quand les autres ont besoin d'eux. Il brosse surtout le portrait d'un héros trop tôt privé de repères et, de ce fait, perpétuellement en quête de lui-même, d'une place dans le monde et d'un sens à son existence. Une recherche qui se clôt de façon poignante mais non dénuée d'espoir. Je suivrai avec intérêt les prochaines publications de l'auteur. 

dimanche 15 octobre 2017

"Spoonbenders" (Daryl Gregory)


Autrefois, l'Extraordinaire Famille Telemachus a failli connaître la gloire. Mais c'était avant l'émission de télé au cours de laquelle les pouvoirs de ses membres ont été tournés en ridicule, avant qu'un cancer n'emporte Maureen, la mère, à l'âge de seulement 31 ans. Deux décennies plus tard, les Telemachus ont perdu toute leur superbe. Teddy, le père, continue à porter costume, Borsalino et montres de luxe, survit grâce à de mystérieux subsides et tombe amoureux chaque jour d'une femme différente. Irene, la fille aînée si brillante, sait quand les gens lui mentent et, pour cette raison, ne parvient pas à garder un boulot intéressant ni à entretenir une relation amoureuse. Frankie, le cadet, a planté l'entreprise de téléphonie qu'il avait lancée et emprunté de l'argent à la Mafia pour couvrir ses dettes; maintenant, il ne parvient plus à rembourser et un étau dangereux se referme sur lui. Buddy, le benjamin toujours silencieux qui n'a jamais quitté la maison familiale, s'affaire à de très étranges préparatifs. Il a de bonnes raisons pour ça: ses visions du futur s'arrêtent net au 4 septembre 1995, soit dans 3 mois... 

Si Daryl Gregory a remporté plusieurs prix littéraires - notamment le World Fantasy Award de la novella - avec "Nous allons tous très bien, merci", je n'avais jamais rien lu de lui avant "Spoonbenders" dont la jolie couverture rétro a attiré mon attention au W.H. Smith de l'aéroport de Dublin. Dès les premières pages, j'ai été happée par ce roman à l'histoire si originale, dont la mécanique de précision m'a entraînée d'un chapitre à l'autre sans que je parvienne à interrompre ma lecture avant une heure avancée de la nuit. Perdants attachants malgré la graine de grandeur qu'ils portent en eux, les Telemachus entretiennent les uns avec les autres des rapports dysfonctionnels criants de vérité. L'auteur se balade d'une plume très sûre sur le fil tendu entre chronique familiale et récit à suspense, entre drame et comédie, entre un quotidien terne, souvent pénible, et l'éclat subit mais incontrôlable de pouvoirs fantastiques, entre un passé marqué par l'empreinte de la Guerre Froide et un futur en forme de point d'interrogation. Et si je déplore que beaucoup d'histoires prometteuses se terminent de façon décevante, ici, les derniers chapitres sont une longue apothéose mouvementée et jubilatoire. Bref, "Spoonbenders" est une merveille.

"It was true that he was unusually nostalgic for a kid, though what he pined for was a time before he was born. He was haunted by the feeling that he'd missed the big show. The circus had packed up and left town, and he'd shown up to find nothing but a field of trampled grass. But other times, especially when Mom was feeling good, he'd be suddenly filled with confidence, like the prince of a deposed royal family certain of his claim to the throne. He'd think: Once, we were Amazing." 

"The problem with getting old was that each day had to compete with the thousands of others gone by. How wonderful would a day have to be to win such a beauty contest?To even make it into the finals?Never mind that memory rigged the game, airbrushed the flaws from its contestants, while the present had to shuffle in the spotlight unaided, all pockmarked with mundanities and baggy with annoyances, traffic fumes and blaring radios and fast-food containers tumbling along the sidewalk." 

jeudi 31 août 2017

"Pachinko" (Min Jin Lee)


Dans un petit village de pêcheurs au sud de la Corée, sous l'occupation japonaise au début du XXème siècle. Sunja, 15 ans, a perdu son père et tient avec sa mère une modeste pension où toutes deux travaillent très dur pour subvenir aux besoin de leurs clients. Lorsque la jeune fille tombe enceinte d'un yakuza marié, son avenir se trouve compromis. 

Mais Isak, un prêtre chrétien à la santé fragile dont elle s'est occupée pendant qu'il souffrait de pneumonie, lui offre une chance de salut: il l'épousera, donnera son nom à l'enfant et l'emmènera avec elle au Japon pour y commencer une nouvelle vie. A leur arrivée à Osaka, Sunja se rend vite compte qu'ils sont condamnés à une pauvreté et une discrimination perpétuelles dans un pays qui ne veut pas d'eux... 

"Pachinko", c'est une chronique qui s'étend de 1911 à 1989, et qui retrace l'évolution d'une famille d'immigrés coréens au Japon, avec une emphase particulière sur la période très difficile de la Seconde Guerre Mondiale. Le manque d'argent, la faim chaque jour, le racisme ordinaire modèlent tragiquement la vie de Sunja. Pourtant, cette femme fière et dure à la tâche ne baisse pas les bras et, sans se rebeller ouvertement contre son sort, tente toujours de tirer le meilleur parti de la situation. 

Mais si ses deux fils vont réussir à se sortir de la misère grâce au pachinko, un jeu d'argent typiquement japonais, leurs origines les empêcheront à tout jamais d'être considérés comme des gens respectables dans le seul pays qu'ils auront connu. Récit bien documenté, très réaliste et dépourvu de pathos, "Pachinko" montre le Japon sous son jour le moins glorieux, celui d'une xénophobie rampante qui perdure à travers les générations. Il n'a pas encore été traduit en français.

samedi 8 juillet 2017

"La maison au bord de la nuit" (Catherine Banner)


Au large de la Sicile, sur l'île de Castellamare, caillou fertile bercé par le sirocco et les légendes locales, Amedeo Esposito peut enfin poser ses valises. Elevé à l'orphelinat de Florence, ce médecin a un don pour le bonheur. Or, l'île lui réserve bien des surprises. A commencer par l'amour: partagé entre deux femmes, Amedeo fait le choix de bâtir avec l'une. Et qu'importe si l'abandon de l'autre lui coûte sa réputation et son titre de médecin; avec celle qu'il épouse et les quatre enfants qu'elle lui donne - dont Maria-Grazia, la rescapée, la prunelle de ses yeux -, Amedeo restaure une vieille bâtisse surplombant l'océan et rouvre le café qu'elle abritait. 

C'est ici, dans la maison au bord de la nuit, sur fond de guerre ou de paix, de crise ou de prospérité, que quatre générations d'Esposito vont vivre, mourir, aimer, se déchirer, s'effondrer et se relever sous le regard de la sainte patronne locale, Sant'Agata, toujours prompte à réaliser quelques miracles...

Parfois, j'ai envie d'un roman qui va m'apprendre des choses nouvelles. Ou d'un roman au message fort qui me fera avancer dans mes réflexions sur la vie. Ou encore, d'un roman aux héros duquel je peux m'identifier pour rêver aux chemins que je n'ai pas pris, à ceux que je pourrais encore prendre. Et puis parfois, j'ai juste envie de me laisser absorber complètement par une très bonne histoire. Si celle-ci peut, en plus, me transporter ailleurs et me dépayser du tout au tout, c'est un bonus non négligeable. 

Ainsi "La maison au bord de la nuit", premier roman d'une jeune auteure de 28 ans dont je peux vous garantir qu'on n'a pas fini de voir ses ouvrages sur les tables des librairies. Avec une maîtrise étonnante, elle dépeint les relations au sein d'une minuscule communauté insulaire dans ce qu'elles ont de plus beau - la solidarité en temps de crise - et de plus hideux - la violence exercée par les fascistes durant la 2ème Guerre Mondiale. Elle fait vivre sous nos yeux les membres d'une famille, tous imparfaits et profondément humains dans leurs passions comme leurs failles, mais aussi une île qui devient petit à petit un personnage à part entière avec son histoire, ses humeurs et ses mystères. Une île un peu hors du temps au début, et que la modernité finira par transformer presque malgré elle. Bien que "La maison au bord de la nuit" compte plus de 500 pages, c'est trop vite que le vingtième siècle défile dans la salle du café où l'on croit presque sentir l'odeur des espressos, goûter le croquant des boulettes de riz et entendre marmonner les vieux joueurs de scopa tandis que dehors, une chaleur écrasante pèse sur les flancs rocailleux de Castellamare. Un roman prenant. 

Merci aux Presses de la Cité pour cette lecture. 

jeudi 6 avril 2017

"Une bobine de fil bleu" (Anne Tyler)


C'est l'histoire des Whitshank.

Je ne sais pas quoi écrire d'autre pour décrire ce bouquin.

J'ai souvent lu qu'Anne Tyler était une grande romancière américaine, et j'ai un énorme faible pour les chroniques familiales. Je me rappelle avec quelle délectation j'ai dévoré "Les corrections" de Jonathan Franzen jadis, ou plus récemment, le diptyque "Nos plus beaux souvenirs" - "Emily" de Stewart O'Nan. J'aime entrer dans la tête des personnages, découvrir leurs relations compliquées, leurs petits secrets, les faits marquants de leur jeunesse qui ont modelé leur caractère d'adulte. M'attacher à eux en dépit de leurs faiblesses, voire grâce à elles. Espérer que leurs problèmes se résoudront, même si ça ne peut pas, ne doit pas toujours être le cas dans un récit réaliste. 

Là? J'avais juste envie que tous les Whitshank crèvent les uns après les autres pour que s'achève ce bouquin atrocement ennuyeux. 

Dans "Une bobine de fil bleu", je n'ai réussi à m'attacher à aucun des personnages, ce qui en l'espace de 400 pages relève presque de l'exploit. La mère, Abby, sur laquelle se focalise l'essentiel de la narration, devrait apparaître comme sympathique avec son boulot de travailleuse sociale et sa manie de recueillir les gens seuls ou dans une passe difficile, mais je l'ai trouvée transparente de bout en bout, y compris dans la partie où on revisite sa jeunesse et sa rencontre avec le père, Red. Parmi ses quatre enfants, l'auteure laisse complètement les deux filles de côté: on saura juste que l'une est avocate en tailleur, l'autre un peu garçonne et menuisière dans l'entreprise familiale. Quant aux deux garçons: Denny est une véritable tête-à-claques, le type pas fiable dont on ne sait jamais trop comment il gagne sa vie, qui passe son temps à apparaître et disparaître sans explication (le lecteur n'en aura pas davantage que ses parents). Stem a une histoire potentiellement intéressante, mais qui n'est exploitée que de façon brève et superficielle. Les petits-enfants jouent les vulgaires figurants. Après avoir serré les dents pendant une grosse moitié du bouquin parce que je n'avais rien d'autre à lire sous la main, j'ai survolé les 150 dernières pages pour en finir au plus vite. Même l'écriture m'a semblé plate et inintéressante. Un pensum. 

mardi 8 novembre 2016

"The Cazalet chronicles T2: Marking time" (Elizabeth Jane Howard)


A la fin de "The light years", on laissait les Cazalet à l'automne 1938, soulagés que la Deuxième Guerre Mondiale ait été évitée. "Marking time" commence un an plus tard, alors que la famille rassemblée à Home Place écoute à la radio l'annonce du début du conflit. Personne ne peut prédire quelle ampleur il prendra, mais tout le monde se demande avec angoisse si l'Allemagne tentera d'envahir l'Angleterre. Si Hugh est désormais trop vieux pour s'engager, Edward pense rempiler dans la marine et Rupert, trop jeune lors de la Première Guerre Mondiale, compte bien se rendre utile cette fois malgré la farouche opposition de sa femme Zoë. Dans la génération suivante, les garçons n'ont pas encore l'âge de prendre part aux combats, au grand soulagement de leurs mères. Mais c'est sur les filles que l'auteur choisit de concentrer son attention. Toujours décidée à devenir actrice, Louise obtient d'être envoyée dans une école d'art dramatique. De deux ans plus jeunes que leur cousine, Polly et Clary se retrouvent coincées dans le Sussex, et ce qui avait d'abord des allures de vacances éternelles devient très vite d'un ennui mortel. Elles ne sont plus des enfants, mais les adultes les traitent toujours comme telles, et elles ont l'impression que la guerre a mis leur existence sur pause - que leur vraie vie ne pourra commencer qu'une fois la paix revenue...

Envolés l'insouciance du premier tome et les jours de lumière des vacances d'été à Home Place! Ce deuxième tome des "Chroniques des Cazalet" prend un ton bien plus grave. Pourtant, la guerre ne fait que servir de toile de fond au récit, et ses conséquences même sur certains membres de la famille ne sont abordées qu'indirectement. On reste dans le registre d'un quotidien certes bouleversé dans certains aspects mais pas fondamentalement différent, des pensées et des émotions disséquées avec une finesse remarquable. L'étude psychologique des trois jeunes filles est toujours aussi juste et captivante. Ma plus grande sympathie va à Clary qui souhaite devenir écrivain et trépigne de ne pas pouvoir, en ces circonstances, acquérir l'expérience de la vie dont elle aurait besoin pour nourrir sa créativité.

"I think it's awfully difficult for people our age. We need people to be in love with, and we're simple hemmed in by relatives and incest doesn't seem to go with modern life. We'll just have to wait."

"What I find peculiarly irritating is that nobody will say what rape actually is. If there's a danger of it, I really do think we ought to have some idea of what we're in for. But they simply won't say. It's part of this family's determination not to talk about anything that they think is at all unpleasant."

J'aime aussi beaucoup la gouvernante Ms Milliment, pauvre, laide et vieillissante, mais cultivée, ouverte d'esprit et si sympathique! Mieux que les domestiques, qui apparaissent toujours comme des êtres frustes et peu intéressants, elle illustre ce que pouvait être à l'époque la vie d'une femme seule n'ayant pas eu la chance de naître au sien d'une famille riche comme les Cazalet. La condition féminine est d'ailleurs souvent abordée dans la série, même si pas très frontalement. Ce deuxième tome confirme l'excellente impression que m'avait fait le premier. Si vous êtes anglophone et que les thèmes de la série sont susceptibles de vous intéresser, foncez: vous ne le regretterez pas!

mercredi 26 octobre 2016

"The Cazalet chronicles T1: The light years" (Elizabeth Jane Howard)


C'est en lisant "How to find love in a bookshop" que j'ai découvert l'existence de ces chroniques familiales apparemment bien connues des lecteurs anglais mais jamais traduites en français à ce jour. Sans être nobles ou riches à millions, les Cazalet jouissent d'un train de vie confortable grâce au commerce de bois dirigé par l'aïeul Willian, surnommé "le Brigadier". Ils possèdent dans le Sussex une grand demeure appelée Home Place où trois générations se réunissent à l'occasion des vacances d'été. Hugh, le fils aîné, reste profondément marqué par la Première Guerre Mondiale lors de laquelle il a perdu une main. Son épouse Sybil, enceinte pour la troisième fois, commence à soupçonner qu'elle attend des jumeaux. Edward, le cadet si séduisant, entretient des liaisons clandestines depuis que sa femme Villy, une ancienne danseuse qui s'ennuie terriblement dans cette vie bourgeoise, se refuse à lui. Rachel s'occupe de ses parents avec dévouement - de toute façon, elle est amoureuse d'une autre femme, à moitié juive de surcroît, et ne pourrait jamais vivre cette relation au grand jour. Rupert, le benjamin, est un artiste coincé entre les enfants qu'il a eu de sa première femme défunte et sa seconde épouse beaucoup plus jeune qui souhaiterait qu'il lui consacre tout son temps et abandonne ses aspirations artistiques pour une carrière plus lucrative. Nous sommes à la fin des années 30, et tandis que la vie s'écoule paisible et languissante à Home Place, la Seconde Guerre Mondiale se profile à l'horizon...

Avant de commander ce premier tome, j'ai lu beaucoup de critiques qui comparaient les Chroniques des Cazalet à "Downton Abbey". Pourtant, les lecteurs qui espéreraient trouver là rebondissements dramatiques en chaîne et répliques acides à la Lady Violet seront bien déçus. Certes, Elizabeth Jane Howard raconte l'histoire, dans la première moitié du XXème siècle, d'une famille anglaise fortunée qui vit une partie de l'année à la campagne et autour de laquelle s'agitent pas mal de domestiques. Mais la ressemblance s'arrête là. "Les Chroniques de Cazalet" ont un rythme très lent et s'attachent surtout à l'observation d'un quotidien bucolique, ponctué par les pensées secrètes des uns et des autres. Les points de vue sont nombreux - rien qui devrait effrayer les fans de "Jalna" et encore moins ceux de "Game of thrones" cependant -, avec une mention spéciale pour ceux des enfants que je trouve particulièrement réussis. Les adultes, bien sûr, ont des préoccupations moins gaies, plus réalistes. La dynamique des trois couples principaux se révèle fort prenante: Hugh et Sybil, touchants et presque comiques dans leur façon de se sacrifier perpétuellement à ce qu'ils croient être les préférences de l'autre; Edward, archétype du coureur de jupons, face à Villy, femme indépendante qui aurait probablement dû le rester; Rupert qui a fait un si mauvais choix en épousant la superficielle et exigeante Zoë et doit renoncer à son rêve de devenir un peintre sérieux. Non, il n'y a pas beaucoup d'action, mais le mode de vie, l'atmosphère de la campagne anglaise et les préoccupations de l'époque sont si bien rendus que j'ai trouvé "The Light Years" très prenant et l'ai dévoré en trois jours malgré sa taille respectable. Vite, la suite!

dimanche 9 octobre 2016

"Nous sommes l'eau" (Wally Lamb)


Annie Oh, artiste dont l'oeuvre a souvent été qualifiée d'"en colère", s'apprête à épouser en secondes noces sa galeriste Viveca. Elle a insisté auprès de son ex-mari Orion pour que le mariage se déroule à Three Rivers, à l'endroit où ils ont vécu pendant vingt-sept ans. Toujours épris d'elle, Orion hésite: doit-il assister à la cérémonie, ou prendre un mois de vacances dans la villa de Cape Cod que Viveca propose de lui prêter? De leur côté, les trois enfants d'Annie et Orion ont des réactions assez différentes. Andrew, militaire stationné au Texas qui a récemment trouvé la foi, estime que l'homosexualité est contre nature. Ariane, sa soeur jumelle qui dirige une soupe populaire à San Francisco, se montre d'autant plus tolérante qu'elle-même vient de prendre une décision assez choquante au premier abord. Quant à la petite dernière, Marissa, actrice new-yorkaise ayant du mal à percer, elle adore Viveca qui la couvre de cadeaux coûteux. Dans les jours précédents le mariage, Annie ressasse les souvenirs de l'enfance douloureuse qui l'a façonnée et les secrets dont elle n'a jamais parlé à personne...

Une fois de plus, Wally Lamb livre ici un roman américain ample, profond et ambitieux. Les membres de la famille, qui narrent leur partie de l'histoire tour à tour, ont une psychologie tellement fouillée qu'on ne peut s'empêcher de comprendre et d'excuser même leurs actions les plus terribles. Entre la fin des années 50 et notre présent, Wally Lamb balaye nombre de problèmes de société: le racisme, l'alcoolisme, la pédophilie, les maltraitances, l'homophobie... Il a assez de talent pour démontrer la manière dont le cycle des abus et de la violence se perpétue sans que cela ne phagocyte tout le récit. Les pages défilent à toute allure jusqu'à une fin que j'ai malheureusement trouvée un peu too much. Si "Nous sommes l'eau" n'est peut-être pas le meilleur roman de l'auteur, il vaut tout de même largement la peine d'être lu.

lundi 20 juin 2016

"Les petites consolations" (Eddie Joyce)


Descendant d'immigrés italiens du côté de son père et irlandais du côté de sa mère, Bobby Amendola, pompier, a perdu la vie dans les attentats du 11 septembre 2011. Il laissait derrière lui des parents dont il était le chouchou, deux frères aînés aux caractères très différents et une épouse enceinte de leur second enfant. Dix ans plus tard, sa femme Tina annonce qu'elle a retrouvé l'amour et souhaite présenter son nouveau compagnon aux Amendola à l'occasion de l'anniversaire de leur fils, Bobby Jr. Gail, la matriarche, ne le vit pas bien du tout et tente de préparer les autres membres du clan à cette rencontre...

Durant une semaine, nous suivons chacun des Amendola tandis qu'ils évoquent leurs souvenirs et procèdent à un état des lieux de leur vie présente, souvent très influencée par le décès de Bobby. Tina, la seule et unique petite amie que Bobby ait jamais eue, culpabilise à l'idée de refaire sa vie malgré le temps écoulé. Peter le fils aîné, brillant avocat dans un cabinet de Manhattan, se débat contre les conséquences catastrophiques de sa liaison avec une jeune collègue. Franky le cadet est devenu une épave rongée par l'alcool, qui passe ses journées à boire et à faire des paris sportifs. Michael le père rumine ses regrets: sa vie aurait-elle été différente s'il avait repris la boucherie familiale au lieu de se rebeller contre son destin tout tracé? Hantée par le souvenir du défunt, Gail repense aux erreurs commises dans l'éducation de ses enfants, aux difficultés qu'elle a surmontées dans son couple.

De la même façon que chacun d'eux gère différemment son deuil, chacun d'eux a un rapport très personnel à ses origines. Pour Gail et Michael, enfants d'immigrés de la première génération, cela se caractérise par une opposition têtue à l'exemple donné par leurs parents. Pour leurs fils, c'est soit un attachement très marqué à Staten Island où ils ont grandi, soit un rejet viscéral de ce que les autres New-Yorkais considèrent comme un quartier de bouseux. Eddie Joyce met à nu les rouages internes de chaque membre de la famille Amendola, sans excuser leurs travers mais sans les juger non plus. Il en résulte un roman qui se dévore d'un trait, et dont la fin émotionnellement brillante m'a mis les larmes aux yeux.

"Il sait que c'est une mauvaise idée, se tourmenter l'esprit en imaginant les routes que sa vie aurait pu suivre. Il sait aussi qu'Internet n'est qu'un reflet lisse et schématique, caricatural, de la vérité humaine, qu'à cause de l'épreuve qu'il traverse ses propres illusions déposent un vernis idéalisé sur les parcours alternatifs."