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mardi 15 octobre 2019

"Stand still, stay silent" (Minna Sundberg)


90 ans se sont écoulés depuis qu'une maladie mystérieuse appelée la rouille a éradiqué presque toute l'humanité. Seule l'Islande, qui s'est immédiatement coupée du reste du monde, a pu se préserver pour l'essentiel. Le reste de la Scandinavie est ravagé. En Finlande ne subsistent que quelques bastions isolés et presque aucune technologie. Les Suédois jouissent de meilleures conditions de vie et se prennent pour les maîtres du monde connu, mais ne sont plus qu'une vingtaine de milliers. La Norvège a basculé dans le mysticisme. Les Danois, eux, sont résolument athées mais obsédés par la récupération de documents de l'ancien monde.

Epargnés par la contamination à l'inverse de nombreuses espèces animales, les chats sont devenus de féroces guerriers et les meilleurs protecteurs des hommes. Partout sévissent des trolls et des géants redoutables, dont la lumière est la seule faiblesse. Et au sein de l'humanité, de nombreux individus naissent désormais avec des pouvoirs magiques. Lalli l'éclaireur en fait partie. Avec sa cousine Tuuri, une érudite qui rêve d'explorer le monde, il est engagé pour participer à une expédition dans les territoires silencieux...

lundi 8 octobre 2018

"The book of M" (Peng Shepherd)


Il y a 5 ans, un phénomène aussi étrange qu'inexplicable s'est abattu sur l'humanité. Un par un, les gens ont commencé à perdre leur ombre et, dans les jours suivants, leur mémoire, jusqu'à oublier leur identité et devenir dangereux pour leur entourage. Ce fut la fin de la civilisation telle que nous la connaissons, tandis que les humains possédant toujours une ombre se regroupaient en bandes pour éliminer impitoyablement les autres - avant de succomber à leur tour au mal mystérieux. 

Il y a 5 ans, Ory et Max sont venus dans cet hôtel perdu au milieu des montagnes pour y assister au mariage de leurs amis Paul et Imanuel. Depuis, les autres invités sont morts ou partis pour tenter de rentrer chez eux tandis que le couple continue à vivre en autarcie, avec des réserves de nourriture presque épuisées. Le jour où l'ombre de Max disparaît, leur existence vacille. Ne voulant pas devenir un poids pour son mari, la jeune femme quitte l'hôtel sans le prévenir. Autour du cou, elle porte un magnéto qu'Ory lui a donné et par l'intermédiaire duquel elle va continuer à lui parler tandis que ses souvenirs s'évaporent un par un. 

En se lançant à la recherche de Max, Ory rencontre une poignée de survivants qui s'apprêtent à partir pour la Nouvelle-Orléans. Selon la rumeur, un prophète surnommé Celui Qui Rassemble se trouverait là-bas... 

Le post-apocalyptique est un genre que j'ai longtemps évité, le trouvant trop anxiogène, mais auquel j'ai fini par m'intéresser un peu ces dernières années grâce à des romans tels que "Station Eleven". "The book of M" raconte une histoire très originale, teintée de mysticisme et de magie, à travers le point de vue de plusieurs survivants: Ory et Max, mais aussi Naz, une archère iranienne venue aux Etats-Unis afin de s'entraîner pour les Jeux Olympiques, et l'Amnésique, un homme qui peu avant le déclenchement du phénomène avait perdu la mémoire et un oeil dans un accident de voiture. Avec un style déjà très maîtrisé pour son premier roman, Peng Shepherd entraîne le lecteur dans des aventures poignantes et lui coupe le souffle avec une fin des plus inattendues, prétexte à poser des questions fascinantes sur la notion d'identité. J'ai tellement aimé que je ne lui en ai même pas voulu de ne fournir aucune explication sur l'origine du phénomène. Et je ne doute pas qu'un éditeur français proposera bientôt une traduction de ce livre. 

samedi 23 juin 2018

"Presque maintenant" (Cyril Bonin)


Anna, étudiante au conservatoire, vit une histoire d'amitié fusionnelle avec Alexis, futur écrivain, et son colocataire Félix, passionné par les nanotechnologies. Attirée par les deux garçons, elle finit par se mettre en couple avec le second tandis que le premier s'enfuit en Russie. 

Quelques années plus tard, Félix a mis au point des pilules révolutionnaires qui permettent de suivre son espérance de vie en temps réel. Obsédé par sa santé et par celle d'Anna, il régente très strictement  le moindre détail de leur existence commune. Pourtant, l'enfant qu'ils désirent tous les deux n'arrive pas... 

Sorte de "Jules et Jim" mâtiné d'anticipation, "Presque maintenant" offre un point de vue très humain sur les dérives comportementales que peut engendrer le progrès scientifique, et la manière dont une découverte a priori positive finit par se retourner contre ses utilisateurs. Les lecteurs gonflés par le discours actuel en faveur d'un mode de vie toujours plus healthy devraient adorer. Attention toutefois: les couleurs éclatantes de la couverture ne se retrouvent pas du tout dans les pages intérieures où dominent des teintes jaunes plus subtiles.

jeudi 17 août 2017

"Une histoire des abeilles" (Maja Lunde)


Angleterre, 1851. Père dépassé et époux frustré, William a remisé ses rêves de carrière scientifique. Cependant, la découverte de l'apiculture réveille son orgueil échu: pour impressionner son fils, il se jure de concevoir une ruche révolutionnaire. 
Ohio, 2007. George, apiculteur bourru, ne se remet pas de la nouvelle: son unique fils, converti au végétarisme, rêve de devenir écrivain. Qui va donc reprendre les rênes d'une exploitation menacée par l'inquiétante disparition des abeilles? 
Chine, 2098. Les insectes ont disparu. Comme tous ses compatriotes, Tao passe ses journées à polliniser la nature à la main. Pour son petit garçon, elle rêve d'un avenir meilleur. Mais lorsque ce dernier est victime d'un accident, Tao doit se plonger dans les origines du plus grand désastre de l'humanité. 

Si vous vous intéressez un tant soit peu à l'actualité et surtout à l'écologie, vous n'avez pu manquer d'entendre les avertissements au sujet de la mortalité effarante des abeilles, en raison des pesticides et du changement climatique. Il est probable que l'espèce disparaîtra dans un avenir proche, bouleversant l'agriculture mondiale et entraînant des famines un peu partout. C'est donc à un sujet particulièrement anxiogène que s'attaque l'auteure norvégienne Maja Lunde dans son premier roman pour adultes.

Et pourtant, au premier abord, il semblerait que la question des abeilles ne soit qu'un accessoire pour parler de lien parental et de transmission. William et George, les narrateurs dont le récit se déroule pendant l'histoire connue, sont avides de léguer quelque chose à leur fils presque adulte et désespérés de voir celui-ci leur échapper un peu plus chaque jour. Pour Tao en revanche, il ne s'agit pas de perpétuer un quelconque héritage familial mais bien de permettre à son fils de 3 ans d'accéder à une condition meilleure que la sienne dans un futur extrêmement lugubre où hormis pour les élites, les gens ne mangent plus à leur faim et n'ont aucune perspective d'épanouissement professionnel ou personnel.

En alternant les contextes à chaque chapitre, l'auteure tisse une toile au coeur de laquelle les passions individuelles s'inscrivent dans un contexte plus large aussi bien dans l'espace que dans le temps, et assez richement documenté pour faire froid dans le dos. Si vous cherchez un bouquin feel good, passez votre chemin: "Une histoire des abeilles" n'est pas pour vous. Si en revanche vous êtes prêt pour de l'anticipation qui alarme et fait réfléchir, vous devriez prendre plaisir à la lecture de ce roman original, bien écrit et plaisamment traduit. 

Merci aux Presses de la Cité pour cette lecture.

mardi 2 mai 2017

"La maison des reflets" (Camille Brissot)


Dans un futur proche, les Maisons de Départ sont capables de fabriquer des clones virtuels de personnes récemment décédées, pour permettre à leurs proches de passer encore du temps avec elles et de faire leur deuil en douceur. Daniel Edelweiss, 15 ans, est l'héritier putatif du plus célèbre de ces établissements, où il a grandi entre un père absent, une mère morte et une gouvernante sévère qui lui sert aussi de préceptrice. Même si ses amis sont tous des reflets, même s'il ne sort jamais de chez lui, le jeune homme ne souffre d'aucune solitude et se prépare avec beaucoup de zèle à prendre la relève une fois adulte. Jusqu'au jour où son père lui confie la création d'un premier décor pour la Maison Edelweiss, et où Daniel se décide à s'aventurer à l'extérieur afin d'y chercher de l'inspiration. Dans une fête foraine de passage, il rencontre la radieuse Violette avec laquelle il entame une correspondance qui va bouleverser sa vision des choses et changer le cours de sa vie...

"Face à un deuil, on est toujours seul, il me semble. C'est un gouffre qui se creuse en nous, et personne ne peut en imaginer la profondeur car il faudrait oser s'en approcher, se pencher au-dessus du vide, perdre soi-même une partie de son équilibre. Et tout ça pour quoi? Pour découvrir l'épaisseur du chagrin qui se cache au fond et réaliser que la petite flamme que l'on a apportée s'y noiera aussitôt. Alors, on fait un pas en arrière. On se dit que la tristesse passera avec le temps, ou des formules de ce genre."

Pour son huitième roman, Camille Brissot a choisi d'aborder un sujet bien lourd par un angle qui, sans le dépouiller de sa gravité, lui prête un aspect presque onirique, une mélancolie douce qui aide le lecteur à réfléchir aux concepts d'humanité et de deuil en même temps que son jeune héros. J'ignore si ce récit initiatique parlera aux adolescents qui en sont la cible première; pour ma part, j'ai été enchantée par son originalité comme par ses références mythologiques, charmée par le dosage subtil de ses éléments doux et amers. "La maison des reflets" parle d'amour et de mort, de chagrin et d'espoir, et elle le fait avec un talent qui donne envie de s'intéresser aux autres ouvrages de l'auteur.

Merci aux éditions Syros pour cette lecture. 

samedi 18 mars 2017

"Every anxious wave" (Mo Daviau)


Ex-guitariste d'un groupe d'indie rock assez connu et désormais propriétaire de bar, Karl Bender aborde la quarantaine solitaire et désabusé, avec un appart' pourri et un seul véritable ami - un über geek du nom de Wayne DeMint. Jusqu'au jour où il tombe tête la première par le plancher de sa penderie et atterrit trois mois plus tôt. Avec l'aide de Wayne, il construit une machine à voyager dans le temps qui permet d'utiliser son "trou de ver" pour assister à des concerts mythiques ou voir sur scène des musiciens disparus. Il en fait même un petit business assez rentable, mais avec des règles très strictes: ne jamais se rendre dans le futur, ne jamais interagir avec le passé, ne jamais rien en rapporter. Puis un jour, Wayne décide d'empêcher l'assassinat de John Lennon, et Karl l'envoie par erreur, non pas en 1980, mais en 980 où il est impossible de trouver une charge électromagnétique suffisante pour le voyage de retour. Afin de récupérer son ami, il se met en quête qu'un astrophysicien. Entre en scène Lena Geduldig, une punk brillante et sarcastique de 99 kilos qui s'est fait tatouer le même extrait de chanson que Karl. La connexion est immédiate... 

Peu de temps avant de tomber sur ce premier roman de Mo Daviau, j'avais failli être dégoûtée des histoires de voyage dans le temps par "All our wrong todays" d'Elan Mastai, atrocement mal écrit et épouvantablement sexiste. Comme quoi, les romans à thème se suivent et ne se ressemblent pas. Parce qu'"Every anxious wave" est une réussite à tous les niveaux. Un style superbe, mordant et mélancolique à la fois, qui donne envie de coller des Post-It partout pour retrouver tel ou tel passage plus tard. Une héroïne glorieusement imparfaite comme on aimerait en rencontrer plus souvent. Une histoire bien ficelée et pas particulièrement prévisible, qui joue autant sur la nostalgie du passé que sur la crainte de l'avenir. Des péripéties qui exploitent à fond la faillibilité humaine des personnages. Les lecteurs avides d'explications scientifiques seront probablement déçus, tandis que ceux qui connaissent bien la scène indie rock des années 1990 auront droit à un supplément de kif. Je ne suis ni dans le premier ni dans le second cas, et j'ai absolument adoré. 

dimanche 18 décembre 2016

"La maison des morts" (Sarah Pinborough)


Cent ans qu'il n'a pas neigé en Angleterre. Cent ans qu'aucun Défectueux ne s'est plus transformé. Aujourd'hui, il est devenu très rare qu'une analyse de sang révèle, chez un sujet âgé de moins de dix-huit ans, la présence du mal qui peut le faire basculer en l'espace de quelques jours. Toby et ses camarades font partie d'une poignée de malchanceux arrachés à leur famille, drogués et amenés en camionnette noire jusqu'à l'île déserte où se dresse la maison des morts. Encadrés par des infirmières et des professeurs indifférents à leur sort, ils trompent tant bien que mal leur terreur en attendant le jour où les premiers symptômes se manifesteront et où on viendra les chercher en pleine nuit pour les emmener au sanatorium dont nul ne revient jamais...

De la nature exacte du mal qui emporte les jeunes protagonistes, du contexte dans lequel il a émergé autrefois, de la façon dont le sanatorium a été créé et des objectifs du personnel qui y travaille, on ne saura jamais rien. La maison des morts est un prétexte, un cadre isolé et hors du temps où des adolescents privés de tout ce qui avait fait leur vie jusque là doivent trouver un moyen d'affronter leur fin imminente sans l'aide d'aucun adulte, ni même de leurs camarades qui évitent de tisser tout lien affectif pour mieux se protéger. Répartis par dortoirs, ils ont développé une sorte d'esprit de meute, et c'est à ceux qui tiendront le plus longtemps sans encaisser de perte dans leurs rangs. Jusqu'au jour où débarque Clara, qui pense que tout le monde va mourir de toute façon et que l'important, c'est la façon dont on vit chaque jour. L'amour lumineux qui naît entre elle et Toby va radicalement transformer l'existence de ce dernier.

Evidemment, avec un sujet pareil, "La maison des morts" ne peut pas être un livre très gai. Mais ce n'est pas non plus un livre sinistre, loin de là. Si cruel qu'en soit le contexte, si étouffante son atmosphère et si bouleversante sa fin, il remue le lecteur d'une façon très positive avec sa façon bien à lui d'aborder le thème du carpe diem. Ca faisait longtemps qu'un roman - jeunesse ou autre - ne m'avait pas autant happée et émue à la fois. En plus, l'édition française est de toute beauté avec sa couverture en dur et sa tranche teintée de noir. (Je ne peux par contre rien dire sur la qualité de la traduction étant donné que je l'ai lu en VO.) Si vous n'avez pas peur des ambiances plombées et que vous cherchez une lecture qui sorte un peu de l'ordinaire, je vous le recommande fortement.

dimanche 21 août 2016

"La vie étonnante d'Ellis Spencer" (Justine Augier)


Dans ce futur-là, en pays de Naol, le doute et le rêve sont interdits. L'hyperactivité est un impératif absolu. Les enfants grandissent équipés d'une puce électronique sous-cutanée contrôlant leur état de santé et leurs moindres gestes. Aussi, la trop discrète et chétive Ellis Spencer est un grand sujet d'inquiétude pour ses parents. Placée à l'Académie du Succès, une école censée la remettre dans le rang, elle découvre qu'elle est pas la seule à être marginale...

Parfois, on fait d'excellentes découvertes dans les bouquineries, des livres dont on n'avait jamais entendu parler et qu'on n'aurait pas découvert autrement. Ainsi ce roman jeunesse dont la couverture a attiré mon oeil hier chez Ramd'âm, à Namur: une dystopie cauchemardesque pour les introvertis comme moi, où les vrais livres et le glandouillage sont interdits, où l'on encourage les gens à sociabiliser en permanence, à gueuler tout ce qui leur passe par la tête et à avoir un comportement assertif à chaque seconde. Trop calme et réfléchie, Ellis, 12 ans, est traitée comme une handicapée mentale que ses parents ont écartée du reste de la famille et que les étrangers considèrent avec pitié. L'auteur pousse à l'extrême certaines des dérives actuelles de l'éducation et de la société en général pour mieux les épingler.

"Mr White a parlé de la grandeur d'un pays dans lequel personne ne perdait de temps et tout le monde tentait de maximiser et de rentabiliser ses ressources personnelles. Dans lequel chacun était responsable de son chemin vers le succès. Dans lequel tout était transparent et la vérité triomphante. Dans lequel il n'y avait pas de place pour la paresse ni pour l'oisiveté, pas de place pour l'assistanat ni pour les pensées secrètes."

Bien entendu, il y aura une tentative de révolution... qui s'achèvera, de manière un peu frustrante, par une fin ouverte alors qu'on aurait voulu voir comment la Résistance allait renverser la vapeur et ramener la Naol vers un mode de vie plus humain. Néanmoins, "La vie étonnante d'Ellis Spencer" reste un bon roman pour éveiller en douceur les jeunes consciences à de nombreuses questions politiques et philosophiques.

mardi 9 février 2016

"Quatuor" (Anna Enquist)


Ils sont quatre musiciens classique amateurs qui se réunissent régulièrement juste pour le plaisir de jouer ensemble. Caroline, médecin généraliste, ne se remet pas d'avoir perdu ses enfants dans un accident. Son mari Jochem évacue une grande violence intérieure dans son métier de luthier. Sa meilleure amie Heleen, infirmière, est une âme bienveillante membre d'un club de correspondance avec des prisonniers. Hugo, le cousin d'Heleen, vit sur une péniche et dirige un centre culturel qui prend l'eau de toutes parts en ces temps où la culture ne reçoit plus aucune subvention. A la lisière de leur quatuor, Reinier, l'ancien professeur de Caroline et Hugo, autrefois un violoncelliste virtuose, se trouve désormais cloué chez lui par l'arthrose et la paranoïa: il sait que si on le juge inapte à vivre seul, il sera emmené dans un ces mystérieux centres où les visites sont découragées et où les pensionnaires ne font généralement pas long feu. Pendant que chacun se débat avec ses problèmes personnels, une affaire de corruption met les médias locaux en émoi...

D'Anna Enquist, une des plus importantes auteurs néerlandaises, j'avais adoré "Le retour" qui romançait l'existence de la femme du capitaine James Cook. Avec "Quatuor", on est dans un tout autre registre: un avenir proche qui semble une évolution à la fois crédible et glaçante de notre société actuelle. Mépris extrême pour la personne humaine, autorités incompétentes ou corrompues... Et telles des grenouilles plongées dans une casserole d'eau froide dont la température augmente trop imperceptiblement pour qu'elles songent à se sauver, les gens ordinaires continuent à vaquer à leurs occupations en occultant d'un haussement d'épaules fataliste les iniquités qu'on leur impose. Les quatre héros trouvent une forme de salut dans leur musique, la seule chose qui leur apporte encore une joie véritable, mais même ces moments ne sont que des éclaircies fugaces dans un quotidien plus que plombant. Bien que "Quatuor" soit un excellent roman, très bien écrit et traduit (au point qu'il semble avoir été rédigé directement en français), il appuie vraiment là où ça fait mal, et pour cette raison j'ai eu beaucoup de mal à l'apprécier.

"Incroyable que le pays soit gouverné par des individus pareils. (...) Apparemment, les gens qui veulent faire quelque chose d'utile et qui en plus ont les compétences requises n'occupent jamais ce genre de poste. Ya qu'à voir l'endormi qu'on a au ministère de la Santé, ce type n'a aucune idée de ce qu'est la maladie ou le handicap et de toute façon, ça ne l'intéresse pas. On parlait de lui l'autre soir à table, chez Heleen, la pauvre était absolument outrée des offenses infligées aux personnes qu'elle soigne. L'Etat-Providence appartient au passé, avait dit le ministre, on avait eu raison à l'époque de remplacer ce système par une logique participative: pas de soins à domicile ni de remboursements inabordables, mais de l'aide apportée par les voisins et la famille. L'approche s'est elle aussi révélée impraticable, avait-il reconnu d'un air jovial, on n'avait pas les moyens de contrôle adéquats et on sollicitait trop la population active. L'autonomie, voilà notre nouvel idéal, avait-il résumé avec enthousiasme, autonomie et responsabilisation. Chaque citoyen doit faire lui-même en sorte que la maladie ne se déclare pas. Bouger, manger sain, ne pas rester toute la journée en position assise - autant de bienfaits scientifiquement prouvés dont nous devons tous tirer profit. Tenez, moi par exemple, avait conclu le ministre, je cours dix kilomètres par jour et je ne mange pas de sucre."

dimanche 7 février 2016

"Les enfants de la baleine T1" (Abi Umeda)


Dans un monde où tout n'est plus que sable, un gigantesque vaisseau vogue à la surface d'un océan de dunes. Il abrite des hommes et des femmes capables pour beaucoup de manipuler le saimia, un pouvoir surnaturel qu'ils tirent de leurs émotions. Ce don les condamne cependant à mourir très jeunes. A bord de la "Baleine de Glaise", ils vivent leur courte vie coupés du reste du monde. Jusqu'au jour où, sur un vaisseau à la dérive, le jeune Chakuro fait une étrange rencontre...

Impossible de ne pas penser à "Nausicaä de la vallée du vent" en lisant ce résumé - d'un autre côté, le rapprochement est plutôt flatteur, et je suis toujours partante pour une fable futuriste écolo, surtout si elle est aussi joliment dessinée et poétique dans le propos.

D'entrée de jeu, "Les enfants de la baleine" impose son univers bien particulier. Pour pallier le manque de ressources et le déséquilibre démographique de leur petite communauté, les occupants de la Baleine ont développé un mode de vie très ritualisé, et l'harmonie règne à bord malgré une poignée de contestataires que l'ordre établi ne satisfait pas. On ne surprend à penser qu'au fond, malgré sa brièveté, leur existence paisible et bien réglée semble plutôt enviable.

Puis la découverte de Chakuro soulève un coin du voile de mystère qui les enveloppe, avec des conséquences rapidement dramatiques. La fin du tome 1 laisse entrevoir un univers finalement pas du tout, du tout conforme à ce qu'on avait pu imaginer - mais sans doute encore plus fascinant. Et je ne peux hélas pas en dire plus pour ne pas gâcher l'effet de surprise. Une chose est certaine: je vais très rapidement me jeter sur la suite (le tome 2 est déjà disponible; le 3 sortira en mai, et la série toujours en cours au Japon en compte actuellement 6).

Seul petit regret, le noir et blanc ainsi que le format du manga ne mettent pas en valeur le côté grandiose des décors et des paysages imaginés par Abi Umeda. Par contre, si quelqu'un se dévouait pour produire un anime, ça pourrait être vraiment chouette!