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samedi 22 juillet 2017

"Le parfum des fraises sauvages" (Angela Thirkell)


On devrait inventer une appellation de genre rien que pour ces comédies qui se passent dans la campagne anglaise au cours de la première moitié du XXème siècle, dans la belle maison d'une famille noble ou bourgeoise dotée de multiples rejetons et d'autant de domestiques. Ma dernière découverte en la matière s'appelle "Le parfum des fraises sauvages", et c'est un bijou de drôlerie. Contemporaine de ses personnages, l'auteure se moque allègrement d'eux de bout en bout. La matriarche, lady Emily, est une pipelette d'une étourderie ahurissante, qui brasse de l'air à longueur de journée et laisse derrière elle un sillage de chaos. Son mari se méfie des étrangers, trouve l'éducation nuisible et désapprouve le travail des femmes. Leur fille Agnès se pâme d'admiration devant ses trois jeunes enfants qu'elle se cesse de qualifier de "vilains" avec des trémolos d'extase dans la voix, et chaque fois qu'on lui demande son avis, elle suggère qu'on s'adresse plutôt à son mari Robert, car "un homme peut toujours tout arranger". Leur fils David, charmant bellâtre, assume joyeusement de ne s'intéresser qu'à sa propre personne. Les personnages secondaires sont tous ridicules chacun à sa façon propre. Ecrit au premier degré, ce roman serait un portrait consternant des travers de l'époque. Là, il est aussi délicieux que les fruits des bois dont il porte le nom.

mercredi 19 avril 2017

"Les filles au lion" (Jessie Burton)


En juin 1967, Odelle Bastien, originaire de Trinidad, quitte son emploi de vendeuse de chaussures pour devenir dactylo à la galerie Skelton. Sa patronne, l'énigmatique Marjorie Quick, se prend d'affection pour elle et l'encourage dans ses ambitions littéraires. Puis Odelle fait la connaissance de Lawrie Scott, dont la mère vient juste de mourir en lui laissant pour tout héritage un tableau assez particulier. Celui-ci s'avère être l'oeuvre d'un peintre espagnol talentueux mais méconnu, disparu durant la guerre civile d'Espagne.

En janvier 1936, la famille Schloss s'installe dans un petit village près de Malaga. Harold, le père est autrichien et marchand d'art; Sarah, la mère, belle et dépressive; Olive, leur fille de dix-neuf ans, passionnée et secrète. Très vite, ils font la connaissance d'Isaac et Teresa, les enfants illégitimes de Don Alfonso qui régente tout dans la région. Militant communiste très mal vu par son père, Isaac fascine Olive qui tombe amoureuse de lui, cependant que Teresa, entrée au service des Schloss en tant que domestique, observe jalousement les faits et gestes de son frère et de sa toute première amie... 

Après le très bien écrit mais atrocement déprimant "Miniaturiste", Jessie Burton livre un nouveau roman historique dont l'intrigue repose sur les secrets de ses protagonistes. Cette fois, elle fait des aller-retour entre deux époques et deux pays très différents, où plusieurs éléments-clés se font pourtant écho parfois à l'insu du lecteur. Si j'ai préféré les chapitres consacrés à l'histoire d'Odelle, c'est dans les autres que se noue le drame fondateur de "Les filles au lion", au milieu de paysages luxuriants bientôt ravagés par les troubles politiques de l'époque. 

L'auteure met ses personnages en place avec une grande habilité et dose les révélations pour qu'on ne s'ennuie jamais mais que, même si on peut croire le contraire, on ne devine pas non plus le fin mot de l'histoire avant les dernières pages. Avec un style toujours aussi évocateur et prenant, elle aborde par deux fronts très différents le sujet du besoin de reconnaissance des artistes. Un excellent roman, maîtrisé de bout en bout et sur tous les plans, mais que sa couverture française (dont le classicisme terne ne correspond pas du tout au tableau décrit par Jessie Burton) m'aurait découragée d'acheter si je ne me l'étais pas déjà procuré en VO

mercredi 29 mars 2017

"A gentleman in Moscow" (Amor Towles)


Le 21 juin 1922, le comte Alexander Ilych Rostov comparaît devant un tribunal bolchévique à Moscou. Parce qu'il est l'auteur d'un poème célèbre, publié avant la révolution et que beaucoup considèrent comme un appel aux armes, il n'est pas condamné à être fusillé mais assigné à résidence à l'Hôtel Métropole, où il résidait depuis quatre ans et dont il ne pourra plus sortir jusqu'à la fin de sa vie. Pas question de conserver sa suite somptueuse et ses trésors de famille: il sera installé dans une chambre de bonne avec les seules affaires que celle-ci pourra contenir. Pourtant, le comte ne se laisse pas abattre. Il aménage de son mieux son minuscule logis, développe une routine plaisante à l'intérieur de l'hôtel, se fait des amis parmi le personnel et devient le compagnon d'aventures d'une fillette de neuf ans prénommée Nina...

Voici quelques années, j'avais adoré le premier roman d'Amor Towles. Si l'auteur continue plus ou moins à explorer la même période historique que dans "Les règles du jeu", c'est à l'autre bout du monde qu'il nous emmène cette fois, dans la Russie dirigée par Staline. Et bien que "A gentleman in Moscow" évoque la domination communiste dans toute sa dualité - beaux idéaux et ferveur populaire d'une part, bureaucratie abusive et répression aveugle de l'autre -, c'est pour mieux souligner l'atmosphère presque hors du monde et du temps qui règne à l'intérieur du Métropole. Alexander est un personnage attachant, noble au meilleur sens du terme, plein de beaux principes mais profondément humaniste, doté une grande culture et d'un humour très fin. A l'exception d'un moment de désespoir, il fait toujours preuve de combattivité et de grandes ressources intérieures, porte toujours un regard humble autant qu'intelligent sur la société et les gens qui l'entourent. Et très vite, on se surprend à l'envier plutôt qu'à le plaindre, à vouloir aussi jouer les Eloïse adultes dans cet hôtel cinq étoiles.

mercredi 18 janvier 2017

"Pereira prétend" (Pierre-Henry Gomont)


Pereira est responsable de la page culturelle du journal indépendant Lisboa. Obèse et solitaire, il se nourrit presque exclusivement d'omelettes, tient de grandes conversations avec la photo de son épouse défunte et se donne beaucoup de mal pour ignorer les exactions de la police salazariste. Jusqu'au jour où ses interrogations religieuses le poussent à aller à la rencontre de Monteiro Rossi, un étudiant en philosophie engagé dans des activités dangereuses. La fréquentation du jeune homme va l'obliger bien malgré lui à ouvrir les yeux...

Je peux bien l'avouer: non seulement je n'ai pas lu le roman d'Antonio Tabucchi adapté ici en bédé par Pierre-Henry Gomont, mais je n'en avais même jamais entendu parler. En prose pure, l'histoire existentialiste de Pereira ne m'aurait d'ailleurs pas forcément passionnée. Ici, elle est sublimée par de magnifiques dessins où dominent le bleu violent du ciel portugais et l'ocre des rues de Lisbonne écrasées par le soleil. Un bien beau cadre pour une atmosphère de dictature d'autant plus tristement brutale et inquiétante qu'elle semble revenir à la mode dans de nombreux pays occidentaux. Mais je m'égare. 

"Pereira prétend", c'est le récit d'une prise de conscience presque fortuite: celle d'un homme barricadé en lui-même, uniquement préoccupé de littérature et de foi, dont l'indifférence au monde qui l'entoure confine parfois à la lâcheté. Un Monsieur Tout-le-monde un peu plus cultivé que la moyenne, qui refuse d'abord d'être mêlé à quelque activité subversive que ce soit mais se laisse néanmoins fasciner par ceux qui les exercent. Une série de rencontres et d'événements finit par le convaincre de s'arracher à son apathie et de devenir l'acteur de sa propre vie.

Je n'ai lu que du bien de ce roman graphique, et une fois n'est pas coutume, j'abonde absolument dans le sens des critiques. Beau et intelligent, "Pereira prétend" aborde des questions universelles avec une grande finesse psychologique et une parfaite maîtrise du récit. Il mérite une place de choix sur les étagères de tout bédéphile qui se respecte.



mercredi 26 octobre 2016

"The Cazalet chronicles T1: The light years" (Elizabeth Jane Howard)


C'est en lisant "How to find love in a bookshop" que j'ai découvert l'existence de ces chroniques familiales apparemment bien connues des lecteurs anglais mais jamais traduites en français à ce jour. Sans être nobles ou riches à millions, les Cazalet jouissent d'un train de vie confortable grâce au commerce de bois dirigé par l'aïeul Willian, surnommé "le Brigadier". Ils possèdent dans le Sussex une grand demeure appelée Home Place où trois générations se réunissent à l'occasion des vacances d'été. Hugh, le fils aîné, reste profondément marqué par la Première Guerre Mondiale lors de laquelle il a perdu une main. Son épouse Sybil, enceinte pour la troisième fois, commence à soupçonner qu'elle attend des jumeaux. Edward, le cadet si séduisant, entretient des liaisons clandestines depuis que sa femme Villy, une ancienne danseuse qui s'ennuie terriblement dans cette vie bourgeoise, se refuse à lui. Rachel s'occupe de ses parents avec dévouement - de toute façon, elle est amoureuse d'une autre femme, à moitié juive de surcroît, et ne pourrait jamais vivre cette relation au grand jour. Rupert, le benjamin, est un artiste coincé entre les enfants qu'il a eu de sa première femme défunte et sa seconde épouse beaucoup plus jeune qui souhaiterait qu'il lui consacre tout son temps et abandonne ses aspirations artistiques pour une carrière plus lucrative. Nous sommes à la fin des années 30, et tandis que la vie s'écoule paisible et languissante à Home Place, la Seconde Guerre Mondiale se profile à l'horizon...

Avant de commander ce premier tome, j'ai lu beaucoup de critiques qui comparaient les Chroniques des Cazalet à "Downton Abbey". Pourtant, les lecteurs qui espéreraient trouver là rebondissements dramatiques en chaîne et répliques acides à la Lady Violet seront bien déçus. Certes, Elizabeth Jane Howard raconte l'histoire, dans la première moitié du XXème siècle, d'une famille anglaise fortunée qui vit une partie de l'année à la campagne et autour de laquelle s'agitent pas mal de domestiques. Mais la ressemblance s'arrête là. "Les Chroniques de Cazalet" ont un rythme très lent et s'attachent surtout à l'observation d'un quotidien bucolique, ponctué par les pensées secrètes des uns et des autres. Les points de vue sont nombreux - rien qui devrait effrayer les fans de "Jalna" et encore moins ceux de "Game of thrones" cependant -, avec une mention spéciale pour ceux des enfants que je trouve particulièrement réussis. Les adultes, bien sûr, ont des préoccupations moins gaies, plus réalistes. La dynamique des trois couples principaux se révèle fort prenante: Hugh et Sybil, touchants et presque comiques dans leur façon de se sacrifier perpétuellement à ce qu'ils croient être les préférences de l'autre; Edward, archétype du coureur de jupons, face à Villy, femme indépendante qui aurait probablement dû le rester; Rupert qui a fait un si mauvais choix en épousant la superficielle et exigeante Zoë et doit renoncer à son rêve de devenir un peintre sérieux. Non, il n'y a pas beaucoup d'action, mais le mode de vie, l'atmosphère de la campagne anglaise et les préoccupations de l'époque sont si bien rendus que j'ai trouvé "The Light Years" très prenant et l'ai dévoré en trois jours malgré sa taille respectable. Vite, la suite!

vendredi 8 juillet 2016

"La pâtissière de Long Island" (Sylvia Lott)


Pour l'empêcher de fréquenter l'homme qu'elle aime, le père de Marie décide de l'envoyer aussi loin que possible de leur petit village de Frise orientale: à New York, chez deux de ses frères. Avec pour seuls bagages son coeur brisé et la recette secrète de son gâteau au fromage blanc, la jeune fille débarque à Brooklyn par ce froid mois de novembre 1932, à la fois fascinée et terrifiée par ce qui l'entoure. Elle est bien loin de se douter de l'incroyable destin que lui réserve le Nouveau-Monde. 
Des décennies plus tard, Rona, sa petite-nièce en plein revers professionnel et sentimental, vient lui rendre visite. Marie lui raconte son histoire et lui confie la recette du cheesecake qui doit changer sa vie. 

Au début, j'avoue avoir été stupéfaite par les similitudes entre "La pâtissière de Long Island" et "Un goût de cannelle et d'espoir". Dans les deux cas, une jeune Allemande émigrée aux Etats-Unis vers le milieu du siècle dernier s'y fait une place grâce à son don pour la pâtisserie et, devenue vieille dame, narre son existence mouvementée à une quadra en pleine dérive pour la remettre sur les rails. Heureusement, l'atmosphère des deux romans n'est pas du tout la même. Au lieu d'un drame sous le régime nazi, Sylvia Lott propose une histoire feel-good et gourmande, où l'héroïne n'affronte rien de plus grave que le mal du pays et quelques déconvenues amoureuses tandis qu'elle découvre New-York et les moeurs américaines.

Soumise et conciliante au début, Marie se crée des expériences, forge ses propres opinions et gagne peu à peu son indépendance sans jamais renier ses origines ou sa famille. Le roman se concentre exclusivement sur sa vie pendant les années 30, puis sur sa rencontre, au début des années 2000, avec une Rona en pleine remise en question. Guidée par la sagesse de son aïeule, la plus jeune des deux femmes va complètement bouleverser sa vie et, ce faisant, trouver sa propre place tout en refermant une boucle d'une façon aussi symbolique qu'émouvante. "La pâtissière de Long Island" est un délicieux roman initiatique, un pur plaisir de lecture que je vous recommande chaudement en cette période estivale.