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vendredi 9 novembre 2018

"The toymakers" (Robert Dinsdale)


Londres, 1906. Cathy Wray n'a pas encore 16 ans, et la voilà déjà enceinte. Ses parents veulent la faire accoucher en secret et abandonner le bébé, mais tout en elle s'y refuse. Un soir, elle tombe sur une étrange offre d'emploi dans le journal: "Vous êtes perdu et effrayé? Vous avez gardé votre âme d'enfant? L'Emporium de Papa Jack cherche des vendeurs". Installé au fond d'une petite ruelle, ce magasin à la façade modeste mais à l'intérieur labyrinthique vend des jouets dont la magie attire les foules chaque hiver, depuis le premier gel jusqu'à l'apparition des perce-neige. A sa tête, Jekabs Godman dit Papa Jack, un colosse mystérieux qui ne sort presque jamais de son atelier. Il est secondé par ses fils Kaspar, digne héritier du talent paternel et épouvantablement sûr de lui, et Emil, un garçon pataud aux capacités plus limitées qui s'est spécialisé dans les petits soldats. Entre les deux jeunes gens, la Longue Guerre fait rage pour savoir qui prendra la suite de Papa Jack. Accueillie à bras ouverts dans la grande famille de l'Emporium, Cathy va être le témoin privilégié de sa grandeur et de sa décadence à travers la première moitié du vingtième siècle. 

Je suis toujours bonne cliente pour le réalisme magique, surtout quand les critiques comparent un roman à "Le cirque des rêves" d'Erin Morgenstern. Même si je n'ai pas gardé mon âme d'enfant, même si je ne suis pas du tout sensible à la soi-disant magie de Noël, j'ai pris un plaisir sans mélange à m'immerger dans l'atmosphère de l'Emporium, à partager l'excitation des petits et des grands devant les jouets fabuleux de Papa Jack, à découvrir peu à peu les recoins du magasin et les secrets qu'ils dissimulent. Puis vers le milieu du roman, alors que la guerre de 14-18 faisait basculer la destinée des Godman, j'ai été un peu alarmée par le tour inattendu et très noir que prenait l'histoire. Je ne m'attendais absolument pas à quelque chose d'aussi tragique que le récit du passé de Jekabs Godman, encore moins à ce qu'il advient de Kaspar ou aux conséquences de la rivalité entre Emil et lui. Mais une fois que j'ai accepté de me laisser entraîner, je n'ai pu qu'admirer la manière originale dont Robert Dinsdale orchestre la chute de l'Emporium, jusqu'à une conclusion aussi poétique que poignante. J'envie franchement le/la collègue qui va avoir le plaisir de traduire "The toymakers" en français: magique et sombre à la fois, c'est un roman formidable - et une parfaite lecture de saison!

mercredi 21 mars 2018

"Le célèbre catalogue Walker & Dawn" (Davide Morosinotto)


Ils sont quatre copains qui vivent près de la Nouvelle-Orléans au début du XXème siècle. P'tit Trois, issu d'une famille de garçons, espiègle et curieux. Eddie, qui a la santé fragile et entend parler les animaux. Julie, courageuse et débrouillarde, et son petit frère Min, qui a la peau noire et ne parle jamais mais n'en pense pas moins. Pour échapper à une existence peu riante, ils se sont construit une cabane dans le bayou et s'y réfugient le plus souvent possible. 

Un jour, ils trouvent trois dollars au fond d'une boîte de conserve et décident d'utiliser cette petite fortune pour se commander quelque chose dans le célèbre catalogue de vente par correspondance Walker & Dawn... Ils ne se doutent pas qu'ils viennent de mettre en branle une aventure qui les conduira jusqu'à Chicago et leur permettra d'élucider un crime vieux de plusieurs années. 

La littérature jeunesse italienne réserve décidément de très bonnes surprises. Après Pierdomenico Baccalario et sa boutique Vif-Argent, c'est au tour de Davide Morosinotto de m'embarquer avec ses héros dans un périple qui n'a pas été sans me rappeler celui du jeune T.S. Spivet. P'tit Trois, Eddie, Julie et Min, les inséparables copains unis dans l'adversité, racontent chacun à son tour une partie de leur histoire commune, illustrée pour le premier par des extraits du catalogue, pour le second par des cartes géographiques, pour la troisième par des coupures de journaux, et pour le dernier par... Je vous laisse le soin de le découvrir vous-même. 

Si le scénario est décidément rocambolesque et la happy end fort prévisible, "Le célèbre catalogue Walker & Dawn" a le grand mérite de ne pas gloser sur la pauvreté, le racisme ou les mauvais traitements qui composent le quotidien de ses personnages et semblent normaux pour l'époque. Un bon moyen, sûrement, d'aborder ces questions difficiles avec les lecteurs de 9 à 12 ans auxquels le roman me semble destiné. 

Traduction de Marc Lesage

jeudi 15 juin 2017

"Outrun the moon" (Stacey Lee)


San Francisco, 1906. Fille d'un couple d'immigrés chinois, Mercy Wong est une adolescente pleine de caractère, comme le trahissent ses pommettes hautes selon sa mère qui lit sur les visages et prédit l'avenir. Bien qu'amoureuse de son ami d'enfance Tom, elle n'a aucune intention de devenir une épouse docile: elle veut faire fortune, habiter un manoir sur Nob Hill et surtout arracher son petit frère Jack aux seize heures quotidiennes de labeur harassant qui l'attendent au pressing tenu par leur père. A force de détermination et de ruse, elle parvient à intégrer St-Clare, une académie réservée aux jeunes filles de la bonne société blanche - où elle reçoit un accueil plus que tiède de certaines de ses camarades autant que de la sévère directrice. Jusqu'à ce jour d'avril où un monstrueux séisme ravage la ville...

Comme c'est rafraîchissant de lire un roman jeunesse où les préoccupations amoureuses de l'héroïne n'occupent qu'une place ultra-secondaire! Féministe un peu avant l'heure, Mercy refuse d'entrer dans les cases préparées pour elle et se montre admirablement entreprenante. Malgré son esprit rebelle, elle est très attachée à sa famille et à sa communauté, et son bon coeur la pousse à vouloir sauver tout le monde - comme le lui reproche la blonde Elodie Du Lac, sa némésis à St-Clare. A travers Mercy, Stacey Lee explore le thème du racisme de façon vivante et concrète. Elle utilise intelligemment le drame du tremblement de terre pour bouleverser la donne sociale et tisser entre les survivants éplorés des liens qui auraient été inimaginables dans d'autres circonstances. En refermant "Outrun the moon", on a le coeur à la fois serré et gonflé d'espoir. J'espère qu'il sera très vite traduit en français (et au pire, je veux bien m'en charger moi-même!).

vendredi 29 juillet 2016

"Pique-nique à Hanging Rock" (Joan Lindsay)


Australie, 14 février 1900. L'été touche à sa fin. Les jeunes pensionnaires de Mrs Appleyard attendent depuis des mois ce pique-nique annuel non loin du Hanging Rock, un immense massif rocheux. Revêtues de leurs mousselines légères, elles partent dans une voiture tirée par cinq superbes chevaux bais. Après le déjeuner, les demoiselles s'assoupissent à l'ombre des arbres. Mais quatre d'entre elles, plus âgées, obtiennent la permission de faire une promenade. Enivrées par cet avant-goût de liberté, elles franchissent un premier ruisseau... puis disparaissent dans les hauteurs. Quand, tard dans la nuit, la voiture regagne le pensionnat, trois adolescentes manquent à l'appel. 

Autant vous prévenir tout de suite: si, comme moi, vous aimez bien obtenir des réponses à vos questions, comprendre ce qui se passe et pourquoi les personnages agissent ainsi qu'ils le font, vous risquez de refermer ce livre en proie à une grande frustration. Considéré comme un des plus grands romans de la littérature australienne, "Pique-nique à Hanging Rock" n'a rien d'un thriller. Le suspens que l'auteur choisit d'entretenir n'est pas d'ordre policier mais  plutôt social et psychologique. Son vrai propos, c'est de raconter de quelle manière la disparition des trois filles va affecter le personnel et les autres pensionnaires d'Appleyard, ainsi que, par ricochet, certains de leurs voisins appartenant à la bonne société australienne. Petit à petit, des ondes de choc invisibles se propagent en détruisant tout sur leur passage, par des mécanismes qu'on ne s'explique pas toujours très bien. (Au cours de ma lecture, malgré un contexte très différent, j'ai parfois pensé à "Virgin suicides".)

Pour moi, le véritable intérêt de ce livre réside dans son atmosphère de malaise subtil mais permanent, dans la façon dont Joan Lindsay donne vie à une nature tantôt douce et accueillante, tantôt sévère et hostile, dans son talent pour restituer la touffeur de l'été australien puis la mélancolie de l'étrange automne qui lui succède. Elle présente le mystère non élucidé de telle sorte qu'on pourrait croire à un véritable fait divers - alors que non, il s'agit bel et bien d'une histoire inventée de toutes pièces. D'ailleurs, sa version originale du roman incluait un dernier chapitre qui révélait ce qu'étaient devenues les disparues, et l'explication était tellement bizarre qu'au final, je préfère être restée sur ma faim. (J'aime aussi cette interprétation détaillée d'un lecteur.) On notera que Peter Weir a adapté, très fidèlement semble-t-il, le roman au cinéma en 1975, sans se risquer à fournir d'autres éclaircissements que Joan Lindsay.

dimanche 3 juillet 2016

"Les lumières d'Assam" (Janet MacLeod Trotter)


1904. Malgré la mort de sa mère et l'alcoolisme de son père, Clarissa Belhaven coule une douce jeunesse dans la plantation de thé familiale, en Assam. Mais le développement des méthodes d'exploitation industrielle met Belgooree en grande difficulté, et au décès de leur père, Clarrie et sa jeune soeur Olivia se retrouvent ruinées. Elles quittent l'Inde pour l'Angleterre, où elles sont recueillies par un cousin dont l'acariâtre épouse les fait travailler comme des esclaves dans leur pub d'un quartier populaire de Newcastle...

Ceci est un roman historique à l'eau de rose. Rien n'y manque: ni la courageuse héroïne qui ne se laisse jamais abattre par les coups du sort, ni la petite soeur fragile et capricieuse qu'elle a juré de protéger, ni les revers de fortune étourdissants, ni les individus affreux qui ont juré sa perte et s'acharnent injustement sur elle, ni bien évidemment l'homme très beau mais très arrogant qu'elle prétend détester et qui fait battre son coeur malgré elle.

Mais il faut admettre que c'est drôlement bien foutu, et que je ne me suis ennuyée à aucun moment durant ma lecture. J'ai surtout aimé le début qui se passe en Inde, dans une modeste plantation de thé au milieu des montagnes, puis l'évocation des progrès de la condition féminine dans l'Angleterre d'avant la Première Guerre Mondiale. Telle une Scarlett O'Hara anglo-indienne, Clarrie se bat pour son indépendance dans une société encore conservatrice et hostile, surmontant un par un les obstacles placés sur sa route. Et bien qu'ultra-prévisible, l'histoire d'amour prend finalement peu de place dans le récit. Bien écrit et savamment dosé, "Les lumières d'Assam" fera un excellent bouquin de plage.

vendredi 22 janvier 2016

"Une odeur de gingembre" (Oswald Wynd)


En 1903, Mary Mackenzie embarque pour la Chine où elle doit épouser Richard Collingsworth, l'attaché militaire britannique auquel elle a été promise. Fascinée par la vie de Pékin au lendemain de la Révolte des Boxers, Mary affiche une curiosité d'esprit rapidement désapprouvée par la communauté des Européens. Une liaison avec un officier japonais dont elle attend un enfant la mettra définitivement au ban de la société. Rejetée par son mari, Mary fuira au Japon dans des conditions dramatiques...

"Une odeur de gingembre" est le roman qui fut le plus souvent offert lors des swaps littéraires et rondes de poches que j'organisais à une époque, et j'avoue que ça m'intriguait. Du coup, même si je ne suis pas très fan de romans historiques, quand je l'ai trouvé chez Pêle-Mêle en état neuf, je me suis dit que je ne risquais pas grand-chose à essayer de le lire. Il avait deux atouts pour me séduire: sa forme de journal intime mâtiné de correspondance privée, et le fait qu'une bonne moitié de l'histoire se passe au Japon. Et de fait, je l'ai dévoré. 

J'ignore comment Oswald Wynd a pu aussi bien se projeter dans la tête d'une femme du siècle dernier, mais son héroïne est extrêmement crédible. Elle porte sur l'Asie du début du XXème siècle le regard d'une étrangère naïve qui découvre tout avec une belle ouverture d'esprit, un mélange de perplexité et d'amusement, mais surtout une grande volonté d'adaptation. Bien qu'elle soit à la base une jeune Ecossaise des plus ordinaires, dont le destin bascule à cause d'une seule impulsion, elle ne renonce jamais et réussit le tour de force de se construire une existence au Japon en tant que femme seule marquée du sceau de l'infamie. J'aurais pu continuer à lire son journal pendant des centaines de pages encore. 

J'avoue avoir été un peu frustrée par les "blancs" à certains moments-clés de sa vie, notamment lorsqu'elle devient mère pour la première fois ou qu'elle lance sa propre entreprise de confection. Ne parlons même pas des circonstances dans lesquelles se referme le roman: elles m'ont laissée tout à fait déconfite. Néanmoins, "Une odeur de gingembre" est vraiment un beau portrait de femme, doublé d'un regard intéressant sur la culture niponne et la vie au Japon dans la première moitié du XXème siècle.  Il m'a appris beaucoup de choses sur les guerres en Asie à cette époque sans me barber une seule seconde. 

"Il m'arrive parfois de penser à ces petits incidents qui semblent sans importance et qui ont changé le cours de ma vie, comme d'aller chez Margaret Blair et d'y avoir rencontré Richard, une chance sur dix mille, en réalité. Et puis il y a eu cette promenade matinale sur un sentier qui traversait un petit bosquet de bambous et menait à Kentaro. Que des événements aussi anodins puissent transformer aussi radicalement le cours de ma vie veut-il dire que je suis atteinte d'une espèce particulière de folie? Les autres bâtissent-ils leur vie sur de tels incidents? Je crois bien que ne réussissent dans la vie que les gens à qui il n'arrive rien, et qui planifient leurs jours comme la trajectoire d'un bateau sur une carte, sans jamais quitter leur boussole des yeux."