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samedi 19 janvier 2019

"Dear Mrs Bird" (A.J. Pearce)


Malgré les bombardements nocturnes par la Luftwaffe, Emmy Lake, 23 ans, mène une vie aussi normale que possible dans le Londres du début des années 40. Elle s'efforce de garder le moral en toutes circonstances et contribue à l'effort de guerre en faisant du bénévolat dans une caserne de pompiers. Un instant de distraction durant un entretien d'embauche pour ce qu'elle croit être un poste de journaliste et la voilà assistante de la redoutable Henrietta Bird, qui répond au courrier des lectrices dans un magazine féminin en perte de vitesse. Mrs Bird considère la plupart des lettres qu'elle reçoit comme scandaleuses et indignes de son attention, mais Emmy est touchée par la détresse des femmes qui les envoient. Alors, en secret, elle se met à leur répondre à la place de sa patronne...

Dans un cadre historique pas particulièrement riant, A.J. Pearce crée une héroïne pétillante et volontaire, qui s'applique à voir toujours le verre à moitié plein mais dont le désir de bien faire va la pousser à agir de manière inconsidérée et lui attirer des tas d'ennuis. Drôle et frais, "Dear Mrs Bird" fait partie de ces romans qu'on lit d'une traite et qu'on referme le sourire aux lèvres.

mercredi 16 janvier 2019

"The light in the dark" (Horatio Clare)


Horatio Clare vit dans un coin paumé d'Angleterre avec sa femme Rebecca et leur fils de 5 ans; deux jours par semaine, il fait un long trajet en train pour aller enseigner à l'université de Manchester. Sujet à une forte dépression saisonnière, il décide de tenir un journal pendant l'hiver pour combattre ce phénomène. C'est l'occasion pour lui d'égrener ses souvenirs de gamin qui a grandi à la campagne, puis vécu en France et en Italie avant de revenir s'installer à la campagne dans son pays natal. Pendant quelques mois, il s'attache à observer la nature, à détailler sa beauté et à y chercher des traces d'espoir.

Sa prose est très belle, mais j'avoue qu'elle m'a ennuyée par moments. J'avais envie d'en savoir plus sur lui, sur ses états d'âme et sur leurs effets vis-à-vis de ses proches, pas sur les espèces d'oiseaux qu'il croisait dans ses promenades ou la teinte exacte de la brume un 5 février en milieu de matinée. J'ai même failli interrompre ma lecture au milieu. Mais dans le dernier tiers de son court mémoire , l'auteur commence enfin à aborder frontalement le sujet de sa dépression, sa culpabilité de ne pas gagner assez d'argent et d'être un boulet pour sa famille, ses craintes d'être bipolaire, ses hésitations à aller voir un médecin pour se faire diagnostiquer. Son épilogue est lumineux et plein d'espoir.  

mardi 1 janvier 2019

"La fille d'avant" (J.P. Delaney)


Lorsqu'elle découvre le One Folgate Street, Jane est conquise par cette maison ultramoderne, minimaliste, parfaite pour tourner la page après le drame éprouvant qu’elle vient de vivre. Mais, pour la louer, il faut se plier aux règles draconiennes imposées par son architecte, Edward Monkford, aussi mystérieux que séduisant. Notamment répondre régulièrement à des questionnaires intrusifs. Jane apprend bientôt qu'Emma, la locataire qui l'a précédée, lui ressemble étrangement et a connu une fin tragique. Irrémédiablement, Jane s'engage sur la même voie, fait les mêmes choix, croise les mêmes personnes... et ressent la même terreur que la fille d'avant.

Moi pendant le premier quart du roman: Mmmmh, c'est intrigant. J'aime bien la narration dédoublée "Passé: Emma" et "Présent: Jane", et surtout, j'adore l'idée de la maison qui transforme ses occupants petit à petit.
Moi pendant le deuxième quart du roman: Ca devient quand même un peu ennuyeux à force de parallélisme dans les trajectoires des deux héroïnes. J'ai du mal à les distinguer l'une de l'autre. Et puis on voit très bien vers quoi on se dirige. J'en ai ras-le-bol des mâles alphas sociopathes qui exercent une attirance irrésistible sur leur proie. Si ça continue comme ça, j'arrête avant la fin.
Moi pendant le troisième quart du roman: Putain c'est super malsain. J'aime bien le principe du narrateur non fiable, mais ce personnage-là est vraiment grave tordu. Du coup, la fin n'est probablement pas celle que j'imaginais depuis le début.
Moi pendant le dernier quart du roman: Oh. Je ne m'attendais pas à ça. ...A ça non plus.

Psychologiquement, "La fille d'avant" n'est pas le roman le plus crédible du monde, mais j'avoue qu'il m'a tenue en haleine jusqu'à la fin.

Traduction de Jean Esch

vendredi 9 novembre 2018

"The toymakers" (Robert Dinsdale)


Londres, 1906. Cathy Wray n'a pas encore 16 ans, et la voilà déjà enceinte. Ses parents veulent la faire accoucher en secret et abandonner le bébé, mais tout en elle s'y refuse. Un soir, elle tombe sur une étrange offre d'emploi dans le journal: "Vous êtes perdu et effrayé? Vous avez gardé votre âme d'enfant? L'Emporium de Papa Jack cherche des vendeurs". Installé au fond d'une petite ruelle, ce magasin à la façade modeste mais à l'intérieur labyrinthique vend des jouets dont la magie attire les foules chaque hiver, depuis le premier gel jusqu'à l'apparition des perce-neige. A sa tête, Jekabs Godman dit Papa Jack, un colosse mystérieux qui ne sort presque jamais de son atelier. Il est secondé par ses fils Kaspar, digne héritier du talent paternel et épouvantablement sûr de lui, et Emil, un garçon pataud aux capacités plus limitées qui s'est spécialisé dans les petits soldats. Entre les deux jeunes gens, la Longue Guerre fait rage pour savoir qui prendra la suite de Papa Jack. Accueillie à bras ouverts dans la grande famille de l'Emporium, Cathy va être le témoin privilégié de sa grandeur et de sa décadence à travers la première moitié du vingtième siècle. 

Je suis toujours bonne cliente pour le réalisme magique, surtout quand les critiques comparent un roman à "Le cirque des rêves" d'Erin Morgenstern. Même si je n'ai pas gardé mon âme d'enfant, même si je ne suis pas du tout sensible à la soi-disant magie de Noël, j'ai pris un plaisir sans mélange à m'immerger dans l'atmosphère de l'Emporium, à partager l'excitation des petits et des grands devant les jouets fabuleux de Papa Jack, à découvrir peu à peu les recoins du magasin et les secrets qu'ils dissimulent. Puis vers le milieu du roman, alors que la guerre de 14-18 faisait basculer la destinée des Godman, j'ai été un peu alarmée par le tour inattendu et très noir que prenait l'histoire. Je ne m'attendais absolument pas à quelque chose d'aussi tragique que le récit du passé de Jekabs Godman, encore moins à ce qu'il advient de Kaspar ou aux conséquences de la rivalité entre Emil et lui. Mais une fois que j'ai accepté de me laisser entraîner, je n'ai pu qu'admirer la manière originale dont Robert Dinsdale orchestre la chute de l'Emporium, jusqu'à une conclusion aussi poétique que poignante. J'envie franchement le/la collègue qui va avoir le plaisir de traduire "The toymakers" en français: magique et sombre à la fois, c'est un roman formidable - et une parfaite lecture de saison!

mardi 11 septembre 2018

"The psychology of time travel" (Kate Mascarenhas)


En 1967, quatre femmes scientifiques inventent une machine à voyager dans le temps. Mais lorsqu'elles révèlent son existence à la presse, l'une d'elles se met à divaguer en direct. Pour ne pas risquer que ses problèmes mentaux compromettent l'exploitation de leur découverte, les trois autres l'écartent immédiatement et poursuivent sans elle. 

En 2017, le voyage dans le temps est devenu une chose banale, gérée par un Conclave qui possède ses propres lois et ne répond de ses actes devant aucune autre autorité. Barbara, qui fut la quatrième pionnière et continue à regretter d'avoir été mise sur la touche autrefois, reçoit un message du futur: un article de journal relatant la découverte du corps d'une vieille femme dans l'étranges circonstances. Craignant qu'il ne s'agisse d'un avertissement, Ruby, sa petite-fille bien-aimée, décide de mener l'enquête...

Le voyage dans le temps est une de mes obsessions littéraires. La plupart des romans qui traitent de ce sujet explorent la notion de paradoxe temporel - la manière dont, de par leur intervention, les voyageurs risquent de modifier des événements du passé et donc  le cours de l'histoire à venir. Articulée sur les ressorts de la logique, l'intrigue traite des conséquences pour le monde en général et les personnages en particulier. Le plus intéressant dans "The psychology of time travel", c'est que son auteure a choisi de prendre le contrepied absolu des conventions du genre. Elle part du principe que, quoi qu'ils fassent, les voyageurs dans le temps ne peuvent rien changer au déroulement des choses: ils peuvent juste être changés eux-mêmes par leurs expériences. Et la chose en eux qui se transforme le plus profondément, c'est leur rapport à la mort. Puisqu'ils peuvent retourner dans le passé quand ils le veulent afin de revoir les proches qu'ils ont perdus, le décès de ceux-ci en arrive à ne plus avoir aucune signification pour eux. De leur point de vue, seule leur propre mort reste réelle et définitive - ce qui les rend plus cyniques et détachés que la moyenne, les coupe du commun des mortels et complique d'éventuelles relations amoureuses avec eux. 

Kate Mascarenhas est psychologue, et on sent qu'elle a beaucoup réfléchi à cet aspect jusque là moins exploré du voyage dans le temps. A la fin du roman, on trouve même les questionnaires très élaborés que le Conclave administre aux postulants avant de les accepter dans ses rangs. Du coup, je trouve assez curieux que ses héroïnes manquent à ce point de personnalité, chacune possédant au mieux un unique trait de caractère et une unique motivation: Ruby est lesbienne et veut protéger sa grand-mère; Odette, qui découvre le corps de la vieille femme anonyme, est noire et cherche à être acceptée quelque part; Margaret, qui dirige le Conclave, est une garce blonde et riche, prête à tout pour imposer sa volonté. Des stéréotypes ambulants sur le squelette desquels aucun détail personnel ne vient ajouter un tant soit peu de chair. 

Et c'est fort dommage, car par ailleurs, j'ai trouvé le roman tout à fait épatant (malgré des failles énormes dans la physique du voyage dans le temps). Moi qui aime les points de vue multiples et les lignes temporelles mélangées, j'ai été servie! J'ai adoré essayer de reconstituer le puzzle du crime au musée du jouet à partir des indices semés en désordre dans les différentes époques. La féministe en moi a également apprécié que tous les rôles importants, dans le livre et au sein du Conclave, soient tenus par des femmes. Enfin, la fan de "The time traveler's wife" a retrouvé avec bonheur des échos de cette histoire d'amour très particulière entre un partenaire qui voyage dans le temps et un autre dont la chronologie reste linéaire. "The psychology of time travel" est un premier roman à l'écriture trop clinique à mon goût, mais que j'ai quand même dévoré et qui a beaucoup excité mon imagination. Ce qui est déjà très bien. 

mardi 21 août 2018

"Brexit romance" (Clémentine Beauvais)


Marguerite Fiorel, 17 ans, est une soprano pleine de promesses mais qui manque encore d'expérience de la vie. Invitée à Londres pour chanter "Les noces de Figaro", elle s'y rend avec son professeur, le sévère Pierre Kamenev. Leur route croise celle de Justine Dodgson, créatrice d'une start-up secrète visant à organiser des mariages factices pour contourner les limitations imposée par le Brexit. C'est le début d'une série de trépidants chassés-croisés amoureux à la sauce britannique...

Après "Les petites reines" (que j'ai adoré) et "Songe à la douceur" (qui bien qu'étant un véritable tour de force stylistique m'a laissée assez froide), Clémentine Beauvais revient en cette fin d'été avec un roman très ancré dans l'actualité. Elle s'empare d'un véritable drame politique pour en faire une comédie pleine de piquant. D'une plume désinvolte et toujours aussi fantaisiste, sous laquelle perce sa tendresse pour la culture britannique, elle épingle gentiment les travers de tous ses personnages: la naïveté de la jeune et romantique Marguerite, les incohérences et le ridicule occasionnel de la bien intentionnée Justine, la rigidité cocasse de l'anachronique Pierre. Aucun d'eux n'est épargné, mais tous demeurent éminemment attachants. Ses traits les plus féroces, l'auteure les réserve à l'extrême-droite locale dont elle trace un portrait à la fois léger et plein d'un subtil vitriol, à l'occasion d'une mémorable scène de garden party qui m'a laissée partagée entre la consternation et le fou rire. Faites-moi confiance: cette "Brexit romance" est un délice acidulé à savourer de toute urgence!

Merci aux éditions Sarbacane pour cette lecture en avant-première

mercredi 1 août 2018

"Ivy & Abe" (Elizabeth Enfield)


Ivy Trent et Abe McFadden sont des âmes-soeurs, destinées à se rencontrer et à s'aimer. Mais selon le moment et les circonstances dans lesquels ils font connaissance, leur histoire ne prend pas du tout la même tournure...

L'uchronie personnelle est un de mes sous-genres favoris, et je dois dire que j'ai été particulièrement gâtée avec ce roman. Elizabeth Enfield prend le parti de présenter à rebours les différentes vies de ses héros: dans le premier chapitre, ils se rencontrent en 2026, quand ils ont 70 ans et sont veufs tous les deux; dans le deuxième, en 2015, alors qu'ils sont théoriquement libres tous les deux mais qu'Abe reste extrêmement présent dans la vie de son ex-femme; dans le troisième, en 2010, alors qu'Ivy se décide enfin à faire le test pour savoir si elle est porteuse du gène défectueux qui a condamné sa mère et son frère à une fin horrible... Et ainsi de suite jusqu'à leur enfance. 

L'auteure prend un malin plaisir à ne pas dissimuler sa main: ses personnages font très souvent référence au déjà-vu et aux notions de physique quantique régissant les univers parallèles, ce qui rend le lecteur encore plus complice du procédé de création que d'ordinaire. Et une botte de foin tombée d'un camion - l'instrument le plus aléatoire du monde - joue presque toujours un rôle crucial. Je la guettais dans chaque chapitre avec l'impression de voir une main géante descendre du ciel pour la saisir délicatement entre deux ongles et la jeter sur la route. Le truc pourrait paraître maladroit; je l'ai juste trouvé jubilatoire. 

J'ai aussi beaucoup aimé le fait que fondamentalement, Ivy et Abe restent les mêmes personnes dans toutes leurs vies. Ivy est conditionnée par son incertitude d'être ou non porteuse du gène défectueux, et très ambivalente par rapport au fait de découvrir de quoi il retourne; elle travaille toujours dans le tourisme et, quand elle ne rencontre Abe qu'assez tard, elle épouse toujours le même autre homme et a toujours avec lui les mêmes enfants. De son côté, Abe est toujours issu d'une famille nombreuse; il devient toujours concepteur de fontaines et il est toujours très attentionné mais aussi plutôt faible de caractère. 

Ce qui fait qu'une histoire d'amour va durer, ce n'est pas juste de rencontrer la bonne personne: c'est de la rencontrer au bon moment, affirme Elizabeth Enfield en présentant aussi des variations dans lesquelles les deux héros se passent à côté parce que les circonstances sont contre eux. Ce qui contrebalance assez bien le principe un peu trop romantique à mon goût des âmes-soeurs destinées l'une à l'autre. Et qui m'a fait adorer "Ivy and Abe".

jeudi 26 juillet 2018

"The lido" (Libby Page)


Rosemary, 86 ans, a vécu à Brixton toute sa vie, dans un petit appartement qui surplombe le lido où elle va encore nager chaque matin. Cette piscine de plein air, où se mélangent des gens de tous les âges et de toutes les origines, a été le témoin privilégié des grands événements de son existence. Ici mieux que n'importe où ailleurs, la vieille dame se sent proche de Georges, son époux bien-aimé emporté par une maladie peu de temps auparavant. 

Alors, quand la municipalité envisage de vendre le lido à une société immobilière qui souhaite le remplacer par des courts de tennis privés, Rosemary décide de mobiliser la communauté. Une gazette locale envoie une journaliste faire son portrait: Kate, 25 ans, qui se sent horriblement seule à Londres. Depuis qu'elle a débarqué dans cette ville pour y faire ses études, la jeune femme est régulièrement la proie d'horribles attaques de panique. Sa rencontre avec Rosemary et son implication dans le sauvetage du lido vont changer sa vie. 

"Le roman feel-good de l'été" - telle est la promesse avec laquelle m'a appâtée l'éditeur de Libby Page. Il ne mentait pas: "The lido" m'a donné envie de foncer à la piscine municipale, alors que je déteste l'eau à peu près autant que les gens. Oui, il est chouette à ce point. Vue à travers les yeux de la vieille dame désormais veuve, l'adorable histoire d'amour de Georges et Rosemary ferait envie au plus endurci des solitaires. Les portraits de nombreux personnages secondaires, chacun avec ses problèmes petits ou gros, sont autant de fils qui viennent colorer la tapisserie d'une communauté diverse et attachante. Maniant la nostalgie aussi bien que l'espoir, Libby Page signe là un premier roman ultra-touchant. 

dimanche 24 juin 2018

"Le jardin des bonheurs égarés" (Tor Udall)


Professeur de musique, Jonah ne se remet pas du décès de sa femme dans un accident de voiture. Audrey voulait désespérément un enfant; elle avait enchaîné trois fausses couches, et il la savait dépressive. Peut-être s'est-elle suicidée? Hanté par son souvenir, Jonah passe de longues heures dans les jardins botaniques de Kew qu'Audrey aimait tant. Il y rencontre Chloé, une artiste spécialisée dans l'origami qu'un lien douloureux attache elle aussi à cet endroit. Leurs trajectoires vont croiser celles d'Harry, jardinier dévoué qui vit depuis longtemps à l'écart du monde, et de Milly, l'étrange fillette qu'il a recueillie...

Voilà un livre dont il est très difficile de parler, à la fois pour ne pas déflorer son intrigue et parce qu'il ne ressemble à aucun autre. Tor Udall, qui signe ici son premier roman, déploie une prose incroyablement maîtrisée et poétique, un vrai régal de bout en bout. Elle fait évoluer des personnages rongés par la perte dans une atmosphère paradoxalement très sereine. L'histoire se déroule avec une telle lenteur qu'elle semble parfois faire du sur-place. En réalité, il se passe mille choses sous sa surface; mille détails esquissent la personnalité et le passé des protagonistes, guidant le lecteur vers une révélation que j'ai déjà souvent vu utilisée en littérature, mais jamais de manière aussi subtile et naturelle. "Le jardin des bonheurs égarés" ne plaira sans doute pas à tout le monde, mais sa beauté lancinante m'a totalement ensorcelée (et donné très envie de retourner à Kew).

Traduction de Claire Desserrey

lundi 4 juin 2018

"Les jours de ton absence" (Rosie Walsh)


Fraîchement divorcée de l'époux californien avec qui elle avait fondé une association caritative d'aide aux enfants hospitalisés, Sarah rentre dans la campagne anglaise où elle a vu le jour afin de passer un peu de temps avec ses parents. Le jour anniversaire de l'accident de voiture qui lui a enlevé sa petite soeur bien-aimée, elle croise un homme en train de parler à un mouton dans un champ. Entre Eddie et elle, c'est le coup de foudre. 

Ils passent sept jours enfermés dans la grange convertie où habite ce menuisier. Lorsqu'ils doivent se séparer brièvement, ils savent déjà qu'ils sont fait l'un pour l'autre et ne conçoivent plus le reste de leur vie qu'ensemble. Sauf que... après ça, Eddie disparaît. Il n'appelle pas Sarah comme il avait promis de le faire et ne réagit à aucune de ses tentatives de contact. Certaine qu'il lui est arrivé quelque chose, la jeune femme remue ciel et terre pour le retrouver...

Les histoires d'amour, ce n'est pas du tout mon truc, mais je suis toujours intéressée par un bon mystère et la promesse d'un twist final. Sauf que là, le twist, je l'ai vu venir très vite, d'autant que j'étais déjà tombée sur le même dans un bouquin lu la semaine précédente. J'ai un peu pesté intérieurement et hésité à interrompre ma lecture, mais le style de Rosie Walsh était suffisamment agréable pour que je poursuive. Et j'ai bien fait, car au final, l'auteure a réussi à me prendre au piège de mes propres suppositions. Je n'ai pu qu'admirer rétrospectivement la manière dont elle s'y était prise. 

Par ailleurs, même en faisant abstraction de son ressort romanesque majeur, qu'on peut trouver plus ou moins crédible, "Les jours de ton absence" présente plusieurs situations difficiles tout à fait réalistes avec beaucoup de délicatesse et de subtilité, d'une manière qui invite à la compassion sans jugement. Un roman et une auteure à découvrir. 

Traduction de Caroline Bouet

lundi 23 avril 2018

"Après la fin" (Sarah Moss)


Marié à une médécin généraliste très impliquée dans son travail, Adam Goldschmidt a fait le choix d'être le père au foyer de leurs deux filles: Miriam, 15 ans, inlassable militante écolo-marxiste, et Rose, 8 ans, inlassable militante pour l'adoption d'un chat. Entre une lessive de draps et la préparation d'un bon petit plat pour le dîner, il tente de rédiger le texte d'un audioguide culturel. Cette vie de famille sereine vole en éclats le jour où Miriam fait un arrêt cardiaque pendant l'heure du déjeuner. La présence d'esprit et la formation de secouriste d'un de ses profs lui sauvent la vie, mais les docteurs de l'hôpital où elle a été emmenée ne parviennent pas à déterminer la cause du problème - donc, à l'empêcher de se reproduire. Comment reprendre une existence normale quand vous avez à tout moment peur que le coeur de votre enfant chérie cesse de battre? 

"Quel gâchis de voir que les choses qu'on apprend en temps de crise sont déjà écrites en toutes lettres sur des aimants à frigo et des cartes de voeux: profitez de l'instant présent, savourez chaque moment, exprimez votre amour. Pourvu qu'on vive assez longtemps pour mépriser à nouveau ces clichés, pourvu qu'on guérisse suffisamment pour considérer le ciel, l'eau et la lumière comme acquis, parce qu'être aveuglément reconnaissant d'avoir des poumons et un coeur qui fonctionnent ne met pas notre intelligence à contribution."

Pendant plus de 400 pages, le lecteur partage les pensées d'Adam, ses craintes, ses interrogations, ses frustrations, ses souvenirs d'une enfance passée dans une communauté hippie, ses recherches sur l'histoire de la cathédrale de Coventry, ses réflexions tantôt terre-à-terre tantôt métaphysiques, ses problèmes de couple et l'amour qu'il porte à ses filles. Cet homme qui a choisi d'aller à contre-courant de tous les clichés de genre apparaît comme infiniment sympathique et humain, mû par des préoccupations universelles que l'auteure articule avec une justesse frappante et un style des plus agréables. 

"Cinquante personnes dans ce wagon, soixante, dont certaines portaient en elles des horreurs que personne n'avait envie d'imaginer. Des enfants disparus, des suicides, des maladies dégénératives de l'esprit et du corps, incurables. Violence, toxicomanie, accidents de la route et incendies de domicile. Nous sommes nombreux, en fait, à nous rendre malades quand on entend une sirène, pour une raison ou pour une autre. Il existe une grande zone de recoupement où se retrouvent les familles ordinaires et celles à qui il est arrivé des choses terribles. Il est possible, nécessaire, d'être les deux." 

Face à lui, une épouse essentiellement absente, très absorbée par son travail et son besoin de prouver sa valeur de médecin à son propre père; une ado à forte personnalité dont l'esprit critique fait mouche à tous les coups, et une fillette ni horriblement capricieuse ni "trop mignonne" dont le comportement obéit à une logique propre à son âge. "Après la fin" aurait pu loucher vers le pathos, en rajouter dans le registre de l'humour noir et du désespoir existentiel ou, au contraire, verser dans la comédie outrancière axée sur les déboires domestiques de son narrateur; au lieu de ça, c'est une très belle chronique familiale réaliste, nuancée et jamais ennuyeuse. J'ai adoré. 

Traduction de Laure Manceau

mercredi 14 mars 2018

"The Disappearances" (Emily Bain Murphy)


Septembre 1942. Parce que leur mère bien-aimée vient de mourir et que leur père a été appelé sous les drapeaux, Aila, 16 ans, et son jeune frère Miles partent vivre chez la meilleure amie d'enfance de leur mère, dans la petite ville de Sterling. S'ils sont très bien reçus par la famille Cliffton, Aila ne tarde pas à remarquer beaucoup de phénomènes étranges: rien n'a d'odeur, on ne voit pas les étoiles dans le ciel la nuit, toutes les portes sont peintes dans le même gris, personne n'a de reflet... Ces Disparitions, qui se produisent au rythme d'une tous les 7 ans, ont commencé le jour de la naissance de Juliet Cummings, la mère d'Aila et Miles, seule personne ayant jamais échappé à l'emprise de Sterling. De ce fait, les autres habitants la tiennent responsable de la malédiction et se montrent immédiatement hostiles envers ses enfants...

Pour son tout premier roman, Emily Bain Murphy propose une histoire des plus originales, avec une atmosphère envoûtante et une écriture un cran au-dessus de ce qu'on trouve généralement en littérature jeunesse. "The Disappearances" pèche pourtant sur quelques points. D'abord, je n'ai jamais eu l'impression d'être réellement dans l'Angleterre du début des années 40: le rationnement évoqué au tout début cède très vite la place à des descriptions de nourriture délicieuse et abondante; la population masculine adulte semble intouchée par la guerre et surtout, garçons et filles se mélangent joyeusement avec une décontraction très peu crédible pour l'époque. Si ce n'est pour le fait que les héros doivent effectuer leurs recherches à l'ancienne et très laborieusement plutôt qu'avec Google en deux coups de cuillère à pot, on croirait voir des ados de maintenant. Ensuite, bien que très intrigants, les éléments magiques de l'histoire manquent de cohérence et d'explications. J'ai malgré tout beaucoup aimé ce roman - la première moitié plus que la seconde, ce qui est hélas souvent le cas dans les récits empreints de fantastique. 

dimanche 4 mars 2018

"La maison aux secrets" (Catherine Robertson)


Depuis que son petit garçon est mort dans un accident dont elle se considère responsable, April Turner mène une vie d'ascète, se refusant tout ce qui pourrait lui apporter la moindre joie. Le jour où elle apprend qu'elle a hérité d'une propriété à l'abandon, elle pense d'abord la faire vendre par le notaire sans même aller la voir, puis donner l'argent à une bonne oeuvre. Mais une attirance irrésistible la pousse à prendre l'avion pour se rendre en Angleterre. Et toute sa réticence ne peut rien contre l'enchantement que l'Empyrée exerce sur elle. Sans compter cette vieille dame surnommée Sunny, qui a bien connu les propriétaires et qui a des tas de choses à raconter sur eux... 

Je suis aussi bonne cliente pour les secrets de famille et les histoires de deuil surmonté que pour les narrations parallèles sur deux époques; ce roman de la Néo-Zélandaise Catherine Robertson ne pouvait donc que me séduire. Grâce à des personnages secondaires haut en couleurs et attachants, April va peu à peu retrouver le goût de la vie.  "La maison aux secrets" est autant le récit de sa renaissance que celui du drame qui a laissé l'Empyrée sans héritier direct. Tandis que le mystère se dévoile par petites touches, le contact avec la nature, couplé à la bienveillance de son nouvel entourage, réveille les sens de cette femme éplorée et finit par venir à bout de ses résistances. Un roman à la fois prenant, émouvant et apaisant. 

Traduction de Fabienne Duvigneau

mardi 13 février 2018

"The seven deaths of Evelyn Hardcastle" (Stuart Turton)


Le narrateur revient à lui alors qu'il est en train de courir dans les bois avec le nom d'"Anna" sur les lèvres. Peu de temps après, il voit passer au loin une femme qui hurle, poursuivie par un homme. Un coup de feu retentit. 

Le narrateur ne se souvient de rien; il ignore où il se trouve et ce qu'il fait là. Une boussole lui permet de gagner une vaste demeure décrépite et pourtant grouillante de monde, dont les occupants semblent le connaître. Il se nomme Sebastian Bell; il est médecin et a été invité à passer quelques jours au domaine de Blackheath en l'honneur d'Evelyn Hardcastle, la fille aînée des propriétaires qui rentre au logis après 20 ans d'absence. 

Le lendemain matin, le narrateur se réveille dans une autre chambre que celle où il s'est endormi, et dans un autre peau que celle de Sebastian Bell - mais le même jour que la veille. Désormais, il est le majordome qui ouvre la porte au médecin quand celui-ci arrive affolé, affirmant qu'on vient de tuer une femme dans les bois...

Une atmosphère à la croisée des romans d'Agatha Christie et d'une partie de Cluedo, en un peu plus sinistre encore. Des éléments qui rappellent le film "Un jour sans fin", le début de la deuxième saison de "The Good Place", la fin du roman "Dark matter" et le principe d'un escape game. Une intrigue épouvantablement retorse qui donne le tournis. Ca faisait longtemps que je n'avais pas à ce point été happée par une histoire, que je n'avais pas dépensé autant d'énergie mentale à assembler les pièces d'un puzzle sans avoir la moindre idée de ce que l'image finale allait donner. 

Souvent, les romans qui partent sur une base très originale ou provocante ont du mal à maintenir l'intérêt du lecteur sur la durée et peinent à proposer une conclusion satisfaisante. Ici, j'ai adoré l'explication donnée aux tribulations du narrateur, et j'ai été enchantée par la façon dont, à l'exception peut-être d'un ou deux détails sans importance, tous les éléments s'emboîtaient à la perfection. Ma seule réserve concerne l'origine de la mort d'Evelyn Hardcastle, celle qui est révélée tout à la fin et qui déclenche la succession des événements - je ne la trouve pas hyper crédible. 

J'ai également eu du mal à me faire à l'écriture de l'auteur, que j'ai trouvée un peu plate pendant toute la première moitié du livre. Après, je m'y suis faite et j'ai considéré la narration comme un exposé et un processus purement intellectuels - même si les émotions du narrateur jouent un rôle très important dans la résolution de l'histoire. Dans l'ensemble, malgré quelques légers défauts,  "The seven deaths of Evelyn Hardcastle" m'a soufflée comme peu de romans y parviennent encore aujourd'hui.

Si vous aimez les histoires qui bougent et les grands sentiments, je ne vous le recommande pas: il vous ennuiera sûrement. Si, par contre, vous aimez vous torturer les neurones et admirer l'architecture d'une intrigue complexe autant que moi... Foncez. (Puis revenez me dire combien j'ai été admirable d'écrire une critique sans spoiler grand-chose alors qu'il y a tant d'éléments que j'aurais eu envie de commenter!)

dimanche 7 janvier 2018

"Emma G. Wildford" (Zidrou/Edith)


Un autocollant coup de coeur de mon libraire préféré, faisant référence aux aventures de Jeanne Picquigny. Le nom du scénariste Zidrou (dont j'adore généralement les histoires). Le superbe rabat de couverture magnétisé et les documents volants glissés entre les pages. Je ne pouvais pas manquer de me jeter sur "Emma G. Wildford", et de le dévorer sitôt rentrée chez moi.

En Angleterre dans les années 20. Emma, jeune poétesse ayant déjà deux recueils à son actif, est sans nouvelles de son fiancé depuis près d'un an. Issu d'une longue lignée d'explorateurs, Roald est parti en expédition dans le grand froid norvégien en promettant de l'épouser à son retour et en lui laissant une lettre à ouvrir uniquement s'il lui arrivait malheur. Emma, qui n'en peut plus d'attendre et ne manque ni de caractère ni de courage, décide de partir elle-même à sa recherche...

Tous les ingrédients étaient réunis pour que je passe un bon moment de lecture - ce qui a été le cas, jusqu'à l'ouverture de la fameuse lettre. Les révélations de Roald m'ont paru tomber comme un cheveu sur la soupe, le personnage ayant été trop peu développé auparavant pour que son comportement apparaisse comme compréhensible. J'ai également trouvé la fin de l'histoire trop abrupte. Il me semble que le scénario aurait mérité un récit plus étoffé, qu'il y aurait facilement eu de quoi remplir une vingtaine de pages supplémentaires. J'aurais voulu que l'expédition d'Emma soit plus développée, tout comme son retour à la vie civile. Néanmoins, une belle bédé pour les amateurs du genre.

mardi 12 décembre 2017

"Noël à la petite boulangerie" (Jenny Colgan)


Après "La petite boulangerie du bout du monde" et "Une saison à la petite boulangerie", Jenny Colgan conclut les aventures de Polly Waterford, son fiancé apiculteur Huckle, leur macareux domestique Neil et leur couple d'amis honteusement riches Reuben et Kerensa. Comme toujours, il y aura du pain et des pâtisseries, beaucoup de pain et de pâtisseries répandant leur bonne odeur à travers toutes les pages; une île de Cornouailles à laquelle on ne peut accéder la moitié du temps, un phare impossible à chauffer et des conditions météos pas toujours miséricordieuses, surtout en plein hiver. Il y aura des éclats de rire nerveux provoqués par le comportement outrancier de la famille Finkel. Il y aura des querelles amicales et amoureuses qui se termineront forcément bien, et aucune allusion à une actualité plombante parce qu'on est dans un roman feel-good. Mais il y aura aussi quelques passages un peu plus profonds ou émouvants, une réflexion sur les erreurs que l'on commet et la difficulté de faire la paix avec le passé. Sans être de la grande littérature, les bouquins de Jenny Colgan font généralement très bien leur boulot, et ce "Noël à la petite boulangerie" (que j'ai lu en anglais) est idéal pour savourer sous un plaid par une froide soirée de décembre, avec un chocolat chaud à portée de main.

jeudi 12 octobre 2017

"The girl from the Savoy" (Hazel Gaynor)


Londres, 1923. Dolly Lane a laissé derrière elle le village de la campagne anglaise où elle a grandi et l'homme brisé par la guerre qu'elle aimait depuis l'enfance. Pour gagner sa vie, elle est femme de chambre dans un hôtel de luxe. Mais sa vraie passion, c'est le spectacle. Depuis le pigeonnier des théâtres du West End, elle admire ses idoles en rêvant du jour où elle sera sur scène à leur place. 

Loretta May est une de ces idoles, une fille de famille riche qui a piétiné les conventions et profité de son immense charisme pour devenir une star. Mais ni sa beauté, ni son talent, ni ses tenues magnifiques ne vont pouvoir la préserver de la tragédie qui se profile à son horizon. Pour se changer les idées, elle décide de faire de Dolly sa protégée et son élève...

Si les deux héroïnes du roman d'Hazel Gaynor cachent de douloureux secrets, l'une est sur le déclin tandis que l'autre centame à peine son ascension. Mais chacune fait des choix difficiles qui la rendent attachante. Je craignais une romance prévisible, et "The girl From the Savoy" est justement tout sauf cela, beaucoup plus grave et émouvant que je ne m'y attendais. Une très bonne histoire hélas desservie par une plume maladroite. L'auteure amène ses transitions et révèle les secrets de ses personnages avec un manque de subtilité qui m'a fait grincer des dents; j'ai souvent eu l'impression qu'elle écrivait en se référant à un manuel des procédés incontournables de la fiction; et sa manière de rester à la surface des choses trahit qu'elle ne connaît rien à ce dont elle parle, notamment le milieu du spectacle. Bref, une lecture agréable mais qui aurait pu l'être bien plus encore.

vendredi 8 septembre 2017

"Nous, les déviants "(C.J. Skuse)


Autrefois, Ella, Max, Zane, Fallon et Corey étaient inséparables. Leur enfance magique a pris fin le jour où Jess, la grande soeur de Max qui aimait tant leur raconter des histoires, est morte percutée par un bus. Depuis, leur petite bande a éclaté et ils ne se voient plus, à l'exception d'Ella et Max qui sortent ensemble. Ils forment en apparence un couple idéal: l'athlète douée promise aux jeux olympiques et le fils du plus riche homme d'affaires de la région.

En profondeur, pourtant, un secret ronge Ella, l'emplissant d'une colère brûlante qu'elle ne parvient plus à canaliser sur les pistes de course. Quand les circonstances les réunissent avec leurs anciens amis, la jeune fille décide de donner une bonne leçon à tous ceux qui leur causent ou leur ont causé du tort. Elle ignore encore que la vengeance est une arme à double tranchant...

"Nous, les déviants" est narré à la première personne par Ella. Entre les chapitres, un mystérieux interlocuteur interroge cette dernière à la façon d'un psy ou d'un inspecteur de police pour la faire accoucher de son histoire dramatique. Peu à peu, on découvre ce qui met chacun des cinq amis à la marge, et on dénoue le fil d'une tragédie amorcée des années auparavant. Entrer dans les détails reviendrait à déflorer une intrigue bien sombre pour un roman jeunesse, et néanmoins excellente justement par sa noirceur que l'auteure n'hésite pas à pousser jusqu'au bout.

J'ai adoré le personnage d'Ella, la mécanique psychologique très réaliste de la honte et de la peur qui engendrent le secret qui engendre la colère qui engendre la destruction, les considérations désabusées sur l'enfance et l'amitié, et surtout la fin que j'ai trouvée aussi poignante que belle. Ce n'est assurément pas une lecture qui conviendra à tous les ados, mais ceux qui l'aimeront l'aimeront VRAIMENT. Quant à moi, je m'en vais de ce pas me pencher sur le reste de la bibliographie de C.J. Skuse. 


Merci à La Belle Colère pour cette lecture.

jeudi 17 août 2017

"Une histoire des abeilles" (Maja Lunde)


Angleterre, 1851. Père dépassé et époux frustré, William a remisé ses rêves de carrière scientifique. Cependant, la découverte de l'apiculture réveille son orgueil échu: pour impressionner son fils, il se jure de concevoir une ruche révolutionnaire. 
Ohio, 2007. George, apiculteur bourru, ne se remet pas de la nouvelle: son unique fils, converti au végétarisme, rêve de devenir écrivain. Qui va donc reprendre les rênes d'une exploitation menacée par l'inquiétante disparition des abeilles? 
Chine, 2098. Les insectes ont disparu. Comme tous ses compatriotes, Tao passe ses journées à polliniser la nature à la main. Pour son petit garçon, elle rêve d'un avenir meilleur. Mais lorsque ce dernier est victime d'un accident, Tao doit se plonger dans les origines du plus grand désastre de l'humanité. 

Si vous vous intéressez un tant soit peu à l'actualité et surtout à l'écologie, vous n'avez pu manquer d'entendre les avertissements au sujet de la mortalité effarante des abeilles, en raison des pesticides et du changement climatique. Il est probable que l'espèce disparaîtra dans un avenir proche, bouleversant l'agriculture mondiale et entraînant des famines un peu partout. C'est donc à un sujet particulièrement anxiogène que s'attaque l'auteure norvégienne Maja Lunde dans son premier roman pour adultes.

Et pourtant, au premier abord, il semblerait que la question des abeilles ne soit qu'un accessoire pour parler de lien parental et de transmission. William et George, les narrateurs dont le récit se déroule pendant l'histoire connue, sont avides de léguer quelque chose à leur fils presque adulte et désespérés de voir celui-ci leur échapper un peu plus chaque jour. Pour Tao en revanche, il ne s'agit pas de perpétuer un quelconque héritage familial mais bien de permettre à son fils de 3 ans d'accéder à une condition meilleure que la sienne dans un futur extrêmement lugubre où hormis pour les élites, les gens ne mangent plus à leur faim et n'ont aucune perspective d'épanouissement professionnel ou personnel.

En alternant les contextes à chaque chapitre, l'auteure tisse une toile au coeur de laquelle les passions individuelles s'inscrivent dans un contexte plus large aussi bien dans l'espace que dans le temps, et assez richement documenté pour faire froid dans le dos. Si vous cherchez un bouquin feel good, passez votre chemin: "Une histoire des abeilles" n'est pas pour vous. Si en revanche vous êtes prêt pour de l'anticipation qui alarme et fait réfléchir, vous devriez prendre plaisir à la lecture de ce roman original, bien écrit et plaisamment traduit. 

Merci aux Presses de la Cité pour cette lecture.

samedi 22 juillet 2017

"Le parfum des fraises sauvages" (Angela Thirkell)


On devrait inventer une appellation de genre rien que pour ces comédies qui se passent dans la campagne anglaise au cours de la première moitié du XXème siècle, dans la belle maison d'une famille noble ou bourgeoise dotée de multiples rejetons et d'autant de domestiques. Ma dernière découverte en la matière s'appelle "Le parfum des fraises sauvages", et c'est un bijou de drôlerie. Contemporaine de ses personnages, l'auteure se moque allègrement d'eux de bout en bout. La matriarche, lady Emily, est une pipelette d'une étourderie ahurissante, qui brasse de l'air à longueur de journée et laisse derrière elle un sillage de chaos. Son mari se méfie des étrangers, trouve l'éducation nuisible et désapprouve le travail des femmes. Leur fille Agnès se pâme d'admiration devant ses trois jeunes enfants qu'elle se cesse de qualifier de "vilains" avec des trémolos d'extase dans la voix, et chaque fois qu'on lui demande son avis, elle suggère qu'on s'adresse plutôt à son mari Robert, car "un homme peut toujours tout arranger". Leur fils David, charmant bellâtre, assume joyeusement de ne s'intéresser qu'à sa propre personne. Les personnages secondaires sont tous ridicules chacun à sa façon propre. Ecrit au premier degré, ce roman serait un portrait consternant des travers de l'époque. Là, il est aussi délicieux que les fruits des bois dont il porte le nom.