vendredi 4 juin 2021

Appartenir

 


La semaine dernière, nous avons regardé le dernier épisode de la saison 5 de "This is us", et comme souvent devant cette série, mon coeur s'est serré. Me voyant le regard dans le vide après le générique de fin, Chouchou m'a demandé à quoi je pensais, et j'ai un peu peiné à m'expliquer. 

On peut trouver ça étrange de la part de quelqu'une qui n'a jamais voulu d'enfants, mais je suis hyper attachée au concept de famille. Comme j'ai refusé d'en créer une, la seule possible pour moi c'est la famille dont je viens. Or mon père est mort depuis bientôt 9 ans; je m'entends mal avec ma mère, et ma soeur, mon beau-frère et leurs enfants forment leur propre cellule dans laquelle je n'ai qu'une place périphérique. C'est tout à fait normal et compréhensible; je l'accepte intellectuellement, mais ça ne m'empêche pas d'en souffrir. Il me semble que je n'appartiens plus à rien, que je n'ai plus de place nulle part. 

"Moi, je suis ta famille", a gentiment contré Chouchou. Si j'apprécie le sentiment à sa juste valeur, je le trouve néanmoins inexact. Je suis infiniment reconnaissante pour notre relation qui met beaucoup de joie dans ma vie. Connaissant notre histoire et sachant le nombre de fois où on a failli se séparer, je suis aussi très consciente qu'elle pourrait exploser presque du jour au lendemain. Un partenaire, on le choisit. Il ne nous doit pas d'amour inconditionnel; il n'est pas obligé de nous "garder" et peut très bien, un jour, préférer continuer son chemin avec quelqu'un d'autre. Il n'est pas là depuis le début de notre vie et rien - pas même lui - ne peut garantir qu'il sera là à la fin. 

Je suis une solitaire par nature. Je travaille à la maison depuis presque 30 ans, et c'est l'unique chose qui me permet d'avoir une carrière florissante. (Quand je vois sur les groupes d'entraide le nombre de personnes autistes incapables de garder un emploi salarié et perpétuellement au bord du burn out, je mesure encore plus ma chance d'avoir réussi à me fabriquer un job sur mesure.) A deux exceptions près, je n'ai jamais eu de "bande" ou d'amis proches. Même la vie de couple avec quelqu'un de très compréhensif et tolérant m'est parfois difficile à gérer. Les rapports humains en général sont pour moi une telle source d'incompréhension et de stress qu'il m'est impossible d'avoir des activités de groupe ou de m'engager pour une cause qui me tient à coeur. Par ailleurs, je ne suis pas du tout croyante et j'ai autant de spiritualité qu'un poireau vinaigrette - donc, même pour la communauté de la foi, c'est loupé.

Je me tiens toujours en retrait de tout et de tous, et c'est de moins en moins un choix de ma part. Plutôt une contrainte que je ne parviens pas à surmonter et qui me pèse de plus en plus. Les réseaux sociaux m'aident un peu. Ces dernières semaines, j'ai trouvé une forme de sororité jubilatoire dans mon engagement contre les violences sexistes du milieu de l'édition. J'ai tissé ou renforcé des liens avec des gens qui partagent mes valeurs et contribué activement à une foule d'initiatives sans devoir interagir en présentiel avec qui que ce soit. Je me dis que c'est peut-être un début de piste. Après plus d'un an de pandémie et un diagnostic de TSA, j'éprouve un tel besoin de connexion qu'hier, je me suis portée volontaire pour aller dans un endroit que je ne connais pas (sachant que devoir me déplacer jusqu'à une destination nouvelle est toujours très bloquant pour moi) et y passer quatre heures d'affilée avec un tas de gens que je ne connais pas non plus. Chouchou est inquiet, et moi aussi à vrai dire. Mais je ne me ferai jamais de place nulle part en restant enfermée chez moi. 


7 commentaires:

Karine a dit…

Je sais que cela reste très théorique, mais les relations qui volent en éclat, cela peut arriver à n'importe qui, lié par le sang ou non.
Une mère, un enfant, un oncle, peut toujours à un moment donné décider de couper les ponts - liens du sang ou non.

La notion de famille - le clan - a toujours été très mise en scène dans les médias, les films, les romans... et j'avoue que moi aussi je trouve ceci super beau et ca fait envie. Mais je crois que quoi qu'on fasse la condition humaine fait qu'à tout moment, on peut se retrouver seul, sans raison... sans forcément l'avoir vu venir.

De ce fait, aujourd'hui, ta famille c'est ta soeur, tes neveux... c'est aussi Chouchou. Ce sont tes amis physiques et/ou virtuels. C'est cette masse mouvante, en perpétuel changement qui évolue autour de toi comme une sorte de nuage. C'est ceux que tu aimes... à qui tu penses... que tu as envie de voir. Et oui, elle va changer de tête tout comme elle a dû changer de tête un million de fois.
Mais ainsi va la vie. Et c'est ça qui est beau... Car qui sait qui se joindra à ta famille dans le futur?

Bon... c'est très cucul la praline ma réponse mais je m'en fiche. Je l'envoie quand même.

Anne a dit…

En fait, c'est de loin pas l'équivalent d'une famille, tu es toutefois membre d'une communauté et tu en es même son essence : la communauté qui gravite autour de ton blog ! 850 personnes qui suivent Le Rose et le noir (sur Facebook), sans parler de tous les lecteurs en sous-marins... c'est pas rien non plus ! Je te lis depuis 2012 je pense, et d'une certaine manière, je me sens proche de toi et j'ai de l'affection pour toi.

San 0707 a dit…

Je trouve que tu es extrêmement touchante. Merci pour ton partage.

Anonyme a dit…

Depuis longtemps, j'ai la notion d'une famille (celle qu'on ne choisit pas) et de famille(s) de coeur (là, si). Ça peut ne pas te parler, mais tu fais partie d'une de mes "familles", celle d'un certain forum où j'ai débarqué à mes 18 ans, qui m'a fait rencontrer des gens en vrai dont certains devenus des amis proches. Certes, nous deux ne sommes pas exactement proches et peut-être que tu t'en contrefiches, mais tu as une place dans cette arborescence :)

Mélusine

Camaelle a dit…

Je confirme ce que dis Anne : nous, tes lecture (depuis 2011 pour moi). Je me sens liée à toi d'une façon très particulière.
D'ailleurs étonnement j'ai commencé à me penser autiste en octobre 2020 après la lecture de The Rosie Project (que je te recommande chaudement) et quelques mois plus tard, toi aussi tu parles d'autisme. Ça peut paraître con mais ça a raisonné en moi comme une manifestation physique de la connexion, du lien tissé ici.

(oui alors moi je suis très sensible et spirituelle, donc oui, je vois des signes partout 😁😁😁)

Anne a dit…

Je te suis depuis un bon moment, en général dans la plus grande discrétion. Tes interrogations et inquiétudes me donnent envie de te répondre.
J'ai l'impression que tu envisages la cellule familiale comme un grand tout, même si tu écris que ta soeur a la sienne. Ton compagnon te l'a dit avec justesse: vous êtes bien une famille même sans enfants.
Il ne faut pas rattacher la notion de famille aux enfants. En fait la vie que tu as choisie, fais que tu participes à des familles de coeur (chouchou, les communautés virtuelles...) et non des familles de sang.
L'une n'a pas plus de valeur que l'autre. Je te trouve bien sévère avec toi même: tu sors de plus en plus souvent de ta zone de confort (ton test, l'aide à l'assoc...). En tout cas j'ai toujours beaucoup de plaisir à te lire. Prends soin de toi et essaye d'avoir moins peur.

Elisa a dit…

Je commente très sporadiquement mais quelque chose m'a également interpellé dans ton article. Je me reconnais beaucoup en toi, de manière générale, dans ton anxiété sociale manifeste, ton introversion mais je vois ton concept de la famille comme quelque chose d'idéalisé. Je n'estime pas que nous devions ou que quiconque nous doive un amour inconditionnel. Je pense le ressentir pour mon fils et c'est la seule personne mais je crois que je ne laisserais pas passer le fait qu'il soit maltraitant par exemple. Après pour ce qui est des parents, je ne parle plus à mon père depuis des années et je ne m'en veux pas parce que c'était une question de survie...Comme d'autres, je considère que tu formes une famille avec ton compagnon et j'aime beaucoup le concept de famille choisie avec les amis...Je pense qu'il faut donner un bon coup de pied au concept de famille traditionnelle qu'on ne choisit pas et qui ne nous ressemble pas toujours.