mercredi 1 avril 2020

Stratégies du réenchantement #4: Les petites bénédictions




Depuis quelques jours, j'ai le moral au fond des chaussettes malgré mon demi-Xanax du soir; les mauvaises nuits sont de plus en plus fréquentes et je commence à être totalement démotivée pour bosser - d'autant que je n'ai reçu qu'un seul des trois paiements promis pour mars, et que je n'ose imaginer combien de temps il faudra pour qu'on me règle la grosse traduction  remise hier. Dans ces conditions, à quoi bon m'échiner à travailler? Tout me paraît vide de sens; je voudrais juste m'endormir et me réveiller une fois le confinement levé (et sans Chouchou, jamais me conviendrait tout aussi bien). Les troubles anxieux qui me pourrissent déjà la vie en temps normal ont flambé avec le nombre des hospitalisations dues au coronavirus, et je perds pied un peu plus chaque jour. Pourtant, ma situation est loin d'être dramatique et comparée à beaucoup d'autres gens, j'ai conscience que je reste hyper privilégiée. Aussi, je me suis dit que j'allais coucher par écrit toutes mes raisons de voir le verre à moitié plein.

J'ai la chance d'avoir un amoureux et d'être confinée avec lui. J'apprécie beaucoup la solitude, et j'ai longtemps pensé que je n'étais pas faite pour la vie de couple. Mais mes angoisses existentielles tendent à me couper de la réalité. Dans les périodes de crise, sans quelqu'un pour m'ancrer, je pars dans des vrilles catastrophistes submergeantes, et je bascule assez vite dans les idéations suicidaires. Mon coeur se serre chaque fois que je pense à ceux de mes amis qui souffrent du même type de troubles mentaux, ou pire, et qui doivent traverser ça sans l'aide d'une présence réconfortante. Ma relation avec Chouchou n'a pas toujours été harmonieuse, mais le confinement dans un petit appart sans balcon ni porte de séparation entre les deux pièces principales nous rend hyper conciliants et très attentifs aux besoins de l'autre. Nous faisons de notre mieux pour désamorcer nos mauvais boutons respectifs et ne pas laisser nos egos interférer avec une cohabitation sereine. Jusqu'ici, ça marche bien. J'ose croire que notre couple sortira de cette épreuve renforcé, plus soudé que jamais de l'avoir traversée ensemble. 

Je suis introvertie et je travaillais déjà à la maison depuis 25 ans. Les contacts humains ne me manquent que très peu. D'autant que j'ai de quoi m'occuper: une PAL papier et numérique abondante, une connexion wifi qui fonctionne bien jusqu'ici, un abonnement Netflix, de quoi dessiner et pratiquer tout un tas d'activités manuelles. Je regrette de n'avoir pas fait provisions de puzzles et ne suis pas certaine de résister longtemps à la tentation de commander une boîte de Lego géante, mais dans l'ensemble, l'ennui n'est pas l'un des démons contre lequel je dois lutter. Je ne suis pas non plus une amoureuse de la nature, et même si j'adorerais profiter des premiers beaux jours pour me promener, rester à l'intérieur ne me pèse pas spécialement. Enfin, je n'ai pas besoin de m'improviser enseignante et de gérer 24h/24 les enfants que je n'ai pas. (Parents de spécimens multiples pas encore autonomes, je vous dédie mon infinie admiration.)

Pour l'instant, nous n'avons pas de problèmes matériels: nos activités professionnelles continuent à tourner, même si nous serons sans doute confrontés à des délais de paiement plus longs que d'habitude. Nous avons un chez nous petit mais douillet, et il est encore possible de remplir notre frigo sans trop de difficulté. Je n'ose pas tenir ces choses pour acquises sur le long terme; du coup, je les apprécie encore plus tant qu'elles durent. 

Même dans un univers aussi réduit que le nôtre en ce moment, il reste des petites joies à savourer. Le casque anti-bruit offert par Chouchou était un achat des plus inspirés, qui facilite beaucoup mon quotidien. Je jubile de voir se dérouler lentement les nouvelles feuilles de ma monstera et je réfléchis aux copines que je lui offrirai plus tard. Je me dis que je vais enfin venir à bout de mes réserves de thé et de produits de beauté. Nous testons plein de nouvelles recettes - enfin, surtout Chouchou, mais je suis une goûteuse enthousiaste! Si mon compte en banque ne se remplit guère, il ne se vide pas beaucoup non plus: les factures en attente une fois réglées, cette période m'aura sûrement permis de mettre des sous de côté et d'envisager plus sereinement mes prochaines périodes de chômage technique. 

Mais la conséquence la plus étonnante et la plus bienvenue de ce confinement, c'est que malgré (ou peut-être à cause de...) la torture mentale qu'il m'inflige, il fait de moi une meilleure personne. Moi dont le plus gros défaut a toujours été une empathie défaillante doublée d'un jugement archi-sévère, je me surprends à faire preuve d'une indulgence inédite envers mon prochain. Les Parisiens qui ont fui vers leur maison de campagne? Si j'en avais eu une, j'aurais volontiers grossi les rangs de l'exode. Les jeunes qui continuent à jouer au foot pépouze en bas de leur immeuble? Si je vivais entassée à 6 ou 7 dans une HLM de 50 mètres carrés, moi aussi, j'aurais sans doute besoin de m'échapper. Les extravertis qui ne peuvent pas s'empêcher de rechercher la compagnie des autres? Si on me forçait à aller contre ma propre nature et à fréquenter des gens tout le temps, je pense que très vite, je pèterais les plombs et n'en aurais plus rien à foutre des consignes sanitaires. La situation est inédite pour tout le monde; personne n'y était préparé et peu d'entre nous la vivent sereinement. Je crois que la plupart des gens sont désorientés, sous pression pour une raison ou pour une autre, et qu'ils font de leur mieux avec les ressources matérielles et mentales dont ils disposent. Pourvu que cet état d'esprit perdure chez moi après la crise...

2 commentaires:

Elisa a dit…

Je te lis tout le temps, je commente rarement mais là, c'est fou comme je me suis reconnue. Le moral qui part en vrille. L'angoisse chronique qui croît chaque jour davantage. Même la prise du demi xanax et surtout, l'empathie (bien que moi, je sois déjà assez empathique en général) pour les gens qui désobéissent un peu ou beaucoup aux règles du confinement...Ma plus grande crainte: qu'on ne soit pas "libérés" assez rapidement et que je perde, définitivement, ma santé mentale...

ARMALITE a dit…

@Elisa: Il y a eu des moments la semaine dernière où j'ai eu assez peur de ça aussi. J'ai des amis gravement dépressifs qui sont confinés seuls et je m'inquiète beaucoup pour eux. Heureusement qu'il y a internet pour garder le contact! Prends soin de toi.