mardi 21 avril 2020

Le temps suspendu




Passés l'hébétude du début, les projets à annuler, le quotidien à réorganiser, une routine s'est installée peu à peu. Inquiète, mais pas nécessairement désagréable pour ceux d'entre nous qui ont la chance d'avoir des conditions de vie décentes. On a vécu au ralenti, avec un moral qui jouait au yoyo selon les jours et l'actualité. On a renoncé à repeindre la cuisine en apprenant le coréen, ou à se foutre la pression pour quoi que ce soit d'autre hormis sortir de cette épreuve vivants et plus ou moins sains d'esprit. 

A présent, le déconfinement se profile pour début mai, et ce n'est pas le soulagement fou qu'on anticipait. On a bien compris que le cours normal de nos existences ne reprendrait pas avant longtemps: la découverte d'un traitement ou d'un vaccin. D'ici là, il faudra porter un masque en public - par prudence sinon par obligation légale -, éviter les contacts physiques, continuer à flipper en allant faire les courses, limiter dans la mesure du possible notre usage des transports en commun, s'inquiéter pour nos aînés, faire notre deuil des spectacles, des voyages et de beaucoup d'autres choses qui pimentaient notre vie. 

Pendant des mois encore, les angoissés dans mon genre ne feront rien sans avoir calculé préalablement le ratio risque/récompense, et à la plus petite quinte de toux, ils se lanceront dans des adieux déchirants à leurs proches. Une fois la pandémie terminée, les bouleversements qu'elle aura induits se révèleront-ils positifs ou non? Le potentiel est énorme dans les deux sens. Ce sera l'occasion de dévier enfin de notre trajectoire suicidaire ou l'accélération qui précipitera le crash annoncé. Pour l'instant, la pièce tournoie en l'air, et bien malin qui peut dire de quel côté elle retombera. 

Du coup, on se dit qu'on n'est pas si pressés de retourner dans le monde du dehors. On n'est pas bien là, à chiller en pyjama devant Netflix avec les cheveux gras et les mollets en friche? A ne plus se forcer à mettre le réveil et à se laisser tirer du sommeil par le chant des oiseaux? A savourer nos privilèges encore plus que d'habitude - notre jardin où la nature s'éveille, la vue géniale depuis notre salon, la chaleur de l'amoureux contre qui on se blottit le soir, la bonne odeur dans le cou de nos enfants? A éviter de penser aux lendemains si incertains? Ce temps suspendu, parfois ennuyeux mais familier et rassurant - au fond, est-on si pressé qu'il se termine?

6 commentaires:

Ness a dit…

Haha. Non, pas pressée du tout. Je flirtais avec le burn out militant avant le confinement et là dans ma tête, c’est soit la révolution et la pièce qui tombe du bon côté, soit je deviens femme au foyer, ermite et jardinière en faisant l’école à la maison et vivre dans le déni du monde ( la demi-mesure). Si j’arrive à viser entre les deux, j’irais bien manger une glace chez Gaston. Je suis soulagée pour les femmes et les enfants violentés, les précaires de toutes nature mais sachant que c’est pour les voir renouer avec ni plus ni moins que des trop indispensables stratégies de survie dans une société ultra libérale que ça ne fait même pas sourciller, c’est de la perversité émotionnelle. Dans le monde d’avant et dans celui-ci, je suis lourde de centaines de récits de vie de femmes, dont celui, glaçant, de cette maman désespérée qui m’a avoué un jour avoir pensé à un suicide avec ses enfants. Donc je ne veux pas retourner dans le monde d’avant. Je suis en migraine depuis l’annonce du déconfinement, c’est bon, je pense que j’ai trouvé la source de mon problème de santé 😬

Méghane a dit…

Très beau texte. Merci de continuer à écrire, jour après jour, malgré tes angoisses.

Anonyme a dit…

Moi je continue à travailler, à m'occuper des personnes âgées très inquiètes et déprimées ;)
Bisous nad :)

ARMALITE a dit…

@Nad: Toute mon admiration et mon soutien. J'imagine qu'on a moins le temps de contempler ses états d'âme quand on fait partie de ceux qui continuent à bosser pour faire tourner la société. Merci à toi.

Anonyme a dit…

C'est gentil :) comme on dit on y va et on ne réfléchit pas trop. Je fais extrêmement attention pour tout le monde,mes petits papys et mamies,mon entourage et ma fille qui a 4 malformations cardiaques. J'ai plus peur du "après",des contres coups physiques et psychologiques. En attendant on avance un jour après l'autre et surtout on aime encore plus les petits bonheurs de la vie :)
Bisous Nad ;)

ARMALITE a dit…

@Nad: C’est vraiment une belle attitude, je te souhaite de traverser tout ça au mieux!