mardi 14 avril 2020

L'anxiété au temps du Covid-19




Depuis une semaine, je m'interroge sur la pertinence de continuer à publier sur les réseaux sociaux. Il me semble que tout est potentiellement crispant: les tentatives de positiver coûte que coûte une expérience douloureuse voire tragique pour beaucoup, mais aussi l'aveu sincère de difficultés psychologiques grandissantes. Dans les phases où je vais à peu près bien, je répugne à l'idée de passer pour une insupportable donneuse de leçons qui pontifie du haut de ses privilèges. Dans les périodes où je suis au fond du trou, je me demande à quoi ça servirait de contaminer mes lectrices qui doivent déjà avoir fort à faire pour maintenir leur propre moral à flot. 

Hier j'ai lu un article de The Economist qui parlait du syndrome post-traumatique que le confinement allait engendrer, et les commentaires (que je n'aurais pas dû parcourir, je sais) m'ont vraiment blessée. Non que je me soucie du fait que de parfaits inconnus me prennent pour une mauviette: ils peuvent aller se faire cuire le cul sur le barbecue de leur malveillance. Mais ça ravive ma croyance erronée que l'angoisse et la dépression ne sont pas de vraies maladies, juste une faille de raisonnement ou un défaut de volonté surmontable au prix d'un petit effort. Cette certitude héritée de mon père - chez qui elle a fait des ravages jusqu'à la fin de sa vie - est très profondément ancrée en moi, et involontairement alimentée par plusieurs de mes proches qui ont la chance de ne souffrir d'aucun trouble mental. Les circonstances ravivent une honte tenace que je me serais bien passée de devoir gérer en plus du reste. 

En temps normal, je considère que c'est un sujet intéressant justement parce que difficile et peu abordé, que c'est bien de pouvoir en discuter entre personnes concernées pour se sentir moins seules. Là, j'ai l'impression que ça revient à nous enfermer toutes dans le tambour d'une machine à laver programmée pour tourner à plein régime jusqu'à l'arrivée d'un vaccin. Je ne crois pas que ça aide qui que ce soit. Mais peut-être que je me trompe. Honnêtement, je n'ai plus de certitude sur rien. Et comme les gens sont à cran, à la moindre divergence de point de vue, les discussions partent vite en vrille. Je n'ai pas assez d'énergie pour me fâcher avec qui que ce soit ou pour ajouter le plus petit soupçon de culpabilité à une charge mentale qui m'écrase déjà. 

Je pourrais évidemment me contenter de sujets neutres. Mais ce n'est pas comme si j'avais beaucoup de restos à tester ou d'expos à visiter en ce moment. Je manque de motivation pour lire ou faire du yoga, donc adieu les critiques de romans et la liste perpétuellement repoussée de mes 10 vidéos préférées d'Adriene. J'ai même du mal à trouver quoi raconter dans ma récap de la semaine, qui se veut un minimum drôle et pas plombante. J'envisage une compil des ressources anti-angoisse que j'utilise en ce moment (et qui ne font pas de miracle, mais qui aident quand même). Au-delà de ça, je ne sais pas trop. Je n'arrive même pas à déterminer ce que j'ai envie de lire sur les blogs des autres. J'aime les gens qui semblent avoir conscience de la gravité de la situation et qui parviennent quand même à envoyer des messages apaisants de résilience: les apocaloptimistes, selon un mot-valise inventé par Mesa Fama. Mais clairement, mon câblage mental m'empêche d'adhérer au club.

9 commentaires:

Mah a dit…

Tu as ecrit "l'angoisse et la depression sont ne sont pas de vraies maladies". Je sais que ce n'est qu'une coquille mais elle est touchante et signifiante.

Il nous faut prendre soin de nous (nous mêmes et les uns des autres) et de notre environnement (intime comme global). Tout ce que tu écris montre que tu as compris ce principe essentiel et que tu as la générosité de partager ta manière de le comprendre, qui ne parlera pas à tous, mais à plus d'un.

Rien que ça, c'est déjà faire le bien.

Quand au reste, ça passera.

Merci de rester sur le pont. A ta façon.

Anonyme a dit…

Nous faisons tous ce que nous pouvons, avec les ressources que nous avons ou parfois découvrons ne pas avoir.
J'imaginais lire énormément, faire plein de trucs remis à plus tard dans mes to-do list mensuelles... et au final je procrastine beaucoup et ne parviens qu'à relire des ouvrages "doudous", ceux que j'ai beaucoup aimé. (Ne parlons pas de bonnes résolutions genre "réviser seule pour mon passage de grade" -qui n'aura certainement pas lieu ceci dit- ça ne marche pas... ou de "préparer des trucs pour le boulot" sans possibilité de me procurer du matériel avec le confinement...)
Ne serait-il pas bon de t'accorder le droit de ne pas avoir envie ? Si tu n'es pas d'humeur à poster, on te lira toujours avec plaisir plus tard :)
Prends soin de toi, et courage <3

Mélusine

Ladypops a dit…

Essaie... essaie de publier un article, essaie de ne pas en publier, essaie de faire comme tu as envie. Selon ta force et tes besoins.

Tu risques d'avoir autant de personnes qui vont te dire "ouille ça me crispe toute cette angoisse" que de gens qui vont te dire que ça leur fait du bien de ne pas se sentir seule.

Tu es responsable de la manière avec laquelle tu vas exposer tes sentiments mais pas du tout de la manière avec laquelle ça va être reçu.

A mon sens, l'expression de ton ressenti peut servir aussi à ceux qui ne vivent pas ce que tu vis. On est nombreux-ses à vivres nos angoisses, nos peurs, notre zen aussi, de manière différentes. Peut-être que celui ou celle qui lira ton expérience pourra mieux comprendre son/sa proche.

Peut-être qu'un petit avertissement en début d'article est une solution aussi. Ainsi, libre à la personne qui va te lire de choisir ou non si elle est en état de te lire ou non.

Quoi qu'il arrive, fais ce qui te fait du bien.

Ophelia a dit…

Bonjour Armalite,

Ça doit faire depuis 2012 que je te lis (horreur, que le temps passe vite), je n'ai jamais commenté, parce que je n'ai jamais eu quelque chose que j'ai jugé assez intelligent à dire. Là encore, je ne pense pas que ce soit si intelligent, mais au moins, lire mon commentaire peut peut-être te faire sentir moins seule.

Déjà, si tu ne connais pas, je te conseille cette vidéo https://www.youtube.com/watch?v=kR6l9Jirbe4 La chaîne est animée par un psy, très drôle d'ailleurs, et qui vient dégommer cette idiotie de volonté qui nous pourrit la vie. Ça peut peut-être te soulager un peu d'entendre les arguments de quelqu'un de pro en la matière.

Puis, sur la honte de ne pas t'en sortir, "alors qu'un petit peu de volonté aiderait pourtant", j'ai été boulimique pendant 10 ans et je pense qu'il ne s'est pas passé un jour sans que je me dise ça. "Aujourd'hui, ça suffit, plus de crise, on mange comme une personne normale et basta avec cette obsession, un peu de volonté que diable". Ça a apporté quoi? Rien. Aucun effet, voir ça a empiré, car chaque jour qui se terminait où j'avais encore fait une crise, j'avais en plus à subir l'échec attribué à mon manque de volonté. C'est en effet une double peine.

Pourtant je pense que la partie de nous qui voudrait que ce soit possible de gérer ça par la volonté, elle dit peut-être aussi quelque chose. Elle dit éventuellement sa souffrance de perdre en liberté et en autonomie. Cette partie de nous qui nous culpabilise parce qu'on y arrive pas par la volonté, elle souffre peut-être aussi de ce tourbillon dans lequel on se trouve emporté et face auquel elle est effrayée, parce que c'est hors de notre contrôle. Parfois, juste se connecter à cette partie de soi culpabilisante et effrayée pour lui dire qu'on la comprend, et qu'on accueille sa frustration, ça peut aider.

Ensuite, je ne sais pas à quoi tu fais référence lorsque tu dis: "je répugne à l'idée de passer pour une insupportable donneuse de leçons qui pontifie du haut de ses privilège", mais sur ton blog, jamais je n'ai eu ce sentiment. Au contraire, quand je viens te lire, je découvre à chaque fois ce qu'une personne sincère veut bien dévoiler sur elle et ça me touche. J'apprécie ton ton nuancé entre tes difficultés et les solutions que tu déploies pour les surmonter, tout en modestie justement. Jamais comme une donneuse de leçons, mais comme quelqu'un qui partage le chemin sur lequel elle est engagé. Merci pour ça. Ça fait du bien.

Même si chacun-e, nous vivons des situations différentes, se connecter à d'autres être humains, en cette période, ça fait du bien. Et même si en ce moment, tu parviens seulement à raconter des choses graves, c'est ainsi. Comme tu le dis très bien, ce n'est pas comme si on courrait le monde entre restos et expos en ce moment. Donc, c'est plutôt normal.

Ma question pour toi, ce serait plutôt: est-ce que partager ici ou sur les réseaux sociaux, ça peut te faire du bien à toi, en mode purement pour toi, si oui, comment? Selon quels aménagements ou à quelles conditions? Tu dis déjà que tu ne veux pas entrer dans de grandes discussions par exemple, eh bien, soit pas de discussions. Tu postes et tu tournes les talons si les réponses se font polémiques.

Quant à ce que ça peut apporter aux personnes qui te lisent, je n'ai pas la prétention de parler pour d'autres, et j'ai déjà commencé à le dire ci-dessus, mais moi, en tous cas, te lire me fait du bien. Je n'ai pas forcément autant d'anxiété que ce que tu décris, mais ça fait aussi des dizaines d'années que je déploie toutes sortes de solutions pour lutter contre l'anxiété et lire l'expérience d'un autre être humain en la matière, ça fait du bien.

Ophelia

Mariposa a dit…

Oui, la dépression est bien une maladie, même si elle n'est socialement pas reconnue. En ces temps difficiles, il faut surtout se protéger et rester bienveillant envers soi-même. Ne sois pas trop dure avec toi-même et protège-toi un maximum. Tu as l'air de suffisamment te connaître pour cela et tente au maximum d'éviter ce qui pourrait te blesser ces jours-ci. Prends soin de toi.

Miss Zen a dit…

On fait comme on peut. Je choisis d'écrire les jours où je le sens où j'ai assez d'énergie et je parviens à me structurer un peu.
Ce que je trouve intéressant c'est la sincérité : toutes les expériences me semblent intéressantes. Et ton point de vue, ton ressenti me semblent toujours utiles, pertinents et intelligents.
Tu devrais te demander si ça te fait du bien d'écrire pour évacuer. Si ça te fait bien alors continue, personne n'est obligé de te lire et ceux qui le font y trouvent leur compte et apprécient. C'est mon cas.
Je suis peut-être une sorte de ravie de la crèche tendance angoissée mais je crois que ça va aller, on va s'en sortir.
En attendant prends bien soin de toi.

Elisa a dit…

La dépression et l'anxiété sont de vraies maladies...Pas de doute à avoir là-dessus...et même si ces troubles portaient un autre nom, c'est quand même et toujours, extrêmement, pénible à vivre et l'avis des autres, on s'en tape.
Le mieux que j'ai trouvé, c'est de vivre un jour à la fois. Revenir au présent, sans cesse. Au là, maintenant. ça m'empêche de tomber dans des projections effrayantes...
Cette période craint. Je ne cesse de l'écrire sur mon propre blog et ceux qui sont là à tenter de nous faire avaler une pseudo et fake positive attitude m'exaspèrent au plus haut point. Je préfère être réaliste et optimiste que positiviste et aveugle.

Laurence a dit…

Moi je trouve que tes textes font du bien. C'est égoïste sûrement de souhaiter que tu continues (pour autant que l'échange avec les lecteurs te fasse du bien à toi aussi), mais sache que tu es lue et appréciée. Je suis d'accord avec toi quand tu dis que les gens sont à cran...Que ce soit dans la vie réelle (quand les seules interactions sociales qu'on a avec des inconnus au supermarché et à la pharmacie tournent au vinaigre, ce n'est pas très agréable) ou sur les réseaux...Je me demande bien ce qu'on va devenir! Il va y avoir du boulot pour les psys en tout cas.

Anonyme a dit…

Comme dit par Ladypops et d’autres, il me semble que le meilleur principe sera toujours de faire ce qui te fait du bien. Pour ce qui me concerne, j’apprécie la sincérité de tes posts et ta façon de les écrire. Les philosophes zen m’agacent un peu. Je bénéficie davantage des partages de ceux qui allient introspection, autodérision et créativité. Déprimée ou gaie, en partageant ce que tu ressens, tu m’aides à réfléchir à mes propres ressentis et tu fais partie de ces liens avec des « inconnus », à la fois superficiels et essentiels pour un animal social.
PS: merci Ophelia pour le lien vers la vidéo sur la volonté