mercredi 29 avril 2020

La vérité, toute la vérité, rien que la vérité




De la fascination pour la culture goth qui a marqué la fin de mon adolescence et la première moitié de ma vingtaine, j'ai conservé un trait de caractère finalement peu répandu: je n'ai pas peur de contempler mes abîmes intérieurs. Quand j'étais jeune, il se peut même que j'aie un poil exagéré leur noirceur pour me sentir plus intéressante. Quelques décennies et autant de drames plus tard, la tendance s'est inversée: dans la vie de tous les jours, je parais beaucoup plus gaie et désinvolte que je ne le suis réellement. 

Il y a des gens pour qui la politesse envers autrui consiste à être toujours tiré à quatre épingles. Moi, je me fiche de mon apparence. Mon unique élégance sociale, je la place dans le fait de n'embêter personne avec mes problèmes. Je ne me confie pas spontanément. Je ne cherche pas d'aide, voire je rejette celle qu'on m'offre. Au pire, j'admets que ça ne va pas trop, mais je me hâte de compenser en relativisant ou en faisant un trait d'humour, parce qu'on a tous nos soucis et que mes amis n'ont pas signé pour devenir les déversoirs de mon mal-être. 

Si j'étais capable de me confier à un.e inconnu.e, je serais en thérapie depuis longtemps. Mais il me faudrait sans doute dix ans de séances hebdomadaires avant de cracher le moindre truc vraiment personnel, et honnêtement je n'ai pas la patience. A la place, je lis des ouvrages sur la psychologie et le fonctionnement du cerveau; je m'auto-analyse constamment; je couche le résultat de mes réflexions par écrit pour le rendre plus concret et quand il me paraît intéressant pour d'autres que moi, je le publie ici. 

Mais dans certaines limites. 

Concernant mon anxiété chronique, la force principale qui modèle ma vie depuis 12 ans, j'en parle, oui, mais toujours en restant à la surface. Parce qu'internet n'est pas toujours un espace bienveillant. Parce que je n'ai pas envie de susciter la compassion ou la pitié, et encore moins qu'on prenne pour un appel au secours mal déguisé ce qui se veut juste un témoignage. On ne parle pas assez de santé mentale. Résultat, les gens qui n'ont pas de problèmes de ce type pensent trop souvent qu'il suffit de "se bouger un peu" pour venir à bout d'une dépression, ou de faire appel à des arguments rationnels pour vaincre une phobie. Et face à tant de méconnaissance désinvolte, les personnes concernées se murent dans le silence de la honte. 

Nous vivons dans une société qui ne nous valide que si nous sommes assez minces, bien habillés et performants, si notre intérieur et nos vacances sont dûment instagrammables. Ne montrer que des jolies choses sur internet, c'est un parti pris que je peux tout à fait comprendre: on a bien le choix de ce qu'on veut révéler de soi ou non, et l'actualité est si souvent anxiogène que ces petites bulles d'évasion peuvent faire énormément de bien. Je suis une très grande fan de comptes comme celui d'Anne-Solange Tardy dont les photos comme les textes irradient une grâce merveilleuse, ou de A clothes horse qui met en scène une vie campagnarde rêvée pour l'esthétique de laquelle il existe même un nom: le cottagecore. Elles ont trouvé l'histoire qu'elles voulaient raconter, et c'est une histoire que j'apprécie. 

Mais l'histoire que je veux raconter, moi, ce n'est pas celle d'une presque-quinqua plutôt chanceuse dans la vie qui fait un job sympa, fréquente beaucoup les musées, mange souvent au resto et voyage deux ou trois fois par an quand le monde n'est pas paralysé par une pandémie. Cette histoire-là, elle n'est pas fausse, mais elle est peu intéressante et surtout très incomplète. Avant d'être et de faire toutes ces choses enviables, je suis une personne torturée par son propre cerveau, une personne qui selon les périodes doit mobiliser une partie plus ou moins grande de son énergie juste pour ne pas se jeter sous un train, parce qu'elle ne voit pas d'autre moyen d'oblitérer les scénarios terrifiants qui défilent en permanence dans sa tête. 

Je ne demande à personne d'y remédier ni même de me ménager pour ça. Mais le confinement que nous traversons m'a fait prendre conscience à quel point c'était important pour moi de dire la vérité, et pas seulement quand cette vérité est joyeuse, esthétique ou socialement acceptable. La moitié rose du nom de ce blog existe bel et bien; j'ai toujours un grand plaisir à la partager et aucune intention d'arrêter de le faire. Mais la moitié noire demande à s'exprimer davantage qu'elle ne l'a fait jusque là. Cela rebutera sûrement certain.e.s d'entre vous. Je m'en console d'avance en me disant que ça en aidera peut-être d'autres à se sentir moins seul.e.s. 

11 commentaires:

FraiseDesBois a dit…

Merci

Gasparde a dit…

Merci merci merci merci merci :D

On est un peu (beaucoup) dans la merde, et pourtant la pression à rester socialement conforme elle n'a pas disparu, loin de là !

Anonyme a dit…

En effet, ça en aide d’autres à se sentir moins seuls (C’est pour une amie bien sûr)

Ariane

mmarie a dit…

Un merci s'ajoute au choeur qui précède, et du fond du coeur. Je suis là pour le rose ET le noir

Unknown a dit…

Si nous suivons ton blog, j'ai l'impression que c'est parce-que nous avons aussi notre part rose et notre part noire.
Ce que tu écrit n'est jamais superficiel, tes lecteurs, lectrices, doivent se reconnaître au travers de tes mots...
Pour ma part, il m'est arrivé de tellement me reconnaître que j'ai préféré ne pas commenter pour ne pas sombrer plus.
Je te trouve courageuse, très, de te livrer aussi honnêtement alors que cet univers virtuel peut-être tellement méchant. Oui, comme la vraie vie.
J'ai du mal a conclure mon message, je crois que ce matin je pourrais me lâcher et parler.
Je vais juste te dire encore un grand merci
Sophie alias unknow quand j'oublie de mettre mon prénom :)

Laurence a dit…

Connais-toi toi-même, disait le philosophe. C'est déjà un bon début. Je te remercie de partager tes analyses. Comme le titre de ton blog était bien trouvé dès que tu l'as démarré.

Asa Isa a dit…

Merci pour ce billet. Je ne vois le problème d'écrire des choses sombres dans un blog, surtout si c'est bien écrit (c'est le cas ici à mon humble avis). Je trouve ton blog plein d'esprit et inspirant, avec toujours un point de vue personnel et pas "mouton". Surtout j'aime bien son côté direct, honnête. J'ai besoin de ressentir un minimum d'empathie (ben oui) pour ce que je lis, entends ou vois.. Donc, le blog des parfaits écolos / parents / photographe / chroniqueurs etc. m'agace plus qu'il me touche, même si je suis sensible aussi à un certain esthétisme (sinon, je ne lirai pas les magazines de style "flow" j'imagine..).

clo a dit…

Bonjour Armalite,

Je te suggère la piste hormonale, même si tu penses que ça n'a rien à voir (je t'ai déjà mis un commentaire dans le genre il y a quelques temps ;)). Je suis moi-même anxieuse chronique depuis l'enfance, (avec attaque de panique sévère à 25 ans) et on m'a diagnostiquée de l'endométriose à 37 ans, j'ai pris un progestatif (visane) et j'ai cru devenir folle : crises d'angoisse violente à répétition (alors que la sophrologie + le psy avaient bien calmé tout ça), j'ai perdu 10 kg (je suis plutôt du genre à maigrir quand je stresse), l'horreur absolue (je prenais du temesta du coup). J'ai fini par arrêter le traitement depuis 1 an et demi et, si l'angoisse reste une part de ma vie (évidemment, en ce moment ça n'aide pas), ça n'est plus invivable comme sous progestatif.
Je ne te suggère pas d'arrêter ton traitement, chacune gère sa maladie comme elle l'entend, mais je me dis que savoir qu'un facteur purement extérieur peut amplifier tout ça permet parfois de "déculpabiliser", de se sentir moins victime de soi-même.J'espère juste apporter un témoignage potentiellement utile et je te remercie de partager autant sur ton blog.

ARMALITE a dit…

@Clo: Sans entrer dans les détails, je prenais déjà des progestatifs longtemps avant l'événement qui a déclenché mon anxiété chronique... et je vais de toute façon les arrêter d'ci un an ou deux pour cause de ménopause :-) Mais ça peut être une piste utile pour d'autres!

Elisa a dit…

Personnellement, si je te lis depuis de nombreuses années, c'est parce que justement, il n'y a pas que du rose...Les blogs qui ne racontent et ne montrent que de belles choses, je n'y crois pas, j'y peux rien. Peut-être parce que j'ai vécu et je vis beaucoup de choses difficiles et que c'est trop léger pour moi. L'alternance,ça rend les gens plus réels, je trouve...Enfin voilà, ce n'est que mon point de vue.

Ness a dit…

Balance nous le rose ET le noir, je prépare un coussin moelleux pour la réception :)