mardi 24 mars 2020

Stratégies du réenchantement #3: Les tactiques pour endurer




Depuis que la Belgique a décrété la fermeture des bars et des restaurants, je ne suis sortie de chez nous qu'une seule fois, pour faire des courses alimentaires. En soi, l'enfermement ne me pèse pas outre mesure: j'y suis habituée, bien qu'avec des fenêtres de liberté qui n'existent actuellement pas. Mais la situation reste épouvantablement anxiogène pour quelqu'un qui imagine douze catastrophes par jour en temps normal. Le décompte des morts augmente chaque soir, et on est toujours incapable d'estimer quand le confinement prendra fin. En onze jours, néanmoins, quelques habitudes se sont mises en place d'elles-mêmes pour préserver ma santé mentale.

Je ne regarde les nouvelles qu'une fois par jour, généralement le matin au réveil: le soleil brille, j'ai bien dormi grâce au Xanax, je vais bientôt être happée par mon boulot - donc, c'est là que je suis apte à les encaisser le moins durement. Pour le reste, je continue à fréquenter les réseaux sociaux qui sont une précieuse source d'interactions, mais je les ai considérablement expurgés. J'ai désactivé mon compte Twitter, et sur Facebook, je me suis momentanément désabonnée de ceux de mes contacts qui ne publient que des trucs alarmistes, pas vérifiés voire limite complotistes. Dans le même esprit, je m'efforce (malgré un raté récent) de ne publier que des choses positives ou humoristiques sur la page du blog. J'observe déjà toutes les recommandations sanitaires à la lettre. Je ne peux rien faire de plus et n'ai pas besoin d'un rappel constant de la gravité de la situation: je la mesure très bien. 

Je prends d'office un demi-Xanax tous les soirs. En temps normal, je lutte toujours jusqu'à la dernière extrémité, et ne me résous à en prendre qu'assez rarement bien que mon médecin m'ait autorisée à l'utiliser comme traitement de fond. De mon père, j'ai hérité l'idée que les médicaments, c'est pour les faibles, et que la santé mentale est affaire de volonté. J'ai eu le temps de déconstruire cette idée idiote (qui lui avait de toute façon assez mal réussi), mais j'avoue qu'il en subsiste des vestiges tenaces au fond de moi, ainsi qu'un orgueil stupide à me débrouiller sans aide extérieure - chimique ou autre. Mais franchement, la période est mal choisie pour placer mon ego au-dessus de mon bien-être. Un demi-Xanax chaque soir, c'est la garantie de passer une fin de journée relativement paisible et surtout de bien dormir 8 heures d'affilée. Je serais débile de m'en priver.

Je pratique la gratitude, encore et toujours. Si je suis revenue de mon engouement d'il y a quelques années pour la pensée positive, je peux dire sans exagération que la pratique de la gratitude a changé ma vie. Chaque fois que je suis tentée de chouiner sur mon sort, elle me permet de dézoomer, d'évaluer ma situation de manière plus globale et d'en voir aussi les bons côtés. En ce moment, par exemple: oui, je suis enfermée dans 45 mètres carrés sans balcon jusqu'à nouvel ordre. Mais avec ma personne préférée au monde - et dans ces circonstances exceptionnelles, je préfère ça plutôt qu'être seule au château de Versailles avec tous ses jardins. Non, ce n'est pas marrant d'avoir dû annuler mes déplacements d'avril, dont un voyage qui comptait particulièrement à mes yeux. Mais j'ai la chance inouïe de rester peinarde chez moi pendant que d'autres livrent cette bataille à ma place dans les hôpitaux ou aux caisses des magasins d'alimentation. Et mon activité professionnelle est préservée: je m'attends à ce que mes prochains paiements soient retardés, mais pour l'instant, le spectre du chômage technique ne me menace pas. Pourvu que ça dure. 

Je donne un minimum de structure à mes journées. Travailler m'occupe l'esprit pendant 5 heures et me raccroche à un semblant de normalité bienvenu. Le reste du temps, je me force à effectuer les travaux ménagers parce qu'un environnement cracra serait nocif à mon moral, et si je me sens d'attaque, je fais des trucs utiles dans l'appartement: tri, rangement, menues réparations... Je continue mes To Do Lists quotidiennes, mais elles ne sont là qu'à titre indicatif: la période est mal choisie pour m'imposer des contraintes de productivité autres que professionnelles. 

Pour le reste, je me lâche la grappe comme jamais. En temps normal, j'ai de hautes exigences vis-à-vis de moi-même. Depuis onze jours, elles se sont réduites à un objectif très simple: ressortir de ce confinement vivante, pas plus cinglée qu'avant et toujours en couple avec Chouchou. Si je pleure devant un épisode de série télé, ben je pleure. Si je suis triste de voir tous ces apéros sur Skype alors que ma soeur n'a jamais répondu à ma suggestion qu'on se parle le week-end dernier, je m'accorde le droit d'être triste au lieu de me dire juste: "C'est comme ça et tu n'y peux rien". Si les nouvelles m'assomment, j'admets que les nouvelles m'assomment, que c'est humain et que j'ai le droit de déprimer même si ça n'arrange rien. J'apprends à être un peu douce envers moi-même. 

Je prends les choses un jour à la fois. Extrêmement contre-nature pour moi qui aime tout planifier six mois à l'avance, mais c'est un excellent exercice de lâcher-prise. Si nous sommes en bonne santé et que nous avons de quoi manger, c'est tout ce qui compte pour les 24 heures à venir. Demain sera un autre jour.

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