jeudi 19 mars 2020

Stratégies du réenchantement #2: La perte des repères




Quand on a compris que le Covid-19 arrivait en Europe et qu'on n'y couperait pas, mais qu'on ne se doutait pas encore trop de l'ampleur que ça prendrait, la première chose que j'ai pensée, c'est "Pourvu que ça ne nous empêche pas de partir en Ecosse pour les 50 ans de Chouchou!". Sur le coup, c'était réellement mon unique préoccupation. J'étais encore si jeune et si naïve fin février.

Depuis, j'ai tiré un trait sur ce road trip planifié de très longue date et auquel j'attachais une grande importance symbolique. A un moment en début de semaine dernière, la vitesse à laquelle la situation empirait m'a forcée à dézoomer, à cesser de rester obstinément fixée sur mon nombril (clairement un de mes plus gros travers) pour appréhender la situation dans son ensemble. Et à l'échelle d'une pandémie, ben... mon voyage n'avait absolument aucune importance. 

Je me suis dit que l'Ecosse n'allait pas disparaître, que je serais probablement remboursée des sommes déjà versées, que mon circuit était tout prêt pour plus tard et que je n'aurais qu'à réserver de nouveaux billets d'avion et les mêmes hébergements d'ici quelques mois. Voire, que je pourrais rajouter deux ou trois étapes qui m'avaient fait envie entre-temps. Et que je savourerais notre road trip encore plus intensément après la crise sans précédent que nous aurions traversée. 

Ayant ainsi lâché prise sur un premier sujet, je me suis préparée à vivre sereinement quelques semaines enfermée dans l'appart' de Chouchou à Bruxelles. En temps normal, je bosse déjà à la maison, et j'ai un besoin de contacts sociaux très minimal. Chouchou pouvait télétravailler sans problème, et nous ne sommes ni l'un ni l'autre considérés comme personnes à risque. A la limite, je trouvais l'idée presque sympa: un genre de plan "île déserte" en amoureux, mais sans coups de soleil avec tout le confort moderne et du wifi. 

Puis les nouvelles sont devenues un peu plus alarmantes chaque jour. J'ai vu s'allonger la durée prévisionnelle du confinement selon les scientifiques, et j'ai commencé à flipper: quand allais-je pouvoir rentrer chez moi? En avril, je suis censée recevoir par courrier le code d'activation de mon espace Urssaf et la doc nécessaire pour remplir ma déclaration de revenus 2019. Sans accès à ma boîte à lettres, comment les récupérer? En mai, j'ai un rendez-vous médical important, qui a déjà été repoussé deux fois pour des raisons indépendantes de ma volonté. Après avoir mis pas moins de 3 ans à réunir les conditions nécessaires, je dois absolument faire éradiquer les foutues fourmis charpentières qui bouffent mes poutres. Mon plombier n'a pas pu passer en février, et j'étais déjà un peu à la bourre pour changer mon cumulus: et s'il lâchait brusquement en mon absence? 

Depuis quelques soirs, mon anxiété atteint des sommets. En journée, mon travail m'occupe et me fournit un ancrage rassurant, mais dès la tombée de la nuit, des scénarios d'apocalypse se succèdent dans mon esprit. Pas seulement des catastrophes personnelles, dont j'ai déjà beaucoup de mal à gérer la perspective, mais un véritable effondrement de notre civilisation. Les repères auxquels je m'accrochais tombent les uns après les autres. Moi qui ai toujours un planning vissé six mois à l'avance, je me retrouve en roue libre, forcée de vivre au jour le jour sans savoir ce que le lendemain apportera - hormis pour le fait qu'il sera toujours pire pendant une assez longue période.

En temps normal, je me donne l'illusion de contrôler les circonstances extérieures en étant extrêmement prévoyante. Du coup, si ma belle organisation déraille parce qu'un processus sur lequel je m'appuyais connaît une défaillance (par exemple, si une grève de la SNCF fout le bordel dans mes déplacements planifiés au quart de poil de fondement près), je commence aussitôt à transpirer et à hyperventiler. Or, la seule certitude qu'on pourra conserver après la fin de la pandémie actuelle, c'est que notre monde va devenir de plus en plus incertain. Pour y survivre avec un minimum de sérénité, je dois apprendre à m'adapter au lieu de faire une crise d'apoplexie chaque fois que les choses ne se déroulent pas comme elles l'auraient dû selon l'horaire officiel, le règlement ou la logique. De ce point de vue, le Covid-19 m'offre une formation accélérée absolument insurpassable, un vrai boot camp du lâcher-prise.

2 commentaires:

Bénédicte a dit…

Ce billet me parle tellement. Moi aussi, j'avais planifié un voyage en Ecosse en avril, pour les 10 ans de ma fille. Je le préparais intensément depuis quasi un an...et moi aussi, quand le virus s'est rapproché, je focalisais dessus en priant que le vol ne soit pas annulé ou les frontières fermées... pour ensuite prier qu'exactement l'inverse se produise la semaine dernière :/
Ce n'est que partie remise... J'espère. Car là, je suis en PLS dans mon canapé depuis quelques heures avec la trouille au ventre et la boule dans la gorge. Cela me paralyse tellement que je passe mon temps à lire les news et que je suis bien incapable d'investir tout ce supposé temps retrouvé (je continue à bosser, même si de la maison) dans les centaines d'idées partagées sur le net et qu'en plus du reste, je culpabilise de rater mon confinement !

Lucy a dit…

Je te rejoins sur l'effondrement de la civilisation. Je suis très inquiète de la récession économique qui va suivre. Des millions de pauvres survivront au coronavirus. Et quand nos autorités auront vu à quel point il est facile de nous imposer une restriction totale de nos mouvements, j'ai bien peur qu'ils y prennent goût.