dimanche 29 mars 2020

L'apocalypse en pyjama




Il y a seulement quelques mois, même mes rêves les plus délirants, jamais je n'aurais imaginé que la moitié de l'humanité passerait le printemps 2020 recluse sous la menace d'un virus. Oh, j'ai lu des romans d'anticipation qui décrivaient une pandémie, et dûment frissonné en pensant que ça pourrait bien arriver un jour. Mais après plus de deux semaines de confinement, la situation garde un côté tout à fait irréel. Sans doute parce que je suis une introvertie et que je bossais déjà à la maison, de sorte que mon quotidien est assez peu chamboulé.

Mes projets de voyages et de travaux à l'appartement de Monpatelin sont repoussés à une date ultérieure; mes certitudes ont été méchamment bousculées comme celles de tout le monde, et mon moral décrit une courbe folle plusieurs fois par jour, voire par heure. Mais jusqu'ici, mes proches et moi sommes en bonne santé, sans gros problèmes matériels. Tous les jours, je vois passer des témoignages de soignants qui racontent l'horreur dans les hôpitaux, et je cadenasse mon empathie pour ne pas céder à une panique qui n'aiderait personne, ne pas me laisser consumer par une rage incendiaire envers les criminels qui nous gouvernent. La seule personne dont je peux prendre soin en ce moment, c'est moi, et c'est déjà un boulot qui surpasse presque mes forces quand mes pensées partent dans une de ces vrilles catastrophistes dont elles ont le secret.

Entre deux bouffées d'angoisse délirante qui me prennent à la gorge et me recroquevillent en PLS sur mon canapé, la vie se poursuit avec une étrange normalité. J'ai du boulot; j'en ai même trop: paniquée à l'idée que certaines de mes commandes soient annulées, j'ai accepté tout ce qu'on me proposait depuis début mars. Et comme tout est maintenu pour le moment, je me retrouve avec un planning blindé jusqu'à fin septembre. Dans l'ensemble, j'en suis plutôt reconnaissante - d'une part parce que beaucoup de freelances sont aux abois en ce moment, d'autre part parce que le fait de bosser à un rythme soutenu préserve la structure de mes journées et m'empêche de gamberger jusqu'en fin d'après-midi.

Mais ce n'est pas cette fois que je vais devenir une virtuose de la gouache ou ajouter une langue vivante à mon CV. Je profite de toute façon assez peu de mes heures de loisirs. Je pensais que le confinement me permettrait d'annihiler ma PAL; en réalité, je peine à me concentrer sur quelque bouquin que ce soit. J'en ai une dizaine en cours, dont aucun qui me donne vraiment envie de l'ouvrir le soir. Peut-être parce que je les ai mal choisis, mais aussi, sûrement, parce que la lecture exige un degré d'attention que j'ai déjà des difficultés à atteindre pour travailler. 

Dans les hôpitaux ou les EHPAD, des gens s'étouffent et meurent sans une personne aimée pour leur tenir la main; des soignants à bout de force et privés des protections les plus élémentaires luttent au nom de toute une société hébétée, impuissante.
Dehors, le calme est revenu dans les rues; le ciel des villes n'a jamais été aussi bleu ni l'air aussi pur, et les oiseaux chantent à gorge déployée.
Calfeutrée chez moi avec mon amoureux et un stock de Xanax, j'attends la fin en pyjama. 

4 commentaires:

nini a dit…

Cette dernière phrase est folle.

Gasparde a dit…

Je viens d'écrire dans mon journal "Long live the Xanax" :D. Je pense que les anxiolytiques vont connaître le même sort que la farine, les oeufs ou le PQ...

Clo a dit…

Tout pareil, sauf que moi je tourne au Temesta... J'ai essayé de m'en passer mais je somatise, en bonne hypocondriaque, j'ai des crises d'étouffement asthmatique(c'est ridicule quant on pense aux gens qui sont dans les hôpitaux je sais)La situation me terrifie, me peine immensément et me brûle de rage en même temps. J'espère qu'il y aura un après, en tous cas moi j'ai décidé que le point de non-retour était atteint quand j'ai vu les tutos pour les masques en tissus... Attention je ne critique pas l'engagement de ceux qui cousent, bien au contraire, mais le décalage entre une image de la France comme 6ème puissance mondiale, pays avancé etc où l'on n'est même pas capable de protéger le personnel soignant. Et ça m'a rappelé que la canicule de 2003 avait fait 15 000 morts en 2 semaines, quand même. Pourvu qu'on n'oublie pas aussi vite.

Sylvie a dit…

La folle tranquille

Notre ville a été envahie par des papillons. Ils sont grands, beaux, carnivores. On n'a jamais vu tant de papillons dans la ville. Ils ont tout couvert : les rues, les toits, les voitures, les arbres.

Les gens qui se trouvaient dans la rue pendant l'invasion ont été mangés. De ma fenêtre, je vois trois squelettes d'homme et un squelette de chien parfaitement nettoyés.

Les papillons attaquent d'abord les cils, les sourcils, les paupières, les lèvres les cordes vocales et les papilles gustatives. Ce sont les plus violemment colorés qui se partagent tout cela. Les autres font le reste.


Pour l'instant, toute la ville est paralysée. Les gens se sont retranchés chez eux et regardent la rue couverte de papillons, par leurs fenêtres couvertes de papillons.

Les bestioles semblent s'installer définitivement chez nous. Elles continuent même d'y affluer. La couche de papillons est de plus en plus épaisse, on dirait de la neige colorée.


Notre armée n'a rien pu faire contre les papillons. On a dû s'habituer à eux. On s'est finalement rendu compte que les papillons ne dévorent que les êtres vivants qui font des gestes brusques.

Si on bouge très lentement, les papillons ne réagissent pas. On peut même les écraser sous les pieds, ils restent tranquilles et meurent en silence.

D'ailleurs, on ne peut avancer dans la rue qu'en les écrasant. Comme ils sont extrêmement fins, presque transparents, les papillons écrasés se fondent doucement dans leur propre matière réduite en poudre.


La vie de la ville continue dans un ralenti total. Pour traverser la rue, monsieur le Général a besoin de presque une demi-heure. Pour arriver au premier bistrot, qui se trouve au bout de la rue, monsieur le Colonel met presque deux heures.


À cause de tout cela et de notre pensée ralentie, on se parle au rythme d'un mot par jour. Et quand nous faisons l'amour, tout va aussi lentement.

M. Viscniec