vendredi 11 octobre 2019

Où je cesse de m'en vouloir pour mon décalage




Il y a quelques mois, ma copine Mélanie se lançait dans une démarche pour diagnostiquer un éventuel autisme, et j'expliquais dans ce billet pourquoi je n'avais pas l'intention d'en faire autant. L'analyse était assez claire dans ma tête. Je n'avais pas envie d'investir mon temps, mon argent et mon énergie (trois choses que je refuse de dépenser à mauvais escient) dans un processus réputé long et pénible en France. Je savais que le résultat, même positif, ne résoudrait en rien mes difficultés relationnelles ni ne diminuerait mon hypersensibilité à certains stimuli, deux des choses qui ont eu le plus d'impact négatif sur ma vie. Le seul bénéfice éventuel que je pouvais y voir, ce serait que mettre un nom clinique sur ces symptômes me débarrasserait de la culpabilité qu'ils m'inspirent depuis toujours. Je serais certaine que non, ils ne sont pas juste le produit de ma mauvaise volonté, d'un tempérament capricieux ou d'une incapacité à prendre sur moi. Qu'ils font partie de mon câblage originel, et que lutter contre eux serait aussi vain que me rebeller contre ma petite taille en espérant que ça me fera prendre quelques centimètres. 

Depuis ce jour-là, je n'ai pas changé d'avis au sujet de la démarche de diagnostic. En revanche, quelque chose s'est débloqué en moi. Inconsciemment, j'ai décidé de me traiter comme si j'étais bel et bien autiste. Comme si j'avais le droit de cesser de m'en vouloir pour mes différences. Je suis devenue beaucoup plus indulgente avec moi-même, et ça me fait un bien fou. Au lieu de ruminer mes maladresses sociales pendant des heures, des jours, des mois, je me dis: "Bah, tu as fait de ton mieux à l'intérieur de tes limites", et j'accepte que mon mieux, parfois, ce n'est pas grand-chose. J'ai enfin laissé voir à mon amoureux l'ampleur de mon décalage avec les autres et la souffrance qu'il me causait parfois, cette impression d'être une extra-terrestre accidentellement échouée sur une autre planète que la sienne. J'ai renoncé à rester polie dans les transports en commun: quand l'odeur d'une personne me donne mal au coeur (il suffit pour ça d'un infime relent de cigarette froide) ou quand je ne supporte pas qu'on hurle dans un téléphone à vingt centimètres de moi, je me déplace sans remords. J'ai fait mon deuil de l'amie compréhensive et empathique que je ne pourrai jamais être, et embrassé l'amie pragmatique fouteuse de coups de pied au cul que je suis - parfois, on a aussi besoin d'elle. Je privilégie la fréquentation des gens avec qui je peux me comporter sans (trop de) filtre, ceux qui supportent mon humour sarcastique, ma vision pessimiste du monde et surtout mon incompréhension des codes sociaux. Je me félicite de mon mode de réflexion rationnel au lieu de me traiter intérieurement de coeur de pierre. Je m'autorise à moins faire semblant. 

Et c'est comme si un noeud épouvantablement serré venait de se défaire en moi, comme si le fardeau invisible qui pesait sur mes épaules depuis toujours s'était soudain évaporé. Mon décalage (auquel je ne m'aventurerai pas à donner de nom officiel en l'absence de diagnostic) ne fait pas de moi une mauvaise personne, et il ne me condamne pas non plus à une mauvaise vie. Oui, il m'impose des limites, mais des limites à l'intérieur desquelles je me suis très bien organisée, notamment en choisissant un métier qui me permet de bosser seule chez moi. De toute façon, des limites, tout le monde en a. Pas forcément les mêmes que les miennes, mais je connais des tas de femmes bouffées par le manque d'estime de soi et/ou le besoin permanent de validation - un problème qui m'est tout à fait inconnu. Ironiquement, c'est sans doute à mon fameux décalage que je dois aussi ma confiance en moi et mon indifférence à l'opinion d'autrui. Elles sont le versant positif de mes défaillances, et elles ont autant de valeur que l'aisance sociale qui me fait défaut.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Le manque d’estime de soi ? Le quoi ? ^-^

Mélusine

ElanorLaBelle a dit…

Je fais partie de ces gens qui n'ont pas confiance en eux, qui portent attention à ceux que les gens extérieurs peuvent penser (et, pire, à imaginer ceux qu'on peut penser de moi, ie, à faire porter aux autres mes propres insécurités) et qui ont cette sensation qu'ils leur manquent des clés pour vivre en société. J'ai réussi à en atténuer les effets en m'entourant de gens "qui me correspondent", mais ça reste un gros handicap.

Je pense que le rapport aux autres, à l'autre, est compliqué. Parce qu'on a tous nos défauts, nos qualités, mais qu'on pense faire bien en les filtrants. Certes, on en a un minimum besoin; sinon le monde serait invivable. Mais si on était tous un peu plus raccord avec notre nature (parce que c'est bien beau de faire des "efforts de caractère" au bout d'un moment on va pas changer du tout au tout non plus...) je pense que globalement on se porterait mieux. Créer des filtres et décortiquer les filtres des autres, c'est fatiguant.

Tetepe a dit…

J'ai toujours été en décalage et j'en ai longtemps souffert. Et puis... Et puis la vie m'a fait un cadeau bien particulier avec un fils autiste modéré, peu verbal. Une découverte fracassante, des débuts dans un monde parallèle compliqués. Mais en adaptant mon mode de vie pour qu'il soit heureux, j'ai enfin trouvé la tranquillité que je cherchais tant. Oui, avoir un plan b, c, d, e, f au cas où, ça peut sembler étrange à certains mais cela me repose. Programmer et anticiper les choses également. Quand il a été diagnostiqué, le spécialiste souhaitait que je me fasse bilanter moi aussi. Je lui ai expliqué que, d'un, je n'aurais clairement pas le temps et que, de deux, j'avais construit une vie qui me convenait parfaitement. Savoir si j'étais ou pas autiste n'aurait rien changé à mon existence. Les gens me trouvent "spéciale" et ça me va bien.