mardi 7 mai 2019

Nos vérités contraires




Lors d'un pétage de plombs récent, j'ai jeté des horreurs à la tête de Chouchou, et au cours de la discussion qui a suivi, je me suis excusée en disant que je ne les pensais pas vraiment. Il m'a répliqué que ce qui sort quand on est à bout, c'est toujours la vérité profonde. J'ai contré que pas du tout: lui-même m'avait également balancé des atrocités à l'occasion d'anciennes disputes alors que de toute évidence, il ne les pensait pas. J'ai cité un exemple spécifique et il m'a dit que si si, il le pensait, en expliquant pourquoi. Ce qui ne l'empêche pas de m'aimer, et de me le répéter très souvent sous des formes aussi flatteuses qu'argumentées. Malgré nos accrochages spectaculaires, on va sur nos 13 ans de relation - un fait sans précédent pour lui comme pour moi. Il faut donc croire que l'on pense effectivement des choses très dures l'un sur l'autre, mais que ce négatif est plus que contrebalancé par les qualités qu'on se trouve mutuellement. 

Ou peut-être que c'est un peu plus compliqué que ça.

Peut-être qu'au-delà d'un simple bilan comptable à base de + et de -, nous sommes ambivalents par nature, infichus d'aimer inconditionnellement, mais aussi capables de naviguer dans les nuances du gris au lieu de percevoir les choses et les gens d'une façon manichéenne. Pour déplacer le débat sur un terrain moins intime et néanmoins lié au pétage de plombs susmentionné, prenons ma relation à Bruxelles. Selon les moments, j'adore cette ville ou je la déteste. Et bien sûr, je peux faire une liste comparative. Dans la colonne des +, il y aurait: sa position géographique idéale pour voyager en Europe, son sympathique côté Tour de Babel grâce à la présence du Parlement Européen, la richesse de sa vie culturelle (surtout comparée à Toulon...), le coût de la vie relativement abordable par rapport à beaucoup d'autres capitales d'Europe de l'Ouest, les amies que je m'y suis fait au fil du temps. Dans la colonne des - : la grisaille qui me mine à longueur d'année, l'absence de charme de la plupart des quartiers, et surtout le numéro d'équilibriste auquel je suis obligée de me livrer du point de vue financier/organisationnel en vivant à mi-temps dans deux pays dont un que je n'ai pas choisi. Selon mon humeur du jour, je penche plus facilement d'un côté ou de l'autre. Il n'est pas plus vrai de dire que j'aime Bruxelles ou que je la déteste. Ces deux sentiments contradictoires cohabitent en moi tout le temps, et en fonction des circonstances, c'est l'affection ou le rejet qui remonte plus près de la surface. 

Autre exemple: l'achat de mon appartement. Sur certains points, je pense que c'est une des pires décisions que j'ai prises de ma vie, et sur d'autres, il me semble que c'est une des meilleures. En fait, c'est les deux en même temps. Ca a pompé beaucoup de mes ressources de manière inutile et limitante pendant des années, mais maintenant que mes revenus sont en chute libre, j'apprécie d'avoir un logement dont j'ai fini de rembourser le crédit et que je peux toujours revendre en cas de besoin. Quant à l'appartement lui-même, il possède un certain nombre de caractéristiques que j'adore et que j'aurais du mal à retrouver ailleurs, mais aussi d'autres qui m'auraient fait renoncer si j'avais pris conscience du degré de stress qu'elles m'inspireraient avant de signer le compromis de vente. (Vivre au dernier étage, quelle horreur! A chaque rafale un peu violente, j'imagine le toit s'envoler au-dessus de ma tête...)

C'est pareil avec les gens. Je ne vois qu'une seule personne vis-à-vis de qui je n'éprouve aucune ambivalence - et c'est peut-être parce que je ne la connais pas si bien que ça au fond. Tous les autres membres de mon entourage proche m'irritent parfois au point que je les carbonise mentalement au lance-flammes tout en m'efforçant de garder une expression neutre face à eux. Y compris Chouchou et ma soeur, qui occupent la première place ex-aequo au hit-parade de mes êtres humains préférés. Je prendrais une balle pour chacun d'eux, mais l'un comme l'autre possède certains traits de caractère qui me donnent envie de me réinscrire dans une salle de boxe pour passer ma frustration sur un sac de frappe. Et je suis bien certaine qu'ils en ont autant à mon service, en positif comme en négatif. 

J'imagine que c'est normal, que nous sommes tous ainsi à des degrés plus ou moins prononcés. Mais pour moi qui ai un jugement très tranché et qui déteste éprouver des doutes ou de l'incertitude, c'est une complexité malvenue, déstabilisante et culpabilisante à la fois. Ca me donne l'impression de ne jamais savoir où j'en suis alors que j'ai besoin, pour bien fonctionner, d'avoir une vision claire et stable du monde qui m'entoure. Je me sens comme un programme informatique bugué par des instructions contradictoires, implanté dans un environnement trop complexe et trop subtil pour lui. Et qui ne trouve pas la formule pour s'y adapter. 

7 commentaires:

Ladypops a dit…

Culpabilisante ? Tu t'en veux d'éprouver des sentiments négatifs mais de continuer a le faire/aimer quand même ?

ARMALITE a dit…

@Ladypops: Je m'en veux d'éprouver des sentiments négatifs de façon générale, et en particulier vis-à-vis des gens que j'aime.

Ness a dit…

J’aime beaucoup la phrase sur la carbonisation au lance-flammes avec expression neutre. La seule raison pour laquelle je connais des gens depuis plus de 10 ans, c’est mon compagnon qui me temporise quand je veux mettre une fin irrémédiable à une relation après avoir éprouvé l’émotion lance-flamme. Souvent, c’est parce que je suis heurtée du peu de sensibilité des personnes en question. Mais vu la hauteur de mes exigences en la matière et l’intensité de la réaction, c’est sûrement moi qui suis hypersensible. Et j’aime mon compagnon pour cette façon de temporiser. Mais je le déteste parce qu’il ne se met jamais en colère. Voilà voilà.

Ladypops a dit…

Je comprends.

Tu parlais dans un article précédent du fait que parfois notre première pensée n'est pas forcément la bonne/très politiquement correcte, mais qu'au final, on l'a faisait évoluer. Finalement tu peux faire de même avec tes sentiments négatifs. Rien ne t'empêche de te dire que oui, tu trouves que l'attitude d'un tel est profondément dérangeante, mais que ce n'est pas représentatif de son ensemble et qu'un désaccord ne veut pas forcément dire une fin en soi.
J'ai de gros problèmes avec mon beau-frère, je crois que c'est la personne qui m'énerve le plus au monde, je ne suis pas d'accord avec sa façon de penser. Mais je sais pourquoi il pense ainsi, (son parcours, ses angoisses, etc...) alors quand il m'énerve, je peux respirer un bon coup et me dire que peut-être si j'avais vécu la même chose que lui, je réagirais comme lui. Ce qui ne m'empêche pas, de parfois, lui dire ce que je pense (quand je pense qu'il est prêt à entendre), mais je suis alors calme et ça me fait du bien. :D
On a tous eu des moments où un proche nous a tellement cassé les pieds qu'on a eu envie de lui arracher la tête je te rassure. Mais je vois ça aussi comme une preuve d'attachement. Parce que les gens qui ne t'importent pas, tu t'en fous.

Je n'ai jamais eu à subir ta colère, tu n'as jamais été "désagréable" avec moi (ou alors je ne m'en suis pas rendue compte) je ne peux certes pas juger cet aspect de ta personnalité. Mais il me semble bien normal d'éprouver des sentiments négatifs même pour ceux qu'on aime. J'aurais un tout autre discours si j'avais le sentiment que tu as envie de blesser les gens, ce qui j'en suis sûre n'est pas le cas.

Je trouve que tu as un bon fonctionnement. Même si tu t'emportes, tu es capable d'avoir un dialogue avec chouchou et ça c'est énorme ! Tu pourrais rester sur tes positions, tout faire péter et pourtant tu es capable de revenir. Ce qui est, pour moi un très très gros effort et une preuve d'amour. Je fais partie des gens qui ne reviennent pas une fois parti, même si ça fait mal.

ARMALITE a dit…

@LadyPops: Non, je n'ai pas envie de blesser les gens; j'ai plein de défauts mais je ne suis ni malveillante ni même vindicative. Par contre, dès que quelqu'un (que j'aime ou pas) me fout en rogne - et je suis TRES facile à foutre en rogne, avec mes idées bien précises sur la manière dont les choses devraient être faites et les gens devraient se comporter -, j'ai des pulsions intérieures hyper violentes. La moindre contrariété, dès lors qu'elle me semble relever d'une faute de quelqu'un et pas juste du hasard, de la nature ou autre cause incontrôlable, me donne envie de hurler et de tout péter. Et me retenir - parce que je ne veux pas passer pour une sauvage, parce que ça n'est clairement pas un comportement acceptable en société - m'épuise. C'est pour ça que je fréquente de moins en moins de gens au fil du temps, que je me replie de plus en plus sur moi-même. Je n'ai pas des réactions appropriées à un être humain civilisé. Me contrôler en permanence sape toute mon énergie et la retourne contre moi. C'est plus simple de limiter les interactions humaines au maximum.

Ladypops a dit…

J'espère que tu n'a pas compris que je pensais que tu étais malveillante ou vindicative parce que ce n'est pas du tout ce que je voulais dire, bien au contraire !

Sais-tu pourquoi les "erreurs" des autres te touchent ainsi ? Si tu as cette pulsion de colère que tu dois calmer, ça doit bien venir de quelque part, réveiller en toi quelque chose ?

J'ai du travailler, à l'inverse de toi, sur ma non-colère. Je n'ai, que très rarement (2 fois je pense) explosé de colère, parce que je me trouvais dans une situation que j'estimais profondément injuste. Je sais pourquoi je ne me mets pas en colère, parce que ça me fait perdre mes moyens et que ça peut, potentiellement engendrer un conflit qui va me mettre dans une situation que je ne pourrais pas contrôler (tu as vu ma réaction avec la fondue de mes 40 ans). J'ai tellement peur de me retrouver dans une situation incontrôlable que je préfère fuir ma colère. Mais j'ai appris à contourner mon problème pour ne pas me frustrer. Il y a des gens avec qui c'est plus facile, mes enfants par exemple à qui je demande de bien vouloir me laisser en paix le temps que je me calme pour revenir beaucoup plus objective et juste. Mais d'autres avec qui c'est plus compliqué, les patients par exemple et leur impolitesse à qui je ne réponds absolument pas si ils dépassent les bornes.

Et je peux déjà te dire que j'espère, je souhaite même, que tu ne te contrôles pas avec moi et que tu me dises toujours ce que tu penses, tant que j'ai un droit de réponse ;)

Shermane a dit…

Je plussoie Ladypops sur le fait que c’est * aussi * parce que tu tiens à ces gens que tu te tortures l’esprit.

En ce moment, je ne peux qu’aller dans ton sens. Comme je le soutiens toujours, j’adore mes parents mais on n’a quasiment plus aucune valeur commune avec le temps, ce qui m’effraie, m’agace et m’attriste à la fois. Et sans aller jusqu’au lance-flammes, j’éprouve des sentiments tellement gênants que je n’ose pas les penser, encore moins les écrire. Mais comme ils sont censés être les gens les plus proches de moi, ça m’énerve qu’on ne soit pas plus « pareils » (sauf pour les défauts, évidemment). J’imagine qu’ils pensent exactement la même chose !

Côté amis/amies, c’est moins tranché, peut-être parce que j’opère une distinction très nette entre la famille et les amis. Mais comme toi, j’ai ce besoin de me retrancher parfois, sans doute pour mieux les retrouver. Sinon, ça m’épuise ^^"