mercredi 15 mai 2019

"Enferme-moi si tu peux" (Anne-Caroline Pandolfo/Terkel Risbjerg)



"Les histoires que je vais vous raconter se déroulent entre la fin du XIXème et le début du XXème siècle. Il vaut mieux, en ce temps-là, être un homme, blanc, cultivé et bourgeois.* 

Les femmes et les enfants n'ont aucun droit. Les paysans n'ont plus de terre; ils deviennent pauvres et ouvriers. Les vieux et les malades gênent; on les préfère isolés et enfermés. Ils sont donc toute une population d'exclus: négligeables, corvéables, insignifiants. 

Pourtant, certains d'entre eux, du fond de leur gouffre, ont été touchés par la grâce. Un jour le déclic s'est produit, ils s'en souviennent comme si c'était hier. 

Ils ont entendu une voix, celle d'un esprit, d'un fantôme ou d'un ancêtre. Ils ont su alors qu'il y avait un ailleurs pour eux, et qu'il était intérieur."

Ainsi commence le nouvel album d'Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg, dont j'avais déjà adoré "Mine, une vie de chat" il y a quelques années. "Enferme-moi si tu peux" brosse successivement le portrait de six artistes atypiques. A l'occasion de séances de spiritisme, Augustin Lesage, humble mineur du nord de la France, est visité par un esprit qui lui dicte comment peindre d'immenses toiles détaillées alors qu'il n'a jamais touché un pinceau de sa vie. Enfant naturelle à qui on n'a jamais fait de place nulle part, restée borgne à la suite d'une maladie, Madge Gill se met spontanément à jouer du piano sans avoir appris, à écrire des poèmes et surtout à dessiner sur de longs rouleaux de calicot sous l'influence d'une présence bienveillante qu'elle nomme Myrninerest. Lors de ses 33 km de tournée quotidienne à pied, le facteur Cheval rêvasse et, inspiré par les cartes postales de pays où il ne mettra jamais les pieds, se lance dans la construction d'un palais de cailloux et de coquillage qui durera 33 ans et lui vaudra de passer pour un fou auprès des gens de son village. Suissesse enfermée pour schizophrénie après avoir servi au palais de l'empereur Guillaume II dont elle était secrètement amoureuse, Aloïse trouve l'évasion dans ses dessins colorés et foisonnants. Petit paysan sujet à des crises de somnambulisme, Marjan Gruzewski perd le contrôle de sa main droite mais, devenu adulte, se met à dessiner dans un état de transe provoqué par des séances de spiritisme. Enfin, Judith Scott, trisomique sourde et muette de naissance, passe une grande partie de sa vie dans une institution dickensienne avant que sa soeur jumelle obtienne sa tutelle et l'inscrive à des cours où elle se découvre une passion pour l'art de la fibre.

Entre leurs biographies respectives, ces six figures de l'art brut se rencontrent dans un espace imaginaire hors du temps et discutent de l'évasion que l'art a constitué pour elles. Le tout est remarquablement documenté et mis en images d'une façon tout à fait saisissante: témoin la couverture de l'ouvrage, qui illustre la manière dont les femmes d'autrefois échappaient mentalement à la prison du foyer et de la maternité grâce à la broderie. Les histoires contées sont passionnantes et donnent envie d'en apprendre davantage sur leur sujet. En tant que personne profondément rationnelle, j'ai surtout été fascinée par les artistes qui affirmaient créer sous une inexplicable influence extérieure. S'agissait-il d'une supercherie volontaire? Possédaient-ils simplement une sensibilité et une imagination plus vivaces que la moyenne? Les auteurs esquissent des possibilités sans prétendre apporter de réponses à ces questions. Et leur album est un très beau pavé lancé dans la mare de l'élitisme culturel qui perdure encore de nos jours. 

*Aujourd'hui aussi, hélas. 

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Si tu n’es pas encore allée au musée de l’Art brut à Lausanne,....ils sont tous là ! Incroyables et « secouants ».
Catherine

ARMALITE a dit…

@Catherine: Non, je n'y suis pas allée, mais je me le note pour ma prochaine visite dans le coin!

Gasparde a dit…

J'ai visité le palais du facteur Cheval et j'ai vraiment été très émue de le voir et de comprendre comment il a été construit.

ARMALITE a dit…

@Gasparde: J'avais déjà envie de le voir avant, mais là je crois qu'il va rejoindre ma bucket list. En plus, c'est pas franchement à l'autre bout du monde, contrairement à certains de mes autres centres d'intérêt!

mmarie a dit…

Oh je suis très tentée.
L'histoire de Judith Scott a inspiré un spectacle créé en octobre dernier à Bruxelles, "Cocon", par le Corridor (Dominique Roodthooft)
http://bit.ly/Cocon_Rideau