mercredi 20 mars 2019

La tristesse en embuscade




Ce matin, à l'issue de ma visite de contrôle annuelle, mon ophtalmo m'a annoncé qu'elle prendrait sa retraite en juin, et que c'était donc la dernière fois que nous nous voyions. Elle semblait partagée quant à sa décision. "Ma soeur est plus âgée que moi, et beaucoup de mes amis aussi; je voudrais profiter d'eux avant qu'ils deviennent invalides", m'a-t-elle expliqué de sa voix douce. Mais on sentait bien que ce serait dur pour elle d'abandonner son cabinet - pour lequel elle n'a pas encore trouvé de repreneur, les nouveaux médecins ayant tendance à fuir l'exercice libéral. Et aussi, que symboliquement, ça marquerait son entrée dans la vieillesse, qui n'est jamais une perspective très réjouissante. "De plus en plus de portes qui se ferment", a-t-elle commenté sur un ton un peu fataliste. J'ai dit les banalités qu'on dit dans ces cas-là, que je la regretterais mais qu'avec les horaires infernaux qu'elle faisait depuis toujours, elle avait bien mérité de se reposer. Que ça lui ferait du temps pour voyager après sa découverte récente du Japon dont elle était rentrée enchantée. J'aurais dû conclure en lui souhaitant une bonne continuation et partir sans me retourner. 

Oui mais voilà. A peine diplômée de la fac de médecine, cette dame s'est installée au rez-de-chaussée de l'immeuble où je vivais alors avec mes parents et ma soeur. Elle m'a prescrit mes premières lunettes, et je n'ai jamais consulté personne d'autre qu'elle pour mes yeux. Même quand je vivais à l'autre bout de la France, je me débrouillais pour faire mon contrôle annuel chez elle. Elle a suivi mes parents, avec qui elle était en termes amicaux, jusqu'à leur départ pour la région toulousaine en 2006. Elle avait même récupéré ma grand-mère après que son ophtalmo précédent avait raté son opération de la cataracte, la laissant presque aveugle. Tout le monde dans ma famille l'appréciait. J'ai toujours vu en elle une personne avant de voir un médecin. Non qu'elle ne soit pas compétente (elle l'est, énormément), mais elle n'a jamais rien eu de cette attitude plus ou moins supérieure que j'ai si souvent rencontrée chez mes autres docteurs. Elle était invariablement naturelle, facilement distraite mais très bienveillante et sincèrement intéressée par les autres. Manquant d'assurance à titre personnel, mais pédagogue et rassurante à titre professionnel. Attachante à l'extrême.

Je devais avoir 11 ans et même pas encore d'acné quand j'ai pour la première fois assis mes fesses dans sa petite salle d'attente moche et tarabiscotée. Aujourd'hui, j'en ai presque 48, et il me semble qu'elle a toujours fait partie de ma vie. J'ai des dizaines de souvenirs liés à elle. Les coups de fil qu'on passait avant de descendre pour savoir combien de retard elle avait dans ses rendez-vous. Le engueulades homériques de mon père avec sa première secrétaire, une femme maussade et inefficace qu'il surnommait "la gnioque". La fois où elle m'a dit que j'étais très bien conservée pour 45 ans alors que j'en avais 8 de moins, et où on s'est aperçues qu'elle avait sorti le dossier de la seule homonyme que je me connais - et qui se trouvait, par le plus grand des hasards, être également sa patiente. Ma visite du printemps 2013, quand je lui ai annoncé la mort de mon père et qu'elle a paru sincèrement attristée. Ma visite de l'été 2014, quand elle m'a annoncé que son mari était mort de la même maladie le mois précédent et avoué combien elle se sentait perdue sans lui. 

Alors je suis restée face à elle, et malgré les gens qui attendaient de l'autre côté du mur, on a parlé à demi-mots pudiques de la vieillesse et de nos fantômes respectifs, et sa voix s'est voilée, et mes yeux se sont embués. Quand j'ai fini par me lever, au lieu de lui serrer la main, je l'ai prise dans mes bras, et on s'est étreintes doucement mais avec beaucoup d'émotion. On s'est écartées l'une de l'autre en continuant à se tenir les avant-bras, et les yeux plantés dans les siens, je lui ai dit qu'elle était un excellent médecin et qu'elle me manquerait. Elle m'a répondu qu'elle avait beaucoup d'affection  pour moi. A ce stade, je pleurais franchement. Elle m'a raccompagnée à la porte du cabinet, et on n'arrivait toujours pas à se séparer. J'ai bredouillé un au revoir, j'ai passé la porte, je me suis retournée sur le seuil, et on s'est encore agrippé la main par l'entrebâillement comme deux noyées. Et puis je me suis détournée et je l'ai entendue appeler le patient suivant avant que la porte se referme derrière moi. J'ai continué à pleurer pendant presque tout le trajet de retour en bus à Monpatelin. Je pleure de nouveau en rédigeant ce billet. 

Et ça me prend totalement au dépourvu. Je pleure rarement quand je suis seule, encore plus rarement devant Chouchou, jamais en public à moins que quelqu'un soit mort. Mes larmes sont réservées aux angoisses étouffantes et aux deuils inconsolables. En émotions négatives, je pratique exclusivement la colère et l'anxiété. La tristesse, c'est un peu comme les enfants ou les smartphones: je vois bien que la plupart des gens sont des adeptes convaincus, mais je n'en ai jamais vraiment compris l'intérêt. Je sais assez bien me prémunir contre elle d'ordinaire, en raisonnant ou en m'agitant. Là, je suis tombée dans une authentique embuscade qui m'a laissée K.O. Je n'ai même pas réussi à travailler cet après-midi, et les verres de mes lunettes sont tout mouchetés de sel. Si c'est ça être humaine, je pense que je vais rester un robot productif, merci bien. 

8 commentaires:

Dipi22 a dit…

Et voilà, moi je pleure en lisant ton récit ! Je me suis demandé comment elle avait pu enchaîner avec le patient suivant... Je suis encore une fois charmée par ce que tu nous livres ici, entre sincérité, simplicité, recul et humour. J adore, merci.

Sophie a dit…

Très touchée également par ton récit, les yeux un peu humides aussi... Mais, c'est comme si tu décrivais une séparation "définitive", un deuil en somme.... or cette dame que tu apprécies tant n'est pas morte... La rencontrer encore parfois mais dans un autre cadre et un contexte différent (peut-être encore + enrichissants) ne serait pas envisageable ? Des bizz.

Boomerang a dit…

Ben à moi aussi tu me tires des larmes, c'est malin ;-)

Le plus souvent, ce qui me fait pleurer,ce n'est pas la tristesse mais la colère. Je pleure de rage, littéralement. Et la dernière fois, c'était samedi quand j'ai passé en revue ma toute nouvelle cuisine après le placeur juste parti et que j'ai vu tous les dégâts...

rosaannoma a dit…

C'est curieux cette façon dont on se découvre attaché à certaines personnes, et pourtant pas le plus proches ou les plus évidentes.
Ce qu'elles touchent en nous ?

The Everyday French Girl a dit…

Je pleure aussi en te lisant. Je vais essayer quand même de te redonner le sourire, car j’ai vécu une expérience similaire à la tienne, mais qui a tourné au cocasse.
Il y a quelques jours, j’ai eu l’impression comme grain de beauté sur mon visage prenait une mauvaise tournure. Je demande à Siri de trouver ma dermato dans mon répertoire et de l’appeler. Siri appelle la dermato. Je tombe sur le secrétariat, qui m’annonce que la dermato va partir à la retraite, tout en nommant la dermato en question. La secrétaire m’explique qu’elle peut prendre un message de ma part, pour que mon ancienne dermato me recommande un confrère. Hier, la dermato m’appelle pour me donner les références d’un confrère qui pourra prendre le relais. Comme j’aime beaucoup cette dermatologue et qu’on a énormément échangé sur de nombreux sujets et, depuis très longtemps, et qu’elle aussi m’a déjà témoigné sa grande sympathie, j’étais très émue à l’idéé que ce soit notre dernière conversation... donc je l’ai beaucoup remerciée et j’ai failli raccrocher en pleurant. Je vais ensuite dans mon répertoire pour effacer le numéro de cette dermato, et en voyant écrit son nom, je réalise que c’est mon ancienne dermato (que j’ai arrêtée de consulter depuis des années, parce qu’elle n’était pas compétente du tout) et que celle que je consulte actuellement et que j’adore était juste en dessous d’elle dans mon répertoire ! Pendant trois jours, j’avais limite été en deuil de ma dermato adorée, alors que je m’étais complètement trompée de nom ! Je me suis bouffé le moral pour rien, mais je te comprends quand même, parce que je vis dans l’angoisse que mon docteur parte à la retraite.
J’ai changé d’ophtalmo il y a six mois, je vais dans le même cabinet depuis mes trois ans (soit 31 ans), et j’ai vu de nombreux ophtalmo défiler, le précédent était très sérieux et austère mais efficace et patient, sa remplaçante est très bien, finalement, même si chacun est irremplaçable, on découvre des gens merveilleux (mais je crois quand même que mon généraliste est irremplaçable).

ARMALITE a dit…

@Dipi22: Je t'avoue que je me suis posé la même question. Et merci :-)
@Sophie et @rosaannoma: Je crois que ce qui nous a tant émues toutes les deux, ce n'était pas le vide incommensurable qu'on allait laisser dans la vie l'une de l'autre, mais juste ce que cette dernière entrevue symbolisait: pour moi, la rupture d'un lien supplémentaire avec son père, pour elle, la fin d'une carrière qui lui a apporté beaucoup de satisfactions. Hors du cadre du cabinet, je ne suis pas sûre qu'on aurait grand-chose à se dire.
@Boomerang: Rha, je suis désolée pour ta cuisine. Ca fait des année que je devrais effectuer des travaux chez moi et que je ne me décide pas à sauter le pas, sachant comment la moitié des artisans salopent le boulot, sont hyper en retard ou laissent carrément le chantier en plan quand ils trouvent mieux ailleurs...
@TheEverydayFrenchGirl: En effet, c'est cocasse, et tout à fait le genre de truc que j'aurais pu faire même sans l'"aide" de Siri :-D J'ai eu une assez bonne surprise quand mon dentiste, que j'aimais bien, a été remplacé par une jeune femme qui est encore mieux: elle ne fait pas mal du tout, elle est toujours à l'heure... Par contre, le jour où mon merveilleux généraliste s'arrête, je pleure un Mississippi. A chacune de mes visites, je redoute qu'il ne m'annonce son départ...

Anonyme a dit…

Très beau texte, merci pour le partage

Lady Oscar a dit…

Je pleure en lisant ton billet, comme ça sans raison. C'est triste et beau et émouvant et à la fois tellement banal.