vendredi 22 février 2019

En profiter tant que ça dure




D'ordinaire, le moins qu'on puisse dire de février, c'est que ce n'est pas mon mois préféré: le bel élan de janvier s'est tassé, l'hiver commencer à s'éterniser et le printemps semble encore loin. La seule chose qui le rachète un peu, c'est qu'il a le bon goût d'être court. Mais cette année, février est un mois de renaissance après plus d'un semestre passé la tête sous l'eau, à angoisser de ne plus trouver assez de boulot, à galérer pour me faire payer le peu de travail effectué, à me rendre compte à quel point mon identité et mon estime de moi sont liées à mon métier et à l'indépendance financière qu'il m'a procurée jusqu'ici, à entretenir des idées très noires et à bloquer mon entourage parce que je fonctionne comme ça: mes problèmes, j'ai besoin de les ruminer dans mon coin jusqu'à ce que je leur trouve une solution. Il paraît que vers 3-4 ans, tous les jeunes enfants traversent une phase où ils veulent tout faire tout seuls; moi, ça ne m'a jamais passé. 

Mais les choses ont fini par se débloquer fin janvier. J'ai enfin touché les sous qu'on me devait, et  les propositions de boulot ont recommencé à s'enchaîner de manière assez fluide. Je n'ai plus et n'aurai jamais plus un planning rempli un an à l'avance, mais j'apprends à vivre avec cette incertitude. Les longues séries, c'était très rassurant, mais ça me barbait pas mal. Là, on me propose essentiellement des one-shot sympas ou des trilogies, et j'ai la liberté de les prendre ou pas sans culpabiliser. Comme mes nouveaux clients payent raisonnablement bien et que par ailleurs, j'ai fini de rembourser mon crédit immobilier et presque soldé mon reliquat de charges sociales non-précomptées, je peux aussi me permettre de bosser moins qu'avant - donc, d'absorber une période de chômage technique pas trop longue par-ci par-là. J'essaie de ne retenir que le côté grisant de la chose, de me dire que ça me laissera du temps pour des projets personnels pas forcément rentables. Les conditions d'exercice de mon métier ont beaucoup évolué depuis 25 ans; certaines choses se sont améliorées, d'autres se sont considérablement dégradées, et il faut faire avec. C'est un bon exercice de lâcher-prise - et comme souvent dans la vie, une difficulté dont il est possible de faire une opportunité. 

Du coup, pour une fois, mon mois de février est très joyeux. J'ai pu profiter des soldes pour m'offrir deux choses qui me faisaient envie depuis des mois, et surtout pour planifier nos prochaines escapades. Je suis sortie de ma retraite sociale, recommençant à discuter sur Messenger et à sortir avec mes amies. Je récolte les bienfaits de ma pratique régulière du yoga et dessine sans talent particulier mais avec un enthousiasme considérable. Je me focalise sur les actualités positives comme les nombreuses grèves et marches pour le climat, la libération de la parole dans les affaires de harcèlement sexuel et/ou en ligne, l'émergence de nouvelles figures politiques féminines et racisées aux Etats-Unis. Je jubile à chaque bonne nouvelle dans mon entourage: la nomination d'une copine à la tête d'une grosse maison d'édition de bédé, le test de grossesse positif d'une autre qui a beaucoup bataillé pour devenir maman. Je savoure les jours qui rallongent et les couchers de soleil roses. J'exploite à fond une période d'excellent mojo en matière de bouquins comme de séries télé. Je fais chauffer mon Museum Pass en allant voir une expo chaque week-end, et en profitant de ne pas payer l'entrée pour sortir un peu de ma zone de confort artistique. J'essaie d'être indulgente envers les autres et envers moi-même, et j'avoue que c'est plus agréable à vivre que ma crispation habituelle. 

Je sais bien que cette période de grâce ne durera pas, que tôt ou tard je recommencerai à culpabiliser pour mes limites émotionnelles et sociales ou à pester contre le reste du monde qui fait tout de travers, que je rencontrerai d'autres problèmes qui me paraîtront insurmontables, que je replongerai dans des abîmes d'angoisse justifiée ou non, que je me demanderai encore à quoi ça sert tout ça sans trouver de réponse valable, que je désespèrerai à nouveau du genre humain et de l'avenir. Raison de plus pour en profiter tant que ça dure. 


Mon cultivateur de bonnes habitudes

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