mercredi 23 janvier 2019

Se détacher de la colère, survoler les problèmes





Début juillet, ça fera 25 ans que j'exerce le métier de traductrice littéraire avec un statut de travailleuse indépendante. Des retards de paiement, j'en ai toujours connu. Mais là où autrefois, ils étaient l'exception (hormis en août et dans la seconde quinzaine de décembre), ils sont devenus la norme au cours de la dernière décennie. Désormais, j'ai de la chance quand j'arrive à me faire régler une facture moins de deux mois après son émission. En plus de me compliquer sérieusement la vie, ça me met dans une rage folle. Je suis toujours à l'heure pour rendre mon travail, même quand les délais sont hyper serrés, même quand j'ai été malade, même quand j'ai eu à résoudre des problèmes techniques ou personnels. Pourtant, presque systématiquement, je me retrouve à mendier mon dû pendant des semaines voire des mois après le délai de traitement acceptable. Ca m'use les nerfs, et je ne sais même pas si ça sert à quoi que ce soit. 

La plupart du temps, mes interlocuteurs sont des salariés de l'éditorial. Ils ne gèrent pas les paiements, et à mon avis, même les employés de la comptabilité ne sont pas forcément responsables des retards. Une facture peut rester bloquée quelque part dans le circuit administratif d'une grosse boîte; un service peut être débordé et avoir pris du retard dans toutes ses tâches, ou (l'hypothèse vers laquelle je penche le plus fort...) il peut avoir reçu des consignes pour faire traîner les règlements. De ma place, c'est impossible à savoir. Tout ce que je peux faire, c'est enchaîner les relances en essayant de trouver la fréquence juste, celle qui me permettra d'obtenir mon virement le plus vite possible sans me valoir une réputation d'emmerdeuse-harceleuse à qui on se gardera bien de filer du boulot une prochaine fois. Pour quelqu'un d'aussi angoissé que moi, c'est un enfer perpétuel. 

J'augmenterais bien ma trésorerie histoire de pouvoir patienter sereinement, mais pour ça, il faudrait déjà qu'on me paye avant que l'arrivée de chaque virement ne serve qu'à boucher le trou creusé durant son attente! Je ne me sens pas visée personnellement: je sais que mes collègues - et sans doute beaucoup d'autres travailleurs indépendants - connaissent les mêmes difficultés. A une époque où le boulot se fait rare alors que notre nombre augmente sans cesse, notre pouvoir de négociation est quasi nul; notre statut dépourvu d'assurance chômage nous isole et nous rend vulnérables. J'espère que la création récente de la Ligue des Auteurs Professionnels, emmenée par la pugnace Samantha Bailly, contribuera à faire bouger les lignes. En attendant, j'ai besoin d'une stratégie pour ne pas devenir folle à chaque vain rafraîchissement de solde sur mon application bancaire. 

La situation est profondément injuste, mais elle est aussi, pour la plus grande part, indépendante de ma volonté et de mes efforts. Donc, j'ai le choix entre m'enfermer dans ma colère légitime et la laisser me pourrir la vie de manière stérile, ou tenter de circonscrire le problème au seul domaine qu'il affecte inévitablement: mes finances (et c'est déjà assez chiant). Pour cela, je peux...

Modifier ma perception de ces retards de paiement:
- cesser de me focaliser dessus et me dire plutôt que j'ai de la chance de bosser en ce moment - que même si ma juste rétribution tarde à tomber, elle finira par le faire, et que c'est toujours mieux qu'être au chômage technique comme à plusieurs reprises l'an dernier;
- les considérer comme le revers de la médaille pour exercer un métier que j'adore, qui me correspond profondément et dont j'espère continuer à vivre le plus longtemps possible;
- me dire que la crise est générale sauf évidemment pour les riches , que la plupart des indépendants galèrent d'une façon ou d'une autre, que beaucoup de salariés sont pressés comme des citrons, que même les fonctionnaires en bavent et voient leur carrière menacée - ça ne console pas du tout, mais ça permet de relativiser.

Diminuer leur impact matériel: 
- en réduisant mes dépenses personnelles au strict minimum, ce qui est toujours plus facile en hiver quand la météo ne me donne pas envie de sortir et qui de plus rejoint mes aspirations grandissantes au minimalisme;
- en mettant de l'argent de côté dans la mesure du possible;
- en développant une source de revenus complémentaires - après des années de tergiversations, j'ai atteint le stade de ras-le-bol où je commence à développer des idées pour de vrai, même si elles mettront du temps à porter leurs fruits et ne feront probablement pas de moi le prochain Jeff Bezos.

☛ Distraire mon esprit pour l'empêcher de faire une fixation là-dessus:
- en lisant;
- en bloguant (ce qui me permettra en outre de développer mon audience pour le lancement de mes futurs projets);
- en dessinant;
- en faisant du yoga;
- en programmant des sorties et des activités à petit budget, qui à leur tour viendront alimenter mon blog, mes dessins et tout le reste.

☛ Cultiver un état d'esprit globalement positif:
- considérer ce problème comme une occasion d'apprendre le lâcher-prise, de travailler sur moi pour atténuer mon plus gros défaut - la rumination, avec laquelle je me monte le bourrichon et amplifie mes problèmes toute seule;
- pratiquer la gratitude: je suis en bonne santé et mes proches aussi; j'ai un amoureux qui me soutient, me fait rire, n'est jamais avare en bisous et va me chercher des croissants le dimanche matin; j'ai fini de payer mon appartement, et bientôt fini de régler les doublons de charges sociales dus à mon basculement de régime d'imposition l'an dernier; mon métier m'apporte malgré tout d'énormes satisfactions; je mène une vie que j'ai choisie et qui me convient bien. C'est si facile - et si réducteur - de l'oublier sous le coup de la colère...


Mon cultivateur de bonnes habitudes

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