mardi 28 août 2018

La fracture





La mort de mon père a clairement scindé ma vie en deux. Quand il est parti, j'avais 41 ans et j'attaquais juste l'autre versant de ma vie, la descente graduelle vers l'obscurité qui, tôt ou tard, m'engloutira moi aussi. J'ai laissé au sommet de la montagne mes illusions d'invincibilité, la certitude naïve - déjà bien entamée par le décès de Brigitte - que rien de grave ne nous toucherait jamais, moi et mes proches. Désormais, il ne reste plus personne pour me précéder et me protéger. Et la pente m'entraîne un peu plus vite chaque jour.  

On ne se remet jamais de la perte d'un être cher; on compose seulement avec son absence. Ou peut-être que c'est juste moi. Presque six ans après sa mort, je continue à parler à mon père dans ma tête. Je l'entends donner son avis sur tout ce que je fais (moi qui pensais que sa disparition aurait au moins pour effet positif de me libérer de ses jugements, c'est raté). Je poursuis ma relation avec lui en son absence éternelle. 

J'envie les gens qui pensent qu'on se retrouvera de l'autre côté, mais je n'y crois toujours pas. 

Moi qui ne pleurais jamais, je sanglote éperdument devant la fin de "About time", pendant l'épisode 116 de "This is us" et l'avant-dernier de "La casa de papel", en écoutant "Mon intime étranger" des Brigitte ou "Estonia" de Marillion. Il y a dans ma vie un trou en forme de lui qui ne se refermera jamais. Un appel d'air vertigineux qui murmure: "Maintenant ou plus tard, à quoi bon, autant lâcher prise tout de suite". Puisque désormais la vie ne sera plus qu'une longue suite de pertes, et que sentir mon coeur se briser encore et encore n'est pas une perspective beaucoup plus réjouissante qu'un néant immédiat. 

Aujourd'hui, mon père aurait eu 72 ans.

8 commentaires:

Lucy a dit…

Moi aussi je parle à ma mère dans ma tête. Je m'imagine lui raconter telle ou telle chose, ses réactions. Je me dit que ce film ou ce livre lui aurait plu. Nos rapports étaient très très conflictuels, la culpabilité se rajoute à la douleur au manque. Mais contrairement à toi je crois à la communion des saints et je pense les retrouver, elle et les autres après

Elodie a dit…

Et bien tu poses ici des mots sur ce qui me traverse dans mes moments sombres. Ce n'est pas mon papa que j'ai perdu, mais mon premier enfant à la fin de ma grossesse. Même si depuis 5 ans la vie a repris son cours et qu'une petite soeur est venue nous redonner le sourire, cet épisode de ma vie est ma fracture à moi, il y a l'avant et l'après, le maintenant. J'ai la chance d'avoir mes deux parents mais la peur du coup de fil qui m'annoncera quand je ne m'y attendrai pas le départ de l'un d'eux, m'accompagne tous les jours, et je me dis depuis quelques années que désormais ma vie sera jalonnée de pertes, du départ des gens que j'aime, qui m'ont accompagnés dans la vie, qui ont compté et avec qui il faudra désormais faire sans. Le peu d'insouciance qui me restait s'est envolée avec mon enfant parti et bien que je trouve la vie belle la perspective de sa fin et de celle de mes proches m'accable énormément.

Franswase a dit…

Oui, je comprends (au sens étymologique). Mon père est mort, il y a 19 ans. Et votre texte résonne en moi. Les cicatrices invisibles sont parfois les plus douloureuses.

Miss Mary Ann a dit…

Tu viens de me faire réaliser que moi aussi j'allais rentrer dans cette période... Gorge nouée...
Mais il y a les plus jeunes qui me donne le sourire mais pour qui je m'inquiète souvent.

Anonyme a dit…

Respire ... souffle, respire encore, c'est ce que j'essaie de faire tant bien que mal mais les larmes me submergent en lisant tes mots. On vit avec la perte des gens qu'on aime, ou du moins on apprend à continuer à vivre sans eux. Je me demandais si tu retrouvais quelque chose de ton papa dans tes neveux comme moi je retrouve mon père dans certains visages, attitudes des enfants de la famille (moi je n'en ai pas, mon choix). Je célèbre souvent mon père quand je déguste un vin qu'il aimait, un dessert ou un plat. Je lui porte un toast, parfois silencieusement mais le plus souvent de vive voix, même au milieu de mes amis, je lève mon verre et je lance " à toi Papa".

Sunalee a dit…

J'ai perdu ma maman en 2005, j'avais 32 ans. Elle me manque, souvent dans des situations difficiles, mais j'ai accepté son décès. Pour moi, la mort fait partie du cycle de la vie et c'est quelque chose qui arrive, qui est prévu même. Pour ma maman, cela a même été une libération, pour elle et pour moi. Je ne supportais plus de la voir perdue dans son monde, sans contact avec la réalité.

Le plus difficile a sans doute été de vivre avec le chagrin de mon papa, qui ne s'est jamais vraiment remis, qui s'est laissé aller.

Quant à moi, comme je le disais déjà dans un commentaire précédent (il y a quelques mois), je ne ressens pas cette pente dont tu parles, ni ce trou. Je suis moi, et je suis une moi entière, même sans la présence de ma maman. Et je sais que je vais encore vivre de belles choses (et ça l'aurait rendue heureuse). Il y aura encore des pertes, mon papa en premier lieu probablement, mais il aura vécu une belle vie (ma maman aussi) et cela me réconforte.

Ness a dit…

La perte de ma maman cloture - de façon la plus horrible qui soit - quelque chose plus qu’elle ne marque un avant et un après. Elle clôture une suite de violences et de maltraitances, de soucis et d’injustices faites par mon père et les inégalités sociales, clôturées par la plus grande injustice qui soit : on m’a pris ma maman. Jusqu’a ce qu’elle disparaisse, c’était dur mais je me débattais, j’avais l’impression que je pouvais encore gagner contre tout ça. Puis le drame si prévisible et pourtant pas croyable. Je réalise à quel point tout ça était horrible après l’avoir vécu, après cette apothéose insoutenable. Le manque commence seulement à s’installer, après 3 mois. Avant, il y a eu trop de démarches injustes et violentes (même après la mort, ça continue). Et le manque est horrible. L’impression de ne vivre pour rien, si personne n’est là à se nourrir et se réjouir de mon bonheur en même temps que je le vis. Et comme avec la perte de ma grand-mère, la sensation de perdre la dernière source d’amour inconditionnel de ma vie. Cette denrée rare, ces une ou deux personnes dans toute une vie qui nous aiment quoiqu’on fasse, même le pire. Cette denrée essentielle pour grandir, aussi essentielle que la nourriture.

Sylvie a dit…

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