samedi 29 juillet 2017

Tostaky-Chantilly




Je suis assise sur une des banquettes en velours vert de la brasserie où j'aime venir bouquiner l'après-midi. Un thé glacé trop sucré devant moi, je lis l'histoire d'un auteur bientôt quinquagénaire confronté à son propre vieillissement. J'ai les pieds gonflés dans mes sandales à talon et je transpire dans ma robe en lin rose pâle. Tout à l'heure, j'ai déjeuné avec une amie et sa fille de 15 ans qui mesure une tête de plus que moi; on a parlé de la sexualité des ados et je me suis sentie antique en repensant à mes premières expériences - si loin. Mon esprit vagabonde. Il serait temps de commencer à organiser notre prochain séjour en Irlande. Vaut-il mieux que j'achète un lave-vaisselle ou que je mette des sous de côté pour changer mon MacBook rapidement? Avec tous les magasins de fringues qu'il y a dans le centre-ville, c'est quand même fou de ne pas réussir à trouver UN débardeur noir en coton épais avec des bretelles un peu larges. Est-ce qu'on réserve un escape game pendant les vacances à Toulouse? Dans un coin de la salle s'élèvent, en sourdine, les premières mesures d'une de mes chansons préférées de tous les temps.

Nous survolons des villes, des autoroutes en friche...

Je suis sur la piste de l'IPN en bustier lacé, jean noir moulant et bottes de moto. Les basses vibrent à travers mon corps tandis que je saute dans tous les sens en agitant la tête. Mes cheveux trempés de sueur me fouettent le visage et la nuque. La lumière erratique des projecteurs peine à traverser le nuage de fumée de clope autour de moi; l'alcool et le désir palpitent dans mes veines. Déjà deux ans que j'ai décroché mon diplôme, et je ne sais toujours pas ce que je veux faire de ma vie. Je ne trouve que des boulots que je déteste et dont je suis virée au bout de quelques mois alors que j'ai un gros prêt étudiant à rembourser. Il faut que je fasse quelque chose, que je prenne une décision. Mais pas ce soir. Ce soir, je vais m'étourdir de musique et puis rentrer avec Nicolas qui n'est pas du tout mon genre et à qui je mettrais bien des baffes la moitié du temps où sa copine est en ville et où on ne peut pas s'arracher nos fringues mutuellement. Ce soir, mon estime de moi ne va pas beaucoup s'améliorer, mais je vais me sentir putain de vivante. 

Celebremos la aluna, de siempre, ahorita. 

Je suis assise sur une des banquettes en velours vert de la brasserie où j'aime venir bouquiner l'après-midi. Un thé glacé trop sucré devant moi, je lis l'histoire d'un auteur bientôt quinquagénaire confronté à son propre vieillissement, et autant dire que le sujet me parle. Je dis toujours, et j'en suis intimement persuadée, que je suis une bien meilleure personne aujourd'hui qu'à 20 ans - encore heureux, vu le mal que je me suis donné pour ça. J'aime la sagesse et la faculté à relativiser que l'expérience m'a apportées. J'aime la culture et les souvenirs que j'ai accumulés. J'aime savoir qui je suis, où je vais (plus ou moins) et avec qui ça vaut la peine d'y aller. J'aime avoir réussi à lisser les arêtes les plus tranchantes de mon caractère. J'aime être sûre de moi et bien dans ma peau. 

Encore combien à attendre? 

Mais de temps en temps, j'enverrais valser avec joie toutes ces choses conquises de haute lutte pour retrouver celles que j'ai perdues en chemin. Mon énergie illimitée. Mes émotions spectaculairement violentes. Mes errances, même. Le parfait égocentrisme qui me protégeait contre les souffrances du monde. Le pouvoir que la musique avait sur moi quand je l'y autorisais encore. L'impression d'être intouchable et immortelle. Un avenir aux possibilités infinies. 

Alors soyons désinvoltes, n'ayons l'air de rien. 

5 commentaires:

Sylvie a dit…

Wow !

Anonyme a dit…

Waou ! Quel magnifique billet !
C'est tellement passionnant les parcours de vie.

Ariane

EmilieSunny a dit…

Superbe billet...

O&L a dit…

Wow aussi.....

Gwen35 a dit…

Tellement bien écrit...et ça parle !Je regrette aussi parfois cette insouciance teintée d'égocentrisme qui tenait à distance, si naturellement, la souffrance. Et en même temps, perdre cette naïveté m'a permis de prendre confiance, de comprendre, et d'avancer avec beaucoup plus de bienveillance et de curiosité. Finalement, c'est pas si mal de vieillir !;-)