jeudi 11 février 2016

"Les vieux ne pleurent jamais" (Céline Curiol)


A 70 ans, Judith Hogen vit désormais seule. Actrice à la retraite, elle a cessé de fréquenter les scènes artistiques new-yorkaises et se contente de la compagnie de sa voisine Janet Shebabi, une femme de son âge fantasque et malicieuse. Trouvent un soir entre les pages d'un roman de Louis-Ferdinand Céline une vieille photographie, Judith est transportée cinquante ans en arrière et soudain submergée de tendresse et de ressentiments. Face à ce visage longtemps aimé, elle se surprend à douter des choix du passé. C'est ce moment que choisit Janet pour lui proposer de partir, de s'embarquer dans un voyage organisé aussi déroutant que burlesque au cours duquel s'établit entre elles un compagnonnage heureux hors des convenances de l'âge. De retour à Brooklyn, Judith doit bien admettre que la raisonnable passivité que lui impose la société devient insupportable. Elle décide de repartir en voyage dans son pays natal, cette France quitté dans les années 60, là où demeure cet homme, celui de la photo, ce héros. 

Difficile pour moi d'écrire une critique de ce roman qui m'a laissé une impression aussi partagée. J'ai adoré la première partie qui se passe aux USA, les réflexions intimes de Judith sur la maladie et la mort de son mari, ainsi que sur la façon dont la vieillesse l'enferme dans un rôle auquel elle ne s'identifie absolument pas; j'ai trouvé ça très beau et très juste. Mais à partir du moment où l'héroïne retourne en France, l'histoire prend un tour désarçonnant qui m'a larguée en chemin. L'homme de la photo n'est pas celui qu'on croit; Judith et lui ne se sont pas éloignés pour les raisons qu'on imagine, mais pour quelque chose que j'ai eu un peu de mal à admettre malgré les moeurs de l'époque; et les retrouvailles attendues n'auront finalement pas lieu pour un motif qui semble à la fois brumeux et peu crédible. J'avoue avoir survolé la fin à toute vitesse et avec un sentiment de grande déception.

"Pendant tant d'années, j'avais voulu me préserver de cette manière de penser, "s'occuper", comme si nous ne vivions qu'un long sursis dans l'illusion d'une existence véritable, ô combien cette façon d'appréhender le temps m'avait paru néfaste. Mais rapidement après le décès d'Herb, le verbe s'était imposé et j'avais réalisé que dorénavant, moi aussi, je m'occuperais, comme Janet. Même auparavant, au cours des derniers mois de sa maladie, alors que j'avais progressivement perdu mon rôle d'épouse tendre et impertinente, devenant infirmière diligente et serviable, me faisant cette présence permanente qui veillait aux moindres de ses besoins, je m'étais occupée par intervalles, dans ces moments de plus en plus fréquents où il s'abandonnait au sommeil en pleine journée pour échapper à la douleur, livré aux mains d'acier et aux baisers aigres de la morphine. Par intermittence, j'essayais donc de m'occuper, ou plutôt de me perdre dans des tâches anodines, des projets simples de rangement et de nettoyage, assignée à résidence la majeure partie de la semaine. Et quand intervenaient les infirmières ou la garde-malade, je ne savais même plus comment m'y prendre pour obtenir ce que les âmes bien intentionnées m'enjoignaient de m'accorder, du plaisir, un plaisir qui, au vu des circonstances, au vu de ce que lui endurait, dégoulinait d'indécence." 

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