vendredi 28 juin 2013

Auprès de mon arbre




Quand j'ai acheté mon appartement, je n'ai même pas fait attention à lui. Trop excitée par la perspective d'avoir une terrasse où mes chats pourraient prendre l'air, je n'ai pas pensé à tourner la tête vers le géant placide qui dominait de loin ma résidence et la rangée de petites maisons en contrebas. 

J'ai commencé à l'admirer pendant l'été 2006, alors que je tentais vaillamment de recoller les miettes de mon coeur brisé en mille morceaux. Pour bien commencer la journée, je petit-déjeunais face à lui et scrutais ses aiguilles qui frémissaient à peine dans la brise en me demandant quel était le secret de sa sérénité. L'après-midi, je lisais allongée sur un transat en lui tournant le dos, mais savoir qu'il veillait sur moi m'apaisait de façon inexplicable

C'est drôle, parce que globalement, je n'ai pas ce qu'on pourrait appeler un rapport étroit avec la nature. Je me soucie énormément de sa préservation, mais moins je la fréquente de près, mieux je me porte. La campagne, la montagne, les grands espaces en général sont souvent photogéniques et suscitent occasionnellement chez moi des fantasmes de retraite loin de tout, dans quelque lieu pittoresque où j'aurais une grande révélation sur le sens de la vie. Mais en pratique, il y fait toujours trop chaud, trop froid ou trop venteux; on s'y tord les pieds sur les cailloux et on s'y fait piquer par des bêtes. (Sans parler de l'absence de librairie décente à des kilomètres à la ronde.)

Non vraiment, je ne suis pas du genre à communier avec la nature. Mais cet arbre-là m'a ensorcelée tout doucement au fil des ans. Quand j'arrive à Monpatelin, à peine la porte de l'appartement refermée sur moi et ma valise déposée dans l'entrée, je vais pousser les volets du salon pour le saluer. Il est beaucoup plus vieux que moi, et il me survivra probablement - ce qui me remet tout de suite à ma place éphémère d'être humain. Bien que nous n'appartenions pas à la même espèce ni au même règne, son souffle nourrit le mien et réciproquement. Il reste planté là, majestueux et immuable, tandis que ma minuscule personne s'agite en tous sens et saute sur chaque occasion de s'envoler à l'autre bout de la planète. 

Pourtant, je crois qu'on se comprend, "mon" arbre et moi. 

4 commentaires:

Anonyme a dit…

"(Sans parler de l'absence de librairie décente à des kilomètres à la ronde.)" LE problème en dehors des villes.

Mélusine

laracinedesmots a dit…

C'est un très beau pin en tout cas :)

Et effectivement, les librairies manquent souvent dans les coins un peu perdus comme ça. Perso je me dis souvent "et pourquoi ce ne serait pas toi qui briserait ce désert libresque ?". Que de rêves !

mmarie a dit…

Beau billet.
Comme toi j'ai avec la nature des rapports sporadiques, pas forcément harmonieux.
Mais habiter - en ville - tout près d'un parc plein de beaux grands vieux arbres a sur moi un effet positif. J'y ai "mon arbre" préféré, un hêtre rouge majestueux dont une branche maîtresse forme un arc improbable. Et, dans un autre secteur, il y a "notre marronnier", celui dont, avec ma fille sur le chemin de l'école, nous observons chaque matin l'évolution.

Anonyme a dit…

Mes apparts successifs ont toujours donné sur au moins un peu de verdure. J'ai eu de la chance jusqu'ici. Ne pas voir d'arbre du tout me perturberait sans doute un peu :)

Mélusine