jeudi 16 mai 2013

Le déclic




A 17 ans, je voulais échapper à ma famille. Je suis partie poursuivre mes études à Toulouse, dans une ville où je ne connaissais personne et une école dont l'enseignement me barbait. Je mangeais des nouilles froides mayo un repas sur deux, je contractais pour m'en sortir des prêts étudiants que j'allais mettre dix ans à rembourser, mais j'étais enfin libre de mes décisions.

A 23 ans, je voulais échapper au salariat que je subissais comme une punition depuis trois ans, au métier auquel m'avaient formée des études haïes. J'en étais arrivée au stade où j'avais envie de me tuer chaque matin quand le réveil sonnait. A bout de nerfs, j'ai démissionné sans trop savoir ce que je pourrais bien faire ensuite. Je me suis lancée dans la traduction sans diplôme. Les premières années, je gagnais très peu; je bossais 12 à 14 heures par jour, 6 jours par semaine, 51 semaines par an. Mais j'étais free lance, libre de mon emploi du temps même surchargé, sans plus de patron pour me donner des ordres, de subalternes à qui donner des ordres, ou de collègues à supporter toute la journée. 

A 26 ans, je voulais échapper à mon mariage destructeur, à ma belle-famille catho de droite, aux attentes de maternité et de "convenabilité" qui pesaient sur moi. J'ai demandé le divorce, je me suis teint les cheveux en rouge et violet, je suis partie vivre aux Etats-Unis avec des gens que je ne connaissais pas. J'ai passé une année de merde, mais j'étais de nouveau libre d'être moi. 

A 38 ou 39 ans, je voulais échapper aux angoisses de santé qui me bouffaient depuis la mort de mon amie Brigitte. Je suis allée voir des psys, alors que (croyez-le ou non) l'idée de raconter ma vie à un inconnu me répugnait profondément. J'ai commencé la méditation alors que je m'étais toujours moquée des bobos New Age. Et petit à petit, j'ai été délivrée de mes attaques de panique, même si mes angoisses de fond subsistent encore. 

Aujourd'hui, c'est à la société de consommation que j'aimerais échapper. Ne plus être cette personne programmée pour penser qu'elle sera plus heureuse si elle achète une 127ème paire de chaussures. Cesser de participer à un ordre des choses profondément destructeur pour la planète comme pour l'âme. M'alléger de toutes celles de mes possessions matérielles qui ne me sont pas strictement indispensables. Me libérer des faux besoins que, manipulée par les média, je continue à me créer malgré une lucidité grandissante. 

Mais je ne sais pas comment faire. Oui, je m'alimente de manière responsable. Oui, mes accès de shoppingite aiguë sont en baisse constante depuis des années. Oui, je donne ou recycle au fur et à mesure les objets dont je me suis lassée. N'empêche que je continue à accumuler beaucoup trop de choses qui n'ont d'attrait que leur nouveauté et dont j'aurais très bien pu - dont j'aurais - me passer. Je justifie mon comportement en me disant qu'une robe aux couleurs gaies et à la coupe flatteuse me fait du bien au moral, qu'un bibelot inutile mais plaisant à regarder stimule ma créativité. 

Cependant je suis certaine qu'il existe d'autres moyens de parvenir aux mêmes fins. En réduisant considérablement mon train de vie, je pourrais me permettre de travailler deux fois moins. Je ne m'inquièterais pas autant de savoir comment je continuerai à payer mes factures si la crise du secteur de l'édition s'agrave. J'aurais plus de temps et surtout de disponibilité d'esprit pour profiter de la stimulation gratuite et inoffensive qu'offre le monde alentour. Je pourrais, me semble-t-il, mener une existence plus vraie et spirituellement plus enrichissante.

Parfois, je rêve que mon appartement brûle pour me forcer à repartir matériellement à zéro. Les améliorations progressives réalisée au fil des ans ne suffisent pas à ma nature radicale et impatiente. Et d'un autre côté, je manque du courage nécessaire pour tout liquider d'un coup de mon propre chef. Je lis sur le blog de Courtney Carver des témoignages de gens qui ont osé sauter le pas, eux, et je les envie. 

J'attends un déclic. 

13 commentaires:

Delphine a dit…

Toutes les autres décisions de ta vie ont eu l'air tellement plus difficiles que celle de consommer moins, c'est fou que ce soit celle-là qui te demande le plus d'efforts. J'adore ton blog et ton regard sur la vie, mais à chaque fois que je lis un compte-rendu sur une des nombreuses box auxquelles tu es abonnée ou une énième paire de chaussures, je ne peux pas m'empêcher de penser que ça va à l'encontre de ce que tu peux dire par ailleurs sur tes besoins d'une vie plus simple. Je ne juge pas, je comprends tout à fait, c'est très dur de se séparer de ses habitudes de consommation. On consomme parfois comme on mange, pour des raisons émotionnelles dont il est très difficile de se libérer. Donc j'espère de tout coeur que ce déclic viendra et que tu te sentiras plus en accord avec toi-même.

ARMALITE a dit…

Les autres décisions étaient plus importantes, mais pas plus difficiles: quand tu n'en peux vraiment plus d'une situation, la changer devient une nécessité impérative. Consommer moins, en revanche, c'est aller à l'encontre de tout ce qu'on nous serine à longueur de journée; c'est nager à contre-courant, y compris de nos propres instincts qui aiment bien avoir de jolies choses neuves.

FleurDeMenthe a dit…

Je crois rofondément, ou en tout je l'espére, que le déclic serait général : que les gens choisiraont en masse d'avancer vers une société plus responsable, moins auto destructrice... J'avance moi aussi vers cela, à petits pas, mais j'avance. Courage. Le déclic se fera

ioionette a dit…

Je pense que la difficulté viens aussi du fait que consommer moins ou déconsommer, ce n'est pas un choix qu'on fait une fois et puis c'est bon. On ne peux pas donner sa démission de la société de consommation vu qu'on vit dedans. C'est un choix qu'on doit refaire à chaque fois qu'on passe ou entre dans un magasins et je pense que c'est normal d'avoir des "craquages" même si j'imagine que ça devient plus facile avec le temps et l'habitude
Donc courage ! C'est déjà super d'avoir cette démarche je trouve.

funambuline a dit…

"lucidité grandissante" la clé n'est-elle pas celle-ci ?

Ce n'est pas une décision comme les précédentes que tu évoques, où tu pourras radicalement changer du jour au lendemain. C'est un processus constant qui dure toute une vie. La société actuelle ne permet pas, à moins de s'en détacher à tel point qu'on finit hors d'elle, de ne pas consommer du tout. Ce ne peut pas être radical, ça DOIT être progressif. La grosse difficulté réside peut-être là, dans la nécessité quotidienne de réfléchir à chaque geste pour qu'il devienne le plus éthique/écolo/durable possible. Et c'est probablement ça qui est le plus difficile !

Anonyme a dit…

Je souhaite consommer moins de trucs pas vraiment completement indispensables,certes,mais pas arrêter totalement,je trouve ça trop radical et ça me ferait un peu peur,même.
Oui je ne suis qu'humaine,j'aime me faire plaisir en m'offrant de temps en temps une fringue (mais pas avoir un dressing qui dégueule de partout,ça c'est pas-plus- mon trip)ou une paire de pompes,je suis faible et j'aime manger des biscuits au chocolat même pas bio,je suis parfois futile mais la plupart du temps je ne le suis pas,je ne voudrais pas devenir ascète et m'interdire des petits plaisirs en me culpabilisant,d'autant qu'à moins de devenir ecolo-intégriste ,on n'atteint jamais la(pseudo) perfection: on mange bio MAIS on s'est acheté un petit top chez Mango/Zara/H&M qui sous-traite chez des esclavagistes (pareil si on a un Mac ou un I-Phone),on recycle MAIS on mange dans des restaus qui exploitent des sans-papiers ds l'arrière-cuisine etc etc
Bref,je suis plus attentive aux excès de ma consommation qu'avant (d'autant que je ne suis pas blindée d'argent loin s'en faut!) mais je ne mets pas de pression non plus et j'assume de craquer parfois pour des bricoles qui ne servent qu'à me faire plaisir bêtement,futilement.

Anneso

EmilieSunny a dit…

Je me dis la même chose quand je vois que j'ai envie d'acheter, mais pas de réels besoins en fait. C'est dur de se freiner, pour tout un tas de raisons autant personnelles que dues à la société...mais j'y travaille :-)

la carne a dit…

ça fait une paire d'année que j'ai eu envie (ou plus envie) de cela aussi. J'ai eu un déclic (un premier petit) en allant en vacances sur une ile ou les magasins (peu nombreux) se bornaient à l'utile... moi qui adore les faire (les magasins) je me suis dit au début que ça n'allait pas le faire... et finalement, ça m'a fait un bien fou! c'était il y a 2 ou 3 ans. depuis, je consomme moins. et je préfère parfois un pique nique sur la plage plutôt qu'un resto...

Princesse Audrey a dit…

J'admire le courage et la force dont tu as fait preuve à chaque fois et je suis sûre que tu y arriveras de nouveau. Courage ! Gros bisous !

Anonyme a dit…

Bonjour Armalite! Ca fait quelques temps que je lis ton blog, sans jamais commenter. J'admire beaucoup l'honnêteté que tu as par rapport a toi meme dans le domaine de la consommation et le courage de l'exposer aussi. Personnellement, a la lecture de ton blog, je crois qu'il y a pleins de trucs qui ont bouge pour toi a ce niveau. Et je crois que c'est tres facile (enfin pas tant que ça :-) ) de virer dans l'extreme inverse. Je crois que ce genre de changement, ca doit se faire quand on a conscience a l'interieur que c'est notre equilibre naturel, non pour une idee qu'on a de nous-mêmes.

Je crois que c'est typiquement le genre de changement qui se fait petit a petit. En tout cas dans ma vie, ca se passe comme ca aussi. Et c'est pas plus mal. Ca m'apprend la force que peut avoir chaque petit acte quotidien. Comment chaque mini victoire peut totalement transformer ma vie sur une periode plus large. Alors que peut-etre ce n'est pas un declic dont on a besoin. Mais de patience et de douceur avec ce qu'on a de plus humain et voir s'il y a un peu de plaisir a trouver dans notre danse avec nos propres démons. Bisous. Et merci pour ton blog.

ARMALITE a dit…

Merci à toi et bienvenue dans les commentaires du blog. La prochaine fois, tu me laisses un pseudo que je te reconnaisse? ;-)

Anonyme a dit…

Même évolution que toi, avec de plus en plus envie de me libérer de toutes ces âneries et de participer le moins possible - en consommant moins et en payant moins d'impôts - au saccage auquel sont en train de se livrer les salauds que nous avons élus et qui font exactement la politique que nous avions refusée. Marre aussi des éternelles crises, des raisonnements comptables de BFMTV et de la grande régression organisée. J'ai dit "régression", pas reprise en main raisonnée de notre destin, avec une gestion enfin saine de la dette écologique. Bref, nous sommes beaucoup à nous poser les mêmes questions. Mais comme dirait mon cher Emmanuel Todd - en parlant de lui - peut-on faire confiance à quelqu'un qui a fait confiance à Hollande ?
Mille bisous
JC

Pascaline Loricourt a dit…

Bonjour Armalite !

En ce qui concerne le fait de moins consommer, j'ai fait ça du jour au lendemain par necessité plus que par envie. Partie d'une vie confortable pour "un an renouvelable" aux USA avec une seule valise contenant mes habits et ce qui compte dans ma vie. Acheté bcp de choses d'occasion pour vivre (fringues, voiture, matos en tout genre) revendu en repartant. Je suis restée 3 ans en suspend, ne sachant pas si on restait une année de plus donc on n'accumule pas. Maintenant rebelote en Guadeloupe et ensuite...ben ensuite on verra où est ce qu'on s'installe pour ne pas consommer ! :-) Toujours une seule valise pour voyager. Ma vie dans UNE valise ! Tu m'aurais dis ça y a 5 ans je t'aurai ri au nez !