mercredi 5 octobre 2011

Conseils aux aspirants traducteurs littéraires - 1: comment démarcher les éditeurs



Comme je reçois souvent, par mail, des questions de personnes qui souhaiteraient elles aussi se lancer dans la traduction littéraire mais ne savent pas comment s'y prendre, j'ai pensé qu'il pourrait être intéressant de publier un petit topo - une sorte de FAQ. Il va sans dire que les réponses ci-dessous se basent uniquement sur mon expérience personnelle et n'ont pas la prétention de constituer une vérité absolue. Les collègues qui me lisent auront peut-être la gentillesse d'apporter leur avis dans les commentaires.

Une petite précision pour commencer...
Je parle bien ici de traduction littéraire, c'est-à-dire destinée à la publication sous forme de livres ou éventuellement dans des magazines (papier ou web), par opposition à la traduction dite technique qui recouvre les documents juridiques ou scientifiques, les modes d'emploi, la publicité... Il s'agit de deux activités différentes, qui ne nécessitent pas les mêmes compétences et n'ont pas le même statut administratif. Je ne suis pas qualifiée pour parler de traduction technique ou donner des conseils en la matière.

Quel diplôme me faut-il pour devenir traducteur littéraire?
Aucun. Les éditeurs se fichent des études que vous avez faites; ils veulent juste savoir si vous êtes capable de faire le boulot correctement. Etre un bon traducteur littéraire nécessite deux compétences de base: une excellente maîtrise de la langue de départ (l'anglais, dans mon cas), et une écriture fluide dans la langue d'arrivée (le français). Or, j'ai tendance à penser que le style est quelque chose d'inné, et qu'aucun professeur ne pourra vous l'enseigner. Bien sûr qu'une formation spécialisée peut vous apprendre des tas de choses; je n'en remets pas l'intérêt en cause. Je dis juste qu'un diplôme n'est pas indispensable pour trouver du boulot si vous avez acquis les compétences nécessaires par un autre biais: par exemple, si vous êtes né de parents bilingues ou avez longtemps vécu à l'étranger, et que vous écrivez bien en français, vous pouvez faire un bon traducteur littéraire même sans avoir jamais mis les pieds dans une fac de langues. Je ne suis pas un cas isolé: 80% des traducteurs que je fréquente n'ont pas non plus de diplôme lié au métier qu'ils exercent.

D'accord, mais sans diplôme ni expérience préalable, comment faire pour décrocher un premier contrat?
J'ai commencé par démarcher à l'intérieur d'une niche très spécifique qui était la traduction de jeux de rôles, un domaine que je maîtrisais extrêmement bien. Au lieu d'un CV dont les éditeurs se foutaient probablement (et sur lequel je n'avais de toute façon rien à mettre à part un diplôme de Sup de Co option marketing!), j'ai envoyé des essais: trois ou quatre pages traduites d'un ouvrage pas encore publié en français, mais correspondant à leur créneau. Très vite, on m'a proposé du boulot mal payé, que j'ai accepté pour commencer à me faire de l'expérience et une réputation dans le milieu. Au bout d'un an et demi, j'ai pu passer à la traduction de romans tirés de jeux de rôles puis, par extension, à la traduction de romans fantastiques en général. Mon parcours n'est probablement pas très typique, mais voici ce que je conseillerais à des gens qui débarqueraient sur le marché aujourd'hui:
- Ciblez très exactement les éditeurs pour lesquels vous avez envie de travailler. Envoyez-leur des essais à partir de textes d'auteurs qu'ils publient déjà ou seraient susceptibles de publier. Cette tactique ne fonctionnera que si vous avez la chance de tomber à un moment où ils cherchent quelqu'un, car les plannings sont souvent bouclés un an à l'avance.
- Dans ce milieu comme dans beaucoup d'autres, rien ne remplace un contact personnel. Si l'éditeur qui vous intéresse a un forum de discussion internet, inscrivez-vous dessus et postez souvent pour vous faire connaître. S'il participe à des salons littéraires, allez sur son stand à un moment où celui-ci n'est pas pris d'assaut et engagez la conversation avec les responsables. Montrez-vous enthousiaste à propos de leurs publications, expliquez que vous aimeriez bosser pour eux et demandez conseil sur la meilleure manière de soumettre une candidature. Au minimum, vous repartirez avec une idée de leurs besoins actuels et le nom du directeur de collection à qui envoyer un essai.

Une prochaine fois, si ça vous intéresse, je vous parlerai des qualités nécessaires pour exercer ce métier et des erreurs à ne pas commettre - aussi bien au niveau de l'organisation du travail que de son contenu.

EDIT DE JANVIER 2014: La situation a bien changé depuis que j'ai écrit ce billet. Le secteur de l'édition est en grande perte de vitesse depuis 3 ans, et beaucoup de traducteurs chevronnés peinent aujourd'hui à trouver du travail. Si vous débutez dans le métier, à moins d'avoir des contacts ou d'être prêt à travailler pour une rémunération de misère (ce qui ne sera plus tenable au bout d'un an, quand les charges sociales commenceront à vous tomber dessus), je vous conseille fortement de vous tourner vers la traduction technique qui bien qu'également touchée reste plus porteuse. 

EDIT DE MARS 2019: Malgré l'édit précédent, je continue à recevoir beaucoup de mails d'aspirants traducteurs littéraires. Je trouve ça assez déprimant de répéter à chaque fois que les conditions d'exercice du métier ne font qu'empirer, que nous sommes écrasés sous les charge sociales alors que les tarifs du feuillet n'ont pas bougé depuis dix ans, que le travail se fait toujours plus rare et que la plupart d'entre nous envisagent une reconversion à contrecoeur. Aussi, désormais, je ne répondrai plus aux sollicitations sur ce sujet. Merci pour votre compréhension.

24 commentaires:

Auriane a dit…

Merci pour ce billet et ceux qui vont suivre. Il me tarde déjà de lire le prochain.

Tan a dit…

Pas que j'aspire beaucoup, je me livre à l'exercice plus pour mon plaisir personnel de naviguer entre les deux langues et d'enrichir mon vocabulaire mais en attendant, je trouve ça très intéressant d'avoir des infos sur ton boulot :)

biankacha a dit…

Merci Armalite, c'est une idée que je garde dans un coin de ma tête pour (peut être)me lancer un jour. Le coup des diplômes pas indispensables, c'est vraiment bon à savoir !

Arielle a dit…

Très intéressant comme article. Me réjouie de lire la suite!

Cécile de Brest a dit…

Très intéressant. J'attends la suite avec impatience !

Dinette a dit…

Je trouve votre article très intéressant. Pour moi, ce ne sera pas la traduction mais je m'interroge sur le fait d'avoir une activité "à la maison" plus tard... alors j'attends le prochain article sur l'organisation du travail.

Je suis allée voir l'article chez "ma voisine millionnaire". L'ACCRE existe toujours (de nouveau?) mais je ne sais pas si ce sont toujours les mêmes conditions qu'à l'époque où tu as pu en bénéficier.

Merci pour votre blog, que je lis très souvent...

Gisèle a dit…

Merci Armalite pour cet article très intéressant!

Je suis moi-même traductrice dans une entreprise informatique et mon souhait serait de travailler un jour à mi-temps dans cette boîte et à mi-temps à la maison pour traduire de la littérature espagnole ou sud-américaine.

Pour celles et ceux qui sont intéressés, il existe à Bruxelles un Centre Européen de la Traduction Littéraire. Des cycles de formation, des ateliers et des cours sont organisés dans différentes langues: http://www.traduction-litteraire.com/

Personnellement, je n'ai encore assisté à aucun de leurs ateliers mais je suis très tentée... C'est aussi un excellent moyen d'élargir son carnet d'adresses.

Lylou a dit…

Bonjour,

Et aujourd'hui en 2015 est-ce que la situation s'est améliorée pour les traducteurs ?

Lylou

ARMALITE a dit…

Pas du tout hélas... C'est une vraie catastrophe. Beaucoup de mes collègues tentent de se reconvertir; les autres galèrent de plus en plus. Les tarifs au feuillet qui stagnaient depuis une dizaine d'années commencent carrément à descendre. En bossant toujours autant, j'ai perdu 20% de mes revenus au cours des 3 années écoulées. Moi aussi, je pense à une reconversion. A terme, notre métier devrait quasiment disparaître...

Lylou a dit…

Bonjour,

Je serais curieuse de savoir quel a été ton parcours pour maîtriser la langue anglaise.

Pour ma part, je n'ai réussie qu'à avoir un niveau intermédiaire en lisant des romans et des magazines.

Je ne suis pas parvenue à me trouver un correspondant sérieux avec qui je puisse faire un échange de conversation français-anglais.

Lylou

ARMALITE a dit…

J'ai lu vraiment, vraiment beaucoup.
Plus tard j'ai vécu un an aux USA, mais j'étais déjà traductrice depuis 2 ou 3 ans à l'époque.

Anonyme a dit…

Bonjour,
merci beaucoup pour le post, j'ai trouvé ça vraiment très intéressant. J'aimerais beaucoup pour vous poser une question par rapport à l'activité du traducteur indépendant: est-ce qu'il est nécessaire de publier une page web oú il sort mon nom de particulier ou on peut aussi créer une page web/un blog avec un nom diférent, par exemple un nom d'entreprise même s'il y a juste moi qui travaille? Je suis quelqu'un de très reservé et je n'aime pas beaucoup apparaître en internet avec mon nom, prénom et photo...qu'en pensez vus à ce propos?
Merci beaucoup pour vôtre attention

ARMALITE a dit…

Je n'ai pas de page web, donc 1/ ça ne me semble pas indispensable 2/ je n'ai pas d'avis pertinent sur la question. Un profil LinkedIn plutôt, peut-être?

Marina H. a dit…

J'ai parcouru bon nombre de forums où les traducteurs indépendants disaient ne pas avoir de diplômes spécifiques à leur métier mais j'ai aussi vu bon nombre de sites où il est écrit qu'il est impératif d'avoir des diplômes car les entreprises choisissent la personne la plus diplômée avant de regarder ses traductions. En bref, j'ai lu tout et son contraire. (Ah, internet...)
Alors finalement, j'en suis encore à me demander quelle est la vérité dans toutes ces informations ?

ARMALITE a dit…

Il existe deux activités distinctes dans la traduction: la traduction littéraire et la traduction technique. N'ayant jamais pratiqué la seconde, j'ignore ce qu'il en est. Dans le secteur de la traduction littéraire, extrêmement sinistré depuis trois ans environ, les gens qui ont encore du boulot sont souvent les "anciens" comme moi, et la plupart n'ont pas de diplôme spécifique (mais 20 ans ou plus d'expérience, et des contacts chez les éditeurs).

shermane a dit…

Je me permets de donner mon avis pour la trad technique, dont je suis :)
Comme dans l’édition, un diplôme n’est pas nécessaire pour exercer mais il reste appréciable. D’une part, parce qu’une école de traduction donne de sacrées bonnes bases et éventuellement un réseau de futurs confrères et consœurs (en Belgique, y a l’ISTI, en France, l’ITI-RI, l’ÉSIT, l’ISIT + facs, que je ne connais pas). D’autre part, parce que comme tu l’as lu, lorsqu’il s’agit de faire un tri, tu pourras faire valoir ton diplôme, notamment auprès d’organismes internationaux comme d’agences de traduction. En revanche, personnellement, lorsque je me mets en quête de « clients directs » (démarchage d’une entreprise en proposant mes services de trads), je ne parle pas en premier lieu du diplôme que j’ai obtenu dans une école dont ils n’auront probablement jamais entendu parler, je mets en avant d’autres arguments, mais je ressors toujours le diplôme quelque part, histoire de prouver que je ne fais pas de la traduction en dilettante, pour arrondir mes fins de mois.

Bref, la vérité - s’il y en a une - est multiple : tout dépend quels forums tu as consultés, quels traducteurs ont parlé, quels clients tu vises... En tout cas, un passage dans une école de traduction ne fait jamais de mal ^^

Lime a dit…

Article très intéressant, mais je suis effarée du changement qui s'est opéré en quelques années, et que vous mentionnez ici récemment.

En effet, dès le début de mon couplé Bac+Master en traduction, j'ai dirigé mes efforts vers la traduction littéraire. À présent, je travaille - comme vous à vos débuts - pour un éditeur de jeux de rôles, au grand nom mais à la politique de rémunération scandaleuse en comparaison de son succès.

Pensez-vous qu'il existe un quelconque futur pour la traduction littéraire, ou que celle-ci est en train de se mordre la queue sans possibilité de retour ? Si, déjà, les anciens luttent pour décrocher de nouveaux contrats et s'assurer un revenu décent, quid des jeunes traducteurs ?

ARMALITE a dit…

J'en pense que les rémunérations n'ont pas augmenté depuis dix ans, si bien qu'en euros constants elles n'ont cessé de baisser, qu'il y a de moins en moins de travail, que le droit d'auteur est menacé de toute part, notre sécurité sociale remise en cause, et qu'on veut nous coller dès l'an prochain une retraite obligatoire complémentaire qui nous pompera un mois de revenus bruts par an... donc, l'avenir de la profession ne se présente pas bien du tout.

Lime a dit…

Merci, Armalite, pour ce bilan de la profession !

Le tableau est en effet bien noir, tout particulièrement en ce qui concerne les acquis sociaux (si l'on peut parler d'acquis) et le droit d'auteur. À cela, il faut encore ajouter les déboires actuels l'industrie du livre. La situation de chaque traducteur est différente, mais je suis navrée de savoir que pour beaucoup, la survie passera par une reconversion. Quant aux jeunes traducteurs les plus endurants, ils grappilleront peut-être quelques contrats ponctuels sans pouvoir en vivre.

Pour ma part, je suis contrainte de concentrer mes efforts vers la traduction technique ou de chercher un travail alimentaire en tant que salariée. Je pense en effet que la traduction littéraire est une activité artistique à part entière, et nécessite une relative stabilité pour être pratiquée - à mon sens, l'insécurité tue la créativité.

star buckk a dit…

Bonjour Armalite.
À quoi est du ce phénomène ? Il y a toujours autant de livres à traduire non? Y a-t-il plus de traducteurs peut-être ? Ce qui permet de faire baisser les prix? Ou y-a-t-il moins d'oeuvres à traduire ?

Jo Albert a dit…

Bonjour,

J'ai du mal saisir le fait que la profession disparaisse. Il y aura toujours des livres à traduire, non ?

Marmotte a dit…

Bonjour,
Je suis traductrice indépendante, j'aimerais me lancer dans la traduction littéraire plus sérieusement car pour l'instant je travaille dans mon temps libre sur des traductions de livre en auto-publication avec partage des droits d'auteur, c'est donc comme ça que je suis arrivée sur ton blog.
Par contre, il n'y a pas que la traduction littéraire et la traduction technique, il y a de nombreux domaines de traduction. Je suis personnellement spécialisée en traduction pour jeux vidéo, tourisme, marketing et mode. Qui ne relèvent pas du domaine technique, que je fuis tout comme la traduction légale, médicale et financière.
Et j'en vis très bien. Vivre de la traduction en général est possible si on est bon dans son métier, j'ai de plus en plus de clients fidèles et les jours où je ne travaille pas du tout sont rares. Le métier de la traduction en général est loin de disparaître.
Après pour ce qui est de la traduction littéraire, je ne peux rien dire.

PS : Je me permets une petite remarque, j'ai vu que tu ne mets pas d'espace avant les points de ponctuation doubles ni d'accent aux majuscules, comme le stipulent les règles de grammaire française. À moins que tu ne sois pas de France, je sais que le français d'autres pays a parfois d'autres règles. :-) J'espère que tu ne le prends pas mal, j'accueille personnellement toute critique constructive et j'ai tendance à faire de même.

Anonyme a dit…

Bonjour !

Je suis actuellement traductrice technique et l'une de mes connaissances m'a contactée pour la traduction d'un livre biographique. J'ai le statut d'auto-entrepreneur et je me demande s'il est possible de travailler sur le même principe que pour mes traductions habituelles. Cela est-il envisageable ? Il semble que je serai chargée de traduire différents textes et non une œuvre de bout en bout...

Merci de vos commentaires et informations,
Séverine

ARMALITE a dit…

Séverine: Je suis navrée, mais je n'ai aucune connaissance du statut d'auto-entrepreneur et ne suis pas en mesure de répondre à votre question.