mercredi 27 octobre 2010

Get me out of this mess get me out of this trap get me out of my brain

Au temps lointain où j'étais djeûns, j'adorais la nuit. Bouquiner la veilleuse allumée pendant que tout le monde dormait. Ecouter des chansons très tristes avec mon casque de walkman et écrire des missives pathétiques ultra-romantiques à mon premier amour pour le convaincre qu'il avait fait une grosse erreur en me larguant. Massacrer du troll autour d'une table couverte de feuilles de perso et de dés aux formes bizarres jusqu'à l'heure du premier bus. Danser sur Body Count dans les caves d'Aix-en-Provence le mardi soir, et tant pis si on m'attendait au boulot à 6h le lendemain matin. Me promener avec mes potes d'un pas légèrement vacillant dans les rues désertes, avec l'impression de voler du temps au temps.

Les années ont passé. J'ai commencé à ne plus supporter la musique trop forte, la fumée de clope et le manque de sommeil. Petit à petit, je suis devenue une créature profondément diurne, vite déprimée quand elle n'a pas son quota de lumière. J'ai commencé à redouter le moment du coucher, cette heure où je m'allongerais dans le noir sans réussir à m'endormir, et où je ruminerais mes idées encore plus noires jusqu'à épuisement. Mais après une longue période sous somnifères, j'ai fini par retrouver une certaine sérénité et un rythme biologique acceptable.

Puis il y a eu ces quelques semaines chez mes parents où chaque soir, raide d'appréhension dans mon lit, je guettais les halètements de douleur qui annonceraient le début d'une nouvelle crise paternelle. Et même quand la morpine faisait effet et que les cris ne venaient pas, je ne dormais pas pour autant. Jusqu'au lever du jour, j'affrontais immobile les démons intimes qui m'assaillaient de toutes parts; j'essayais vainement d'endiguer le flot des scénarios catastrophe qui défilaient dans ma tête; je hurlais de terreur en silence.

A la torture mentale s'ajoutait la culpabilité de flipper pour quelque chose qui n'arriverait peut-être jamais, l'impossibilité de décrire le tourment qui était le mien, la certitude que personne ne pouvait comprendre, la honte d'être faible au point de ne pas réussir à contrôler mes propres pensées. Dans la journée, je tenais assez bien le coup. Je me focalisais sur les démarches à faire pour mon père, le boulot à essayer d'abattre malgré tout, et ça allait à peu près. Mais dès la tombée de la nuit, mes angoisses revenaient à la charge.

Aujourd'hui, je suis rentrée chez moi depuis quinze jours. Mon père vient d'entamer sa quatrième semaine de traitement, et il ne souffre (presque) plus, même si ça ne signifie pas qu'il est tiré d'affaire - ça, seul l'avenir et ses prochains examens le diront. Je fais des démarches pour m'assurer que si je tombe malade, je pourrai être soignée à Bruxelles et ne pas me retrouver séparée de Chouchou. En attendant, je prends des rendez-vous de contrôle chez la gynéco ou le dermato. Je médite le vendredi soir et fais du yoga le samedi midi. Je cuisine plein de légumes et je mange des fruits plutôt que des biscuits à quatre heures. Quand je dois aller quelque part, je marche au lieu de prendre les transports en commun.

Je me dis que si une femme sur neuf aura un cancer du sein un jour, ça veut dire que huit femmes sur neuf n'en auront pas; que tous types de cancer confondus, les statistiques restent de mon côté; que parmi tous les gens atteints d'une tumeur, il y en a une majorité que la médecine moderne parviendra à guérir. Chaque fois que l'angoisse me saisit, je respire un bon coup et je me récite une litanie d'arguments rassurants.

Mes nuits sont toujours mauvaises, mais (un peu) moins. Je me suis résignée: entre mes démons intérieurs et moi, ce sera une guerre de tranchées. Elle s'annonce longue.

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Armalite: ton démon intérieur s'appelle la peur, tout bonnement. La peur de mourir, de souffrir, de perdre ceux qu'on aime, de plus avoir assez de sous pour assurer, de rater son gratin dauphinois... Bref, la peur, inhérente à l'humain. Sans elle, on a des Kamikaze, pas des humains. Donc, avoir peur,c'est (relativement) normal, je dirais. Apprendre à ne pas se laisser dominer par la peur, c'est, comme tu le dis, difficile et pas évident du tout. Mais c'est indispensable si on veut vivre et pas simplement survivre. J'ai pas de recette miracle, non. Et aucun conseil à te donner, je ne m'en sens pas le droit. Ni la capacité. Mais je te dis simplement de considérer la peur comme une compagne inévitable de la condition humaine, et d'essayer de faire avec. C'est le mieux qu'on peut espérer. Et tu n'es pas seule, c'est déjà bien pour aider à lutter.
J'envoie des vibrations positives vers toi et ta famille, humaine et féline.
Zorro

Zaheenah a dit…

...Comme tout cela me parle!...je me reconnaitrais presque dans ce billet...
Tu n'es pas seule Armalite, à affronter tes vieux démons toutes les nuits...la nuit nous ramène, dans notre inconscient, à la mort...et ce depuis la nuit des temps, rappelle toi les Rois de France dormaient assis dans leur lit de peur de ne pas se réveiller le matin, et les Egyptiens qui remerciaient le soleil chaque matin de s'être levé à nouveau, eux qui n'en étaient pas sûrs!!!
Ces angoisses de la nuit sont vieilles comme mes robes, nous ne sommes donc pas toutes seules Armalite!!Yeah!;o)
Et je trouve tes techniques de parades très raisonnables, et pleines de bon sens!!!Je pense que tu vaincras Armalite, car tu t'en donnes les moyens!
Je t'embrasse et te souhaite une très bonne journée:)

Ladypops a dit…

Après le décès de ma maman, lorsque j'ai eu du temps pour respirer, réaliser et accepter, j'ai commencé à paniquer. Je rêvais d'une machine dans laquelle j'aurais pu passer tous les soirs avant de m'endormir qui aurait fait un topo complet de mon état de santé. J'ai développé très vite des cauchemars. Des vrais, des vilains, des pas beaux. Le pire, c'est que je les entendais arriver. Lorsque je fermais les yeux j'avais le son avant les images et bien évidemment, je ne m'endormais pas pour ne pas voir les images. A côté de ça, j'ai fais un check-up tous les 6 mois pendant 3 ans et en silence, je tremblais à l'idée de mourir. La venue des enfants n'a pas amélioré la situation et puis... et puis je m'y suis faites.

A moins d'une thérapie, je ne voyais finalement pas ce que je pouvais faire. Et puis, m'ouvrant aux autres je me suis rendue compte que nous avions, au fond tous peur de mourir. Non, on a pas envie que ça s'arrête, pas envie de souffrir et beaucoup d'entre nous préfère ne pas y penser et continuer leur chemin sans se poser de question. Je ne suis pas de ceux-là, j'ai toujours aimé savoir ou j'allais alors forcément, ça mine. Mais j'ai fini par me dire que ça faisait partie de moi et à apprivoiser cette peur comme mes cauchemars. Depuis quelques mois, je ne fais plus de cauchemars et je dors mieux.

Malheureusement je ne t'apporte pas de remède miracle avec mon commentaire, mais je ne connais personne qui, confrontée à la maladie d'un proche n'a pas dans les jours qui ont suivi fait un bilan complet de sa santé.

Je crois simplement qu'un jour, on accepte de mourir et du coup, ça va mieux... J'ai 33 ans, j'aimerai vivre au minimum jusqu'à 80 ans, là je veux bien partir, il me reste donc 50 ans d'angoisse... A moins que je m'en aille avant et que je regrette tout ce temps donné à l'angoisse.

Non, décidément je ne fais pas avancé le smilblick avec mon commentaire...

ARMALITE a dit…

Zorro: quand c'est à ce point débilitant, le terme de "peur" me paraît un peu insuffisant...

Zaheenah: merci, bonne journée à toi aussi!

Lady: un jour peut-être, tu cesseras de t'excuser d'avoir la gentillesse de me laisser des commentaires... Contrairement à ce que tu sembles penser, si, ça aide de savoir qu'on n'est pas seul dans ce cas. Et ce n'est pas vraiment de mourir que j'ai peur; pour moi la mort c'est le néant et il n'y a à rien à redouter là-dedans. Non, j'ai peur de souffrir et de devenir dépendante...

biankacha a dit…

J'ai pendant longtemps été une couche-tard extrême et je m'étais convaincue que c'était parce que j'aimais vivre la nuit. Cependant, mon corps n'arrivant plus à suivre les nuits de 4h, je commence à réaliser que cette habitude me permettait également de me coucher épuisée, et donc de m'endormir immédiatement sans passer par la case 'réflexions nocturnes intenses'. Aujourd'hui, je redoute l'heure du coucher car je sais que je vais passer minimum une heure à retourner dans ma tête les pensées les plus négatives, mes regrets, mes peurs... et les cauchemars prennent le relai ensuite.
Je suivrai avec attention ta guerre de tranchées et te souhaite la victoire finale et sans partage ;) Bonne journée !

Anonyme a dit…

Je trouve le commentaire de Zorro très juste, et ton observation fort à propos. La peur, comme l'envie, l'amour et généralement les émotions auxquelles nous ne sommes pas habitués peut être débilitante. Comme toujours, l'essentiel est de parvenir à l'identifier pour ce qu'elle est, éventuellement de mettre les mots sur ses causes, de prendre conscience de la façon dont cette émotion nous affecte et éventuellement d'en corriger les effets. Plus facile à dire qu'à faire, d'autant moins quand cela concerne un proche...
Ces platitudes pour dire que ta réaction est très normale, et qu'elle n'a pas à t'inquiéter.
When the going gets tough...

Anonymous coward