jeudi 16 avril 2009

Dark stranger

Hier, dans le TGV. Une très jolie jeune femme est assise dans la même rangée que moi, de l'autre côté de l'allée. Elle a de longs cheveux noirs, raides et brillants; une peau très brune, des lèvres presque violettes, des yeux noirs frangés de longs cils. Elle est habillée plutôt élégamment et a coincé une valise rouge contre le siège voisin du sien.

Nous n'avons pas quitté Bruxelles depuis une demi-heure que deux types l'abordent assez brusquement. "Bonjour, on peut voir vos papiers?" lui lancent-ils dans un anglais rudimentaire. Elle leur tend un passeport à la couverture rouge. Ils lui demandent ce qu'elle faisait en Belgique, ce qu'elle compte faire en France. Elle explique qu'elle va prendre l'avion à Roissy pour passer deux semaines de vacances en Malaysie d'où elle est originaire. Ils réclament à voir ses billets d'avion, qu'ils examinent en plissant des yeux soupçonneux. Puis ils lui rendent l'ensemble de ses documents et s'éloignent en grommelant un vague "Au revoir". La jeune femme et moi les suivons des yeux. Nos regards se croisent. "Qui étaient ces types?" s'enquiert-elle à voix basse, toujours en anglais. Perplexe, je lui réponds que je n'en ai pas la moindre idée.

Peu de temps après, le contrôleur passe vérifier les billets de train. J'en profite pour lui demander s'il y a des douaniers ou des policiers en civil à bord. "Pourquoi?" J'explique l'incident qui vient d'avoir lieu. Il jette un coup d'oeil hautain à la jeune femme et hoche la tête. "Ah ben bien sûr qu'il y a des douaniers dans ce train! Toujours. Et de temps en temps, ils redescendent avec un étranger menotté". Il croise les poignets devant lui en un geste éloquent et esquisse une grimace satisfaite. Je le trouve parfaitement vomitif.

Après son départ, je traduis ce qu'il vient de me dire à la jeune femme. Elle est aussi écoeurée que moi, mais que pouvons-nous faire? (Et entendons-nous bien: le problème n'est pas que les douaniers fassent leur boulot, si nauséabond puisse-t-il être parfois; il est dans leur façon irrespectueuse, limite hostile, de procéder.) Nous bavardons un peu; elle m'explique qu'elle est née en Malaysie, qu'elle vit à Londres maintenant mais qu'elle voudrait en partir: le climat anglais la mine et l'attitude des gens encore plus. Quand elle peine à trouver ses mots, elle agite la main et secoue la tête d'un air navré. Dans sa voix sourde et son accent prononcé perce toute la lassitude d'une exilée pas forcément volontaire.

Une voix masculine annonce que nous arrivons à Roissy. "C'est ici l'aéroport?" demande la jeune femme, un peu inquiète. Je lui réponds que oui et lui souhaite de bonnes vacances. Elle me remercie pour mon aide et descend en emportant sa valise rouge, son passeport malaysien et son coeur meurtri. Et moi, pendant tout le reste de mon voyage, je suis partagée entre le contentement d'avoir fait cette petite rencontre et la tristesse qu'aujourd'hui encore, la plupart des gens dans nos pays civilisés considèrent tout ce qui ne leur ressemble pas comme un objet de méfiance plutôt que comme une source d'enrichissement.

3 commentaires:

annaquine a dit…

Bonjour Armalite,

Je ne sais pas si cela change quoi que ce soit , mais je voulais dire que nous avons subi Mr annaquine et moi exactement la même chose.
Je ne suis pas prête de l'oublier.
Je me suis crue dans un film de la seconde guerre mondiale :l'un des deux hommes portaient un manteau long en cuir noir ...

ARMALITE a dit…

Ceux-là étaient vêtus comme des ploucs de base. Ca n'en reste pas moins triste...

Un Homme a dit…

Bienvenue dans la Forteresse Europe... :(