lundi 26 mai 2008

Comme quoi, on change...

Mon blues du dimanche après-midi se prolonge en ce début de semaine pourtant assez chargée - même si la description des journées de Soeur Cadette me fait facilement passer pour une limace neurasthénique en comparaison. C'est toujours comme ça quand je viens de voir les miens: je mets un peu de temps à m'en remettre, non pas parce que ça s'est mal passé, mais au contraire parce que je suis triste de les quitter.
Comme quoi, on change. Je me souviens qu'à treize ans, je détestais tous les membres de ma famille immédiate sans exception. Je tenais mes parents pour des ratés: des gens médiocres, sans ambition, enfermés dans une routine désolante de conformisme et de petitesse d'esprit. Ce que je ne me gênais pas pour leur faire sentir. Je pourrais arguer que je souffrais beaucoup à cette époque et que je manquais du recul nécessaire pour leur pardonner tout ce qu'ils ne voyaient pas, tout ce contre quoi ils ne parvenaient pas à me protéger. J'étais trop jeune pour me rendre compte que les enfants ne sont pas livrés avec un mode d'emploi et que les parents ne sont pas des demi-dieux infaillibles: juste des êtres humains qui, pour la plupart, s'efforcent de faire au mieux avec les moyens dont ils disposent. Il m'a fallu devenir adulte et commettre mes propres erreurs en toute bonne foi pour me rendre compte que mes parents avaient toujours été de bonne volonté, et que je ne pouvais décemment pas leur en vouloir de s'être trompés sur ce qui était bon pour moi. N'empêche que mes traumatismes d'enfance sont certainement responsables pour une très grande part de mon refus de me reproduire à mon tour.
Quant à Soeur Cadette, aujourd'hui la prunelle de mes yeux, je lui en ai très longtemps voulu d'être plus jolie que moi, plus sociable et plus douée pour à peu près tout. J'étais blanche et boulotte, avec une face de poisson-lune perpétuellement maussade; elle était mince, bronzée et souriait toujours sur les photos de classe. Je n'avais aucun ami et passais mes récréations à lire dans un coin de la cour; dès la maternelle, elle avait une cote de popularité en béton et était invitée partout. Un rien m'effrayait et me réduisait aux larmes ; c'était une casse-cou qui finissait à l'hôpital si souvent qu'un des urgentistes l'avait surnommée "ma petite abonnée". Nous avons fréquenté le même collège, et elle est devenue la chouchoute du prof de maths qui me terrorisait quelques années plus tôt. J'ai voulu suivre des cours de danse, ma première grande passion après la lecture; elle s'est inscrite aussi, et c'est à elle qu'on a fini par proposer une place dans une compagnie professionnelle quand elle était ado. Un jour, j'ai commis l'erreur de l'emmener dans mon club de jeu de rôles, le seul endroit où j'avais réussi à me faire une petite place (en tant que fille et hors du contexte scolaire, ça avait été assez facile). Le mec qui me plaisait à l'époque a flashé sur elle; après ça, quand mes potes partaient en virée et qu'il ne restait plus qu'une place dans la voiture, c'est elle qu'ils emmenaient. Nous sommes diplômées de la même grande école de commerce; j'ai vomi les trois ans que j'y ai passé et n'en conserve que de mauvais souvenirs; elle y est devenue intervenante extérieure et y donne des cours deux ou trois fois par an. J'ai mis plusieurs années à me trouver professionnellement, avant d'opter pour une occupation que mes parents ne considéraient même pas comme "un vrai métier"; elle a tout de suite décroché un boulot de cadre respectable et occupe aujourd'hui un poste avec un titre ronflant et un salaire assorti. Ma vie sentimentale a longtemps été un désastre; David a craqué pour elle en 5ème et lui a fait une cour assidue avant qu'elle daigne sortir avec lui quatre ans plus tard.
A côté de Soeur Cadette, je me sentais toujours le vilain petit canard. Le pire, c'est que je voyais bien qu'elle n'y mettait aucune malice. Elle ne cherchait absolument pas à me faire de mal; elle avait juste cette aura inexplicable qui faisait que les gens gravitaient naturellement vers elle. J'en étais malade de jalousie. Puis il y a eu ce Noël où je me trouvais à Nantes, à mille kilomètres de ma famille. Je m'étais fait avorter le matin du 24 et, comme je ne connaissais quasiment personne dans cette ville où on m'avait mutée quatre mois plus tôt, je m'apprêtais à passer le réveillon seule dans mon petit appart pendant que le père potentiel festoyait à La Baule avec sa famille et sa petite amie officielle. Soeur Cadette vivait encore chez mes parents à l'époque; après qu'ils soient partis se coucher, elle était restée longtemps au téléphone avec moi, chuchotant pour ne pas les réveiller (bien entendu, je ne les avais pas mis au courant). Je crois que c'est ce soir-là que la balance de mes sentiments pour elle a commencé à pencher de l'autre côté. Depuis, malgré des divergences certaines de point de vue et de style de vie, elle a toujours été là pour moi. J'aimerais pouvoir dire que la réciproque est vraie, mais je ne me souviens pas d'une seule occasion où elle ait eu besoin de moi.
Tout ça pour dire qu'aujourd'hui j'ai des relations apaisées avec ma famille. J'ai accepté que mes parents n'étaient pas parfaits et moi non plus. On se chamaille encore parfois; on s'exaspère occasionnellement et on ne se comprend pas toujours, mais il est admis qu'on s'aime et qu'on n'est pas trop fâchés de se savoir liés les uns aux autres jusqu'à ce que la mort nous sépare. Quant à Soeur Cadette, j'ai accepté qu'elle était apparemment parfaite et que je ne pouvais juste pas lutter contre ça. Et je suis contente d'avoir réussi à surmonter ma jalousie pour profiter pleinement de sa présence dans ma vie.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

petit conseil de lecture :
les yeux jaunes du crocodiles :katherine Pancroll
(ou les relations familiales )

ARMALITE a dit…

C'est gentil mais... Je n'aime pas du tout Katherine Pancoll.

Anonyme a dit…

Tu sais, j'ai l'impression que face à soeur Cadette (telle que tu la décris) tout le monde aurait une petite pointe de jalousie !

Ce qui est génial, c'est d'avoir réussi à dépasser ça :-D