mercredi 5 mars 2008

Terreurs nocturnes

J'ai toujours eu tendance à gamberger dans le noir. La nuit, après avoir éteint la lumière, d'autres s'endorment instantanément ou presque - les bienheureux. Moi, je rumine mes problèmes. Et quand je n'en ai pas, j'en imagine. L'obscurité donne corps à toutes mes angoisses. C'est un déclencheur infaillible. Petite, lorsque je devais me relever pour satisfaire une envie pressante, j'allais aux toilettes le coeur dans la gorge, en retenant mon souffle pour passer inaperçue des démons que j'imaginais tapis dans le noir. D'accord, pour une gamine impressionnable, ce n'était pas très malin de se laisser convaincre d'aller voir "Amityville 2" par une copine férue de films d'épouvante. C'était encore moins malin de croire à l'existence du Diable alors que j'avais déjà rejeté l'hypothèse de l'existence de Dieu. Mais bon, le propre des phobies, c'est justement d'être irrationnelles.
Plus tard, mes terreurs nocturnes ont muté vers l'intangibles, le diffus. Je me suis mise à penser à ce que j'aurais pu, aurais dû dire ou faire dans telle situation, puis à inventer des conséquences catastrophiques à mes bévues. Trouver le sommeil est devenu de plus en plus difficile. Dès que j'ai vécu seule, j'ai pris l'habitude de dormir les volets ouverts pour essayer de casser l'enchaînement obscurité -> angoisse -> insomnie. Je me suis mise en couple deux fois, avec des hommes qui m'ont de nouveau imposé le noir total dans notre chambre. Il m'est devenu quasiment impossible de m'endormir avant le lever du jour. En désespoir de cause, j'ai commencé à prendre des somnifères pour retrouver un rythme de vie normal.
L'an dernier, j'ai décidé d'arrêter. Tout allait bien dans ma vie à ce moment-là, j'étais plus heureuse que jamais auparavant et ça m'a paru une bonne occasion pour me sevrer. Résultat: dans la journée, j'allais très bien; limite je gazouillais au lieu de parler. Et le soir, dès la lumière éteinte, je remâchais à m'en rendre malade ma rancoeur envers l'Homme. Quand j'ai enfin eu un déclic et arrêté d'y penser, j'ai développé une fixation sur les problèmes potentiels que le Trésor Public allait me causer au sujet de mes impôts sur le revenu de l'an dernier. Après des semaines de tergiversations, j'ai pris le taureau par les cornes et je me suis décidé à appeler mon centre des impôts, qui à ma grande surprise et pour la première fois de ma vie de contribuable m'a annoncé que tout se passait comme prévu et qu'il n'y avait aucun problème.
J'ai bien dormi pendant... oh, trois jours.
Puis Bones m'a annoncé par mail que B. était entrée à l'hôpital et que cette fois, elle n'en ressortirait sans doute pas.
Depuis, mes nuits sont cauchemardesques. Malgré le clair de la lune qui entre à flots par les grandes fenêtres dont nous ne fermons jamais les volets, malgré le souffle régulier et apaisant de Hawk à côté de moi, je sens chaque soir un étau me comprimer le coeur. Je prends une conscience aiguë de mon corps. Chaque craquement, chaque gargouillis, chaque gêne ou douleur minuscule devient le signe avant-coureur d'une épouvantable maladie qui me tuera dans d'atroces souffrances, non sans m'avoir d'abord avilie et réduite à l'état de loque pathétique. J'ai l'impression d'entendre mes cellules se démultiplier anarchiquement, l'impression que ma chair abrite une bombe à retardement dont le compte à rebours silencieux a déjà démarré à mon insu.
Pourtant, je ne suis pas du genre hypocondriaque. Quand j'ai un petit bobo, je ne me précipite pas chez le médecin: j'attends que ça passe tout seul; au pire si la douleur devient trop gênante (ce qui arrive quand même assez vite car je suis une mauviette), je me bourre de Doliprane et basta. Je suis toujours partie du principe que j'étais quelqu'un de robuste et que je pouvais avoir confiance en mon corps pour fonctionner correctement.
A présent, j'ai l'impression qu'il n'attend qu'une occasion pour me trahir.
J'essaie de rationnaliser, par exemple en me disant que je n'ai pas d'hérédité familiale, que j'ai arrêté de fumer, que je bois rarement et ne me mets jamais au soleil. "Oui, mais ton endométriose t'expose à un risque accru de cancer du col de l'utérus", me rappelle aimablement Hawk. Hum. "Et de toute façon, plus tu y penses, plus ton stress est susceptible de fabriquer une tumeur." Je me décompose. "Ne t'en fais pas, enchaîne-t-il très vite. Si tu mourais, je ne replongerais pas. Je me servirais de ce que tu m'as appris et je continuerais mon chemin." Me voilà rassurée.
Le plus ironique dans tout ça, c'est qu'avant de le rencontrer, je ne tenais guère la vie. Je n'avais pas de pulsions suicidaires ni rien de ce genre; simplement, j'estimais avoir plus ou moins fait le tour de la question. J'avais accumulé beaucoup d'expériences dans des tas de domaines différents, et je ne voyais plus trop de perspectives excitantes devant moi. Pour tout dire, je m'emmerdais un peu. J'avais conscience d'être une personne privilégiée (malgré le ratage relatif de ma vie sentimentale), mais cela ne suffisait pas à combler mon ennui. En fait ma plus grande peur, c'était de vivre trop longtemps et de finir abandonnée de tous dans une maison de retraite, ou de sentir la maladie d'Alzheimer grignoter petit à petit mes ressources intellectuelles. Ces deux perspectives me terrifiaient littéralement.
Aujourd'hui, je nage dans le bonheur conjugal et je n'ai jamais eu autant de projets. Du coup, je suis assaillie par la crainte inverse, celle de ne pas avoir assez de temps pour profiter de ma vie avec l'homme merveilleux qui la partage - celle qu'on me retire brutalement le miracle dont j'ai été gratifiée au moment où je ne l'attendais plus.
Depuis dimanche soir, je reprends des somnifères.

5 commentaires:

Un Homme a dit…

Presque pareil en probablement moins aigu et que je ne prends pas de somnifères...

Bref, je compatis pleinement...

M.Poppins a dit…

Encore une fois, je me permets d'intervenir en parlant de mon vécu, sans trop entrer dans les détails parce que très/trop personnels (j'espère que tu ne m'en voudra pas). Suite à la perte d'un parent proche il y a 7 ans j'ai eu ce genre de trouble. Ma chance était que je m'endormais, mais que je passais mes nuits à parler avec/sauver/retenir la défunte. Il semblait évident alors que j'avais de la peine à faire mon deuil. Pourtant, j'avais tout réaliser comme il se doit, pour le vivre le mieux possible. Mais c'était la perte que je ne supportais pas. J'ai donc fais un nombre incalculable de visite médicale pour être sûre que tout allait bien, me suis scrutée sous tout les angles, fais attention à ma nourriture et le tout en le cachant bien évidemment à mon entourage. Et puis j'ai trouvé le truc, la chose qui a fait que j'ai pu la laisser partir. La garder malgré tout là, bien au chaud dans ma poitrine mais ne plus avoir les larmes aux yeux lorsque je pensais à elle.

Tu lui as rendu un très bel hommage dans ton poste précédent, ce qui prouve ton attachement. Trouve donc le moyen de lui dire que tu l'aimais, qu'elle va te manquer et que c'est dur. Même si elle n'est pas là, trouve le moyen de te mettre en paix avec ce départ. Une fois que tu aura trouvé le moyen de te libérer de tout ça, peut-être auras-tu la chance de te rendre compte que tu peux le faire avec les tracas du quotidien.

Mes mots doivent te sembler bizarres et encore une fois je me sens comme une intruse dans ton univers. J'avais juste envie de partager avec toi mon expérience, même si j'ai bien conscience que nous sommes tous différents face à la perte d'un être cher. Et que chaque départ nous ramène au notre.

Courage... et je m'ose à déposer un bisouX sur ta joue.

ARMALITE a dit…

M. Pops: ne t'excuse pas ! Sais-tu que c'est justement ton commentaire précédent (celui sur le post où je disais combien j'avais du mal à tourner la page par rapport à mon ex) qui a finalement provoqué le fameux déclic dont je parle dans ce post-ci? D'ailleurs je voulais écrire là-dessus, raconter cette prise de conscience, mais les événements m'ont donné d'autres préoccupations ces dernières semaines. Néanmoins, je ne te remercierai jamais assez pour ça. Tes commentaires sont précieux, et tes bisous appréciés! ^^

Malena a dit…

Je m'endors très facilement mais je me réveille au bout d'une demie heure, trois quarts d'heure complètement angoissée à la suite d'un cauchemar ... J'ai un sommeil hyper agitée, ce qui fait que je ne me lève jamais reposée. Je ne prends pas de somnifères mais je me suis décidée à consulter un psy, pourvu que ça marche ...

Mélissa a dit…

Etrangement, j'ai toujours eu besoin du noir. Petite, il ne fallait absolument pas qu'un rai de lumière ne filtre dans ma chambre sinon, je ne pouvais pas dormir. C'était une intrusion!

Quand à ce que tu viens de me raconter, je crois tout simplement que l'on a du mal à vivre sans imaginer qu'une énorme tuile va nous tomber dessus, même quand on est heureux. Comme si on avait quelque chose à se reprocher, auquel on aurait réchappé mais qui va nous revenir dans la tronche, éventuellement. Une étrange culpabilité!