samedi 14 avril 2007

14 avril 1997

Je marche dans Manhattan à côté de Shawn. Arrivée de France la veille, je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit malgré le décalage horaire. Trop d'angoisse et de fébrilité. Autour de moi, la ville ne dormait pas non plus; à peine était-elle assoupie. Les doubles vitrages de l'hôtel étouffaient les sons de la rue plusieurs dizaines d'étages en contrebas, mais je sentais l'électricité dans l'air, vibration ténue qui m'agaçait les nerfs et ne m'autorisait pas le repos.

Première sortie en plein jour, le choc. C'est le milieu de la matinée et les trottoirs sont toujours plongés dans l'ombre tant les immeubles alentour culminent haut. Même si je suis habituée aux paysages urbains, les avenues rectilignes et interminables créent des perspectives cubistes vertigineuses, entièrement nouvelles pour moi. Je suis frappée par la diversité des visages que je croise: Blacks, Blancs et Latinos semblent mélangés à égales proportions. C'est la première fois que je me balade dans un endroit où le type caucasien n'est pas la norme. Et puis les gens sont si pressés; les femmes en tailleur chic et baskets se hâtent vers leur bureau, le regard rivé droit devant elle, une expression déterminée sur le visage.

Aujourd'hui je vais dévaliser une boutique de comics dans laquelle je raflerai tous les back issues d'une série formidable que j'ai découverte il y a peu de temps, "Strangers in Paradise". Je lirai les premières confessions de David et de Katchoo assise à la terrasse d'une buvette de Central Park, après avoir visité le zoo où j'entendrai parler français au détour de chaque cage. Je me ferai asperger par Marvin le Martien dans le cinéma 3D au dernier étage du Warner Store. J'ouvrirai des yeux d'enfant émerveillée chez FAO Schwartz. Le soir, j'assisterai à une représentation de Cats à Broadway, et bien que transportée par le spectacle, j'aurai du mal à garder les yeux ouverts jusqu'au bout. En sortant, je roulerai encore quatre heures avant d'arriver dans la petite ville de Pennsylvanie où j'habiterai désormais et où je passerai une année mémorable - pas forcément dans le bon sens du terme.

Mais tout ça, je ne le sais pas encore. Le nez en l'air, je me remplis de Manhattan, tellement absorbée par ma contemplation que j'en oublie de prendre la moindre photo malgré l'appareil niché au fond de mon sac. Je suis prête à refaire ma vie dans un pays où je mets les pieds pour la première fois et où je ne connais personne d'autre que mon guide, rencontré "en vrai" la veille seulement. Je pense à Soeur Cadette à qui je ne souhaiterai pas son anniversaire cette année. Je pense à l'homme près duquel j'avais juré de rester jusqu'à ce que la mort nous sépare et que je viens pourtant de laisser derrière moi. Mon avenir s'étend devant moi comme une immense page blanche et je ne sais pas ce qui l'emporte de l'excitation ou de la peur.

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