vendredi 5 mai 2006

J'aurais préféré qu'il paume la montre

J'ai ouvert les yeux une dernière fois sur les peupliers du voisin. Ca ne m'a pas rendue aussi sereine que d'habitude. Je suis en train de boire ma dernière tasse de Thé sur le Nil préparée dans la théière Bodum en verre qui est si chiante à laver. Assise une dernière fois sur la chaise d'écolier dont les barreaux sont tellement pratiques pour poser mes pieds, j'écoute une dernière fois l'arrosage automatique, regarde une dernière fois les gouttes d'eau scintiller dans l'herbe du jardin comme des diamants épars.

Je voulais prendre des photos avant/après: penderie pleine et 5 minutes après, penderie vide, ce genre de choses. Je me suis attaquée aux cartons avec tant d'énergie que ça m'est sorti de la tête. Je vais quand même faire un tour du propriétaire pour emporter quelques images. Le rosier jaune que l'Homme m'a offert il y a quelques années et qui est devenu vraiment énorme. La Classe A verte qu'il a achetée peu de temps après notre rencontre et qu'il livre demain à ses prochains propriétaires.

C'est drôle: Martine avait choisi la couleur de cette voiture et elle était sortie de sa vie peu après. J'ai choisi la couleur de sa future Seat (rouge emociòn) et ne la verrai probablement même pas.

Il y a quelques semaines, je me faisais la réflexion que si Martine revenait, elle ne reconnaîtrait absolument rien du cadre où elle avait vécu avec l'Homme. Au fil des ans, nous avons changé tous les meubles à l'exception de la table basse du salon, des chaises cannelées de la salle à manger et du clic-clac du bureau. Ainsi l'Homme va-t-il peu à peu effacer toutes les traces de mon passage dans sa vie. Aujourd'hui je suis partout dans cette maison, dans les rideaux et la nappe terracotta, dans les meubles de bureau récupérés de mon ancien appart, dans les cache-alcôve dont j'ai choisi le tissu et que j'ai faits faire sur mesure, dans les range-CD que j'ai peints à l'acrylique, dans les fleurs que j'ai achetées et qu'il a plantées (enfin, celles qui ont survécu)... Peu à peu, toutes ces choses seront remplacées, et le fantôme de ma présence s'évanouira avec elles.

Pour son 34ème anniversaire (officiellement; en réalité, c'était pour fêter son divorce), j'avais offert à l'Homme l'Oméga Seamaster dont il rêvait, "la montre de James Bond". Sur le bracelet en acier, j'avais fait graver trois mots: Garde-nous toujours. Je suppose qu'une sur deux, c'est déjà pas si mal.

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