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mardi 15 octobre 2019

"Stand still, stay silent" (Minna Sundberg)


90 ans se sont écoulés depuis qu'une maladie mystérieuse appelée la rouille a éradiqué presque toute l'humanité. Seule l'Islande, qui s'est immédiatement coupée du reste du monde, a pu se préserver pour l'essentiel. Le reste de la Scandinavie est ravagé. En Finlande ne subsistent que quelques bastions isolés et presque aucune technologie. Les Suédois jouissent de meilleures conditions de vie et se prennent pour les maîtres du monde connu, mais ne sont plus qu'une vingtaine de milliers. La Norvège a basculé dans le mysticisme. Les Danois, eux, sont résolument athées mais obsédés par la récupération de documents de l'ancien monde.

Epargnés par la contamination à l'inverse de nombreuses espèces animales, les chats sont devenus de féroces guerriers et les meilleurs protecteurs des hommes. Partout sévissent des trolls et des géants redoutables, dont la lumière est la seule faiblesse. Et au sein de l'humanité, de nombreux individus naissent désormais avec des pouvoirs magiques. Lalli l'éclaireur en fait partie. Avec sa cousine Tuuri, une érudite qui rêve d'explorer le monde, il est engagé pour participer à une expédition dans les territoires silencieux...

mercredi 11 septembre 2019

"Les deux vies de Pénélope" (Judith Vanistendael)


Elle s'appelle Pénélope, mais elle ne brode pas et elle n'attend pas: elle est chirurgienne, et elle sauve des vies. Depuis dix ans, elle a enchaîné pas moins de 32 missions à Alep. Et chaque fois qu'elle rentre en Belgique pour retrouver son mari poète, son adorable fille, sa mère perpétuellement inquiète et sa soeur perpétuellement parfaite, elle se sent un peu plus déconnectée de ce quotidien paisible. Comment prendre au sérieux l'angoisse d'Hélène, 14 ans, qui ne comprend rien à l'ablatif latin alors que Pénélope a rapporté dans ses bagages le fantôme d'une adolescente qu'elle n'a pas réussi à sauver? 

Judith Vanistendael peut se vanter d'être l'autrice de bédé qui m'aura arraché les plus gros sanglots avec "David, les femmes et la mort". Certes, me crever le coeur avec une histoire de père qui se meurt du cancer pendant que le mien agonisait pour les mêmes raisons ne relevait pas précisément du tour de force. Mais c'était si bien fait que même sans connexion personnelle avec le thème, j'aurais été puissamment touchée. La preuve, c'est que je ne me reconnais en rien dans sa nouvelle héroïne, et que "Les deux vies de Pénélope" a quand même fait mouche.

lundi 19 août 2019

"Laura Dean keeps breaking up with me" (Mariko Tamaki/ Rosemary Valero-O'Connell)


Entre sa jolie couverture et son titre intrigant, il était inévitable que ce roman graphique attire mon attention. J'avoue avoir un peu hésité à la vue du nom de Mariko Tamaki: en 2014, je crois avoir été la seule à ne pas apprécier du tout "Cet été-là", encensé par la presse comme par le public. Mais j'étais terriblement attirée par le graphisme noir et rose de Rosemary Valero-O'Connell, son trait épuré et pourtant expressif, la composition dynamique de ses planches - alors, je me suis laissée tenter. 

Frederica Riley a 17 ans. Elle aime l'odeur des fraises mais pas leur goût. A ses heures perdues, elle récupère de vieilles peluches pour fabriquer des hybrides délirants dont elle imagine les conversations. Lors du bal de la Saint-Valentin, elle se fait plaquer pour la troisième fois par sa petite amie Laura Dean. Obnubilée par cette fille ultra-populaire et chroniquement infidèle, Freddy délaisse sa bande d'amis et cherche les conseils d'Anna Vice qui tient une rubrique "Courrier du coeur". Il lui faudra près de 300 pages pour réussir à échapper à cette relation toxique. 300 pages dont j'ai savouré la moindre case avec ravissement.

mercredi 15 mai 2019

"Enferme-moi si tu peux" (Anne-Caroline Pandolfo/Terkel Risbjerg)



"Les histoires que je vais vous raconter se déroulent entre la fin du XIXème et le début du XXème siècle. Il vaut mieux, en ce temps-là, être un homme, blanc, cultivé et bourgeois.* 

Les femmes et les enfants n'ont aucun droit. Les paysans n'ont plus de terre; ils deviennent pauvres et ouvriers. Les vieux et les malades gênent; on les préfère isolés et enfermés. Ils sont donc toute une population d'exclus: négligeables, corvéables, insignifiants. 

Pourtant, certains d'entre eux, du fond de leur gouffre, ont été touchés par la grâce. Un jour le déclic s'est produit, ils s'en souviennent comme si c'était hier. 

Ils ont entendu une voix, celle d'un esprit, d'un fantôme ou d'un ancêtre. Ils ont su alors qu'il y avait un ailleurs pour eux, et qu'il était intérieur."

dimanche 5 mai 2019

"La maison de la plage" (Séverine Vidal/Victor L. Pinel)


Julie a récemment perdu son compagnon. Alors qu'elle commence tout juste à remonter la pente, elle apprend qu'un de ses oncles souhaite vendre Les Trémières, la maison située sur la côte Atlantique où sa famille s'est toujours réunie pour les grandes vacances. Ce dernier été tous ensemble risque d'avoir un goût un peu particulier...

"La maison de la plage" remonte le temps pour raconter des moments-clés de la vie des Trémières à trois époques différentes: 2018, où débute le roman graphique, puis 1968, lorsque les grands-parents de Julie firent l'acquisition de la maison, et 1959, à l'arrivée des propriétaires précédents. Un secret lié au papier peint de la chambre jaune sert de fil rouge à toute l'histoire.

J'avoue avoir été assez peu touchée par la dernière partie, vue à travers les yeux d'une fillette de 8 ans dont la réaction à un événement qu'on devine très vite m'a paru quelque peu... exagérée. En revanche, les pages consacrées à Julie et aux siens m'ont beaucoup émue, sans doute parce que j'y ai retrouvé des situations et des sentiments très universels. Les divergences et les querelles au sein d'une fratrie. Le soutien inconditionnel qu'on peut trouver auprès de sa famille (quand on a eu de la chance à la loterie de la naissance). L'ancrage profond que donnent les souvenirs d'enfance et les habitudes partagées. La douceur des amitiés d'adolescence qui survivent à l'âge adulte. La continuité d'une génération à l'autre, d'une époque à l'autre. Et, comme sur la couverture, la force qu'on tire des gens qui nous encadrent pour faire face aux vagues de l'existence. 

jeudi 28 février 2019

"Yasmina et les mangeurs de patates" (Wauter Mannaert)


Malgré son jeune âge, Yasmina est déjà une cheffe émérite, qui réussit à préparer de savoureux petits plats à partir des légumes donnés par ses deux amis jardiniers Cyrille et Marco. Mais le jour où un méchant fabricant de patates en sachet rase les potagers pour y installer son usine, la fillette se retrouve bien embêtée. Ce n'est pas avec le maigre salaire d'Omran, son papa employé dans un fast-food, qu'elle va réussir à acheter des tomates à près de 3€ le kilo. Heureusement, elle arrive à se servir en douce dans le jardin qu'une mystérieuse voisine cultive sur le toit de son immeuble. Puis les patates en sachet envahissent les magasins, connaissant un succès fou, et les gens qui en ont mangé se mettent à se comporter très bizarrement... 

On aura compris depuis longtemps que je suis incapable de résister à une bédé culinaire. Mais outre son thème alléchant, "Yasmina et les mangeurs de patates" coche pratiquement toutes les cases de ce que j'adore en bande dessinée. Sur le plan graphique: absence de cases, longues plages muettes et néanmoins très parlantes, bâtiments vus en coupe et architecture originale, gros plans d'assiette, belles illustrations pleine page... Sur le plan de la narration, une jeune héroïne racisée, futée et militante du bien-manger, des personnages secondaires divers et attachants malgré leurs petits travers, des échanges hyper drôles (notamment entre le jardinier tradi et le fou du bio, ou entre Omran et ses collègues qui, voyant ses bento végétariens, soupirent qu'eux, sans viande et sans frites, ils ont de nouveau faim à 16h). Même si j'ai davantage aimé le côté "tranche de vie" de la longue mise en place que l'aventure qui s'emballe dans le dernier tiers, le récit est original et maîtrisé, sans aucun temps mort. Et malgré son côté parfois farfelu, il fait passer de très chouettes idées. Mon avis: il vous le faut. Pas encore convaincu? Allez lire les 24 premières pages ici

Traduction de Laurent Bayer



lundi 4 février 2019

"La fille dans l'écran" (Manon Desveaux/Lou Lubie)


Coline souffre d'une phobie sociale paralysante qui l'a conduite à abandonner ses études et se réfugier chez ses grands-parents, à Périgueux. Dans le cadre de son travail Une sur un projet d'album jeunesse, elle contacte Marley, une Française qui s'est installée à Montréal afin de poursuivre sa passion pour la photo, mais qui stagne dans un job alimentaire et une relation amoureuse insatisfaisante. Une complicité très forte se tisse entre les deux jeunes femmes par écran interposé...

La page de gauche pour Manon Desveaux qui dessine  Coline en noir et blanc, celle de droite pour Lou Lubie qui dessine en couleurs ce que fait Marley au même moment - avec l'inévitable décalage horaire dû à leurs deux pays de résidence. Cette disposition en vis-à-vis, qui permet de bien saisir le contraste entre la vie et la personnalité des deux héroïnes, donne également beaucoup de fluidité au récit à quatre mains. La phobie sociale de Coline et la pression que lui mettent ses parents, la routine dans laquelle Marley se sent de plus en plus enfermée et sa rébellion qui monte petit à petit sont rendus de manière réaliste et délicate à la fois. "La fille dans l'écran", c'est l'histoire de deux jeunes femmes qui vont n'en faire qu'à leur tête et résister aux conventions pour choisir leur propre chemin. Un roman graphique très réussi. 

samedi 24 novembre 2018

[NOEL 2018] Des idées de bédés à offrir aux grands





Voici une sélection de bandes dessinées à destination des ados et adultes. Ce sont tous des titres sortis ces 6 derniers mois, que j'ai personnellement lus et appréciés. Et parce que je trouve que les débuts de série font des cadeaux un peu frustrants, j'ai choisi de me concentrer sur des histoires complètes en un volume. Quand les descriptions sont très courtes, c'est que j'ai déjà écrit une critique plus détaillée à laquelle vous accèderez en cliquant sur le titre. Prix entre 12 et 30€. 

"Le gratte-ciel": Bédé-concept qui, étage par étage en commençant par le rez-de-chaussée, montre l'intérieur des appartements et la vie des occupants d'un gratte-ciel. Beaucoup de saynètes se répondent entre elles de manière fabuleuse, tissant des rapports entre voisins souvent cocasses. L'observation sociale est fine et grinçante. Mon coup de coeur le plus récent. 

"Bouillon": Histoire policière et féministe dans le cadre d'un restaurant gastronomique à l'atmosphère Années Folles.  

"Moi en double": Navie paraît joyeuse et épanouie malgré son obésité morbide. Mais à l'intérieur, elle souffre. Un jour, elle a un déclic et décide de reprendre son corps en mains... Témoignage percutant sur l'acceptation de soi. 

"A travers": Une vie d'homme retranscrite sans paroles à raison d'une scène importante par double page, toujours vue "à travers" une fenêtre, un écran ou un objectif. Graphiquement très réussi, narrativement très émouvant. 

"Motor girl": Une héroïne bad ass qui a fait la guerre, un gorille pour meilleur ami, un garage perdu dans le désert, des extra-terrestres qui débarquent, des hommes en noir animés de mauvaises intentions - autant d'éléments disparates qui se combinent de façon magistrale pour parler de syndrome post-traumatique. 

"Une mémoire de Roi": Bédé éducative sur le fonctionnement de la mémoire, qui propose des exercices très simples pour l'améliorer. 

"Le jardin d'hiver": Histoire de solitude urbaine pleine de poésie et frémissante d'espoir. 

"Solitude d'un autre genre": Témoignage ultra touchant d'une jeune Japonaise atteinte d'anxiété sociale qui découvre et tente d'explorer son homosexualité. 

"L'adoption": Bien qu'assez fermé au départ, un papy bourru se laisse totalement conquérir par sa nouvelle petite-fille arrivée d'Amérique du Sud. Une histoire complète en deux tomes, réunis ici dans un coffret et signés Zidrou, le plus humaniste des scénaristes de bédé actuels.

"Rat et les animaux moches": Une fable sur la tolérance magnifiquement illustrée, et le seul ouvrage de cette sélection qui s'adresse aussi bien aux petits qu'aux grands. 

"Moins qu'hier, plus que demain": En histoires d'une page, Fabcaro partage une vision terriblement grinçante du couple de trentenaires-quadras bobos modernes. On rit beaucoup, mais jaune. Romantiques s'abstenir. 

Je vous encourage, dans la mesure du possible, à effectuer vos achats dans une librairie indépendante. Mais si vous avez pour une raison quelconque décidé de commander plutôt sur Amazon suite à mes recommandations, ce serait très gentil de passer par les liens affiliés inclus dans ce billet: cela me permettra de toucher une petite commission sous forme de bon d'achat, que je réinvestirai dans d'autres lectures à commenter et partager!

samedi 10 novembre 2018

"Les vieux fourneaux T5: Bons pour l'asile" (Lupano/Cauuet)


Emile et Antoine montent à Paris pour assister au match de rugby France-Australie. Ils doivent en profiter pour voir Pierrot, mais celui-ci, plus actif que jamais avec son collectif anarchiste "Ni yeux ni maître", est coincé en garde à vue suite à une action spectaculaire en faveur des réfugiés. De son côté, Sophie s'est fixé deux objectifs qui pourraient bien révolutionner la géographie familiale... 

Passé le début d'une série de bédé (ou de romans, d'ailleurs), c'est très rare que je parle d'un tome individuel. Mais si "Les vieux fourneaux" a toujours été d'une qualité exceptionnelle, "Bons pour l'asile" est sans doute son meilleur opus à ce jour. Bien sûr, il se peut que je ne sois pas objective parce que les auteurs ont choisi d'aborder un sujet qui me touche beaucoup: la manière inique dont le monde en général et la France en particulier traitent les réfugiés. Et ils le font avec toute la gouaille cinglante, toute l'excentricité jusquauboutiste de leurs héros hauts en couleur.

La grande gueule de Pierrot, la mauvaise foi d'Antoine, la simplicité trompeuse d'Emile peignent une image réjouissante d'une vieillesse aux convictions et à l'énergie toujours vivaces. Avec des répliques qui font mouche comme: "Quand c'est le Qatar qui rachète les musées, les plages privées et les clubs de foot, personne ne crie à l'invasion arabe. Tout le monde est content. Donc, ce ne sont pas les étrangers qui font peur, ce sont les étrangers pauvres." ou "On est 500 millions de guignols en Europe et on veut nous faire croire qu'on peut pas accueillir un million de pauvres gens? Ca fait même pas un par village!", ce tome 5 assume fièrement son âme militante et généreuse. Et il le fait avec tant de brio que j'ai éclaté d'un fou-rire monstrueux à la page 47 pour finir en larmes à la 56. Bravo, messieurs Lupano et Cauuet. On attend le tome 6 avec impatience.

dimanche 7 octobre 2018

"Bouillon" (Olivier Milhaud/Sandra Cardona)


Eugénie Croque-Bol a du caractère et de l'ambition. Mais quand elle se rend sur l'île de Bouillon pour devenir commis de cuisine au célèbre restaurant Caldo, elle découvre qu'en fait, on l'a engagée pour la moins prestigieuse brasserie. Bien que dépitée, la jeune femme accepte de rester. Très vite, elle devient amie avec sa colocataire Bigoudi, une danseuse de cancan doublée d'une mangeuse d'hommes, et se fait bien voir du sévère mais juste Chef Gilbert qui la surnomme Môme. Elle peut donc envoyer des lettres rassurantes à son Papino - jusqu'au jour où Maître Crouzille, le chef du Caldo, est assassiné... 

Si je suis toujours bonne cliente pour les bédés culinaires, je n'avais pas entendu parler de ce titre avant de tomber dessus chez mon libraire, ne connaissais pas ses auteurs et ne savais pas du tout à quoi m'attendre en l'achetant. Ce fut une très bonne surprise, notamment grâce à l'esthétique Art Déco de l'univers qui m'a tout de suite enchantée. Ile à la géographie improbable, Bouillon offre un cadre fascinant aux aventures de l'opiniâtre Eugénie. Mêlant découvertes culinaires et investigations policières, les 124 pages de l'album défilent trop vite tant on aimerait s'attarder dans ces ruelles tortueuses bordées de gargotes ou traîner encore un peu dans l'adorable studio de l'héroïne. Un one shot très réussi. 

vendredi 14 septembre 2018

"Motor girl" (Terry Moore)


Je dois être une des plus grandes fans au monde de "Strangers in paradise", la série qui a fait connaître Terry Moore et l'a imposé comme un des meilleurs artistes indie de son époque. Je l'ai découverte quand je vivais aux USA, en 1997, et même après mon retour en France, je me suis débrouillée pour me procurer chaque nouveau numéro au moment de sa sortie.

C'est en 2007 que Terry Moore a mis le point final (ou pas...) aux aventures de Katchoo, Francine et David. Et je dois dire que je n'ai pas adoré ce qu'il a fait par la suite. J'ai suivi tout "Echo" sans grand enthousiasme, et décroché assez rapidement de "Rachel rising". Le trait était toujours aussi chouette, les héroïnes poutraient toujours du gnou, mais les histoires ne m'intéressaient pas. 

Du coup, je n'ai même pas su qu'il avait publié une série courte en dix numéros intitulée "Motor girl". Et quand je l'ai découvert, j'ai fait une moue dubitative. Sam, vétéran rentrée d'Irak avec un solide syndrome post-traumatique, tient une casse auto dans le désert avec son meilleur pote, Mike le gorille. Et un jour, elle rencontre des extra-terrestres. Gni? Pour être honnête, je pensais faire l'impasse. Mais quand j'ai vu que Delcourt sortait l'intégrale en français pour la modique somme de 20€, je me suis dit qu'au pire, je me rincerais l'oeil sur les beaux dessins de Terry Moore et glousserais en voyant sa nouvelle femme forte maraver la gueule d'un ou deux méchants.

Oh boy. Je n'étais pas du tout prête à me laisser embarquer dans un tel tourbillon d'émotions. De l'aventure, forcément, avec un pitch pareil; de l'absurde à foison, et de grands éclats de rire à plusieurs reprises. Mais surtout, surtout, la gorge serrée, le coeur gonflé et les yeux qui piquent comme aux plus belles heures de SIP. J'ai lu l'album d'une traite, et je l'ai refermé éperdue d'admiration pour le brio avec lequel l'auteur venait de boucler une histoire complètement dingue en me baladant d'un bout à l'autre de la gamme des sentiments. Je connais peu de créateurs capables de parler de traumatismes psychiques d'une manière aussi réaliste à travers des scénarios qui le sont si peu, et quasiment aucun homme dont chaque oeuvre soit une telle déclaration d'amour au sexe féminin. 

mercredi 15 août 2018

"Le jardin d'hiver" (Renaud Dillies/Grazia La Padula)


Sam travaille dans un bar, au coeur d'une ville grise et anonyme. Il n'a pas parlé à ses parents depuis des années et même s'il a une petite amie, il se sent déconnecté de tout. Jusqu'au jour où de l'eau commence à goutter de son plafond, et où il monte voir son voisin du dessus. Celui-ci le prend pour son fils, et Sam est si mal à l'aise qu'il s'enfuit sans chercher à résoudre le problème. Mais quelques jours plus tard, l'eau recommence à goutter, et Sam est bien obligé de retourner voir le vieux monsieur. Il est loin d'imaginer la découverte fantastique qu'il va faire...

Si c'est son graphisme qui m'a d'abord attirée, c'est la poésie de son scénario qui a achevé de me séduire. "Le jardin d'hiver" parle de solitude urbaine avec une délicatesse qui n'a d'égale que sa justesse. Son atmosphère mélancolique est si prenante que j'avais, en le lisant, l'impression d'entendre la pluie crépiter sur les vitres, de humer l'odeur du bitume mouillé, de sentir une chape invisible d'isolement peser sur mes épaules et une déprime ténue mais persistante s'insinuer jusque dans la moelle de mes os. Et la fin est une petite merveille d'espoir florissant. Je vous recommande chaudement cet album original et débordant de sensibilité. 

samedi 23 juin 2018

"Presque maintenant" (Cyril Bonin)


Anna, étudiante au conservatoire, vit une histoire d'amitié fusionnelle avec Alexis, futur écrivain, et son colocataire Félix, passionné par les nanotechnologies. Attirée par les deux garçons, elle finit par se mettre en couple avec le second tandis que le premier s'enfuit en Russie. 

Quelques années plus tard, Félix a mis au point des pilules révolutionnaires qui permettent de suivre son espérance de vie en temps réel. Obsédé par sa santé et par celle d'Anna, il régente très strictement  le moindre détail de leur existence commune. Pourtant, l'enfant qu'ils désirent tous les deux n'arrive pas... 

Sorte de "Jules et Jim" mâtiné d'anticipation, "Presque maintenant" offre un point de vue très humain sur les dérives comportementales que peut engendrer le progrès scientifique, et la manière dont une découverte a priori positive finit par se retourner contre ses utilisateurs. Les lecteurs gonflés par le discours actuel en faveur d'un mode de vie toujours plus healthy devraient adorer. Attention toutefois: les couleurs éclatantes de la couverture ne se retrouvent pas du tout dans les pages intérieures où dominent des teintes jaunes plus subtiles.

vendredi 8 juin 2018

"Aspirine" (Joann Sfar)


Aspirine est vénère. Normal: ça fait trois siècles qu'elle se cogne le corps d'une fille de 17 ans et la crise d'adolescence qui va avec. Du coup, pour passer sa colère, Aspirine tue des gens. Par exemple, les gros relous qui lui demandent si elle suce et à qui elle répond oui bien sûr, là-bas dans le petit coin sombre, ils peuvent même appeler leurs copains. Ou les amants de sa soeur Josacine, cette pouffe qui avait 23 ans quand elle est devenue vampire et qui du coup peut réellement profiter de son immortalité. Rien ne peut calmer Aspirine, surtout pas les cours de philo qu'elle suit à la Sorbonne. Mais dans ces cours de philo, il y a Yidgor, un garçon pauvre et moche, fervent rôliste, qui donnerait n'importe quoi pour qu'il se passe quelque chose de magique dans sa vie...

Si je ne peux pas prétendre que j'adore tout ce que fait Joann Sfar, je suis très bonne cliente de son Bestiaire Amoureux et des aventures solo de tous les personnages de ce dernier. J'ai notamment une faiblesse certaine pour Aspirine, vampire rousse que son angoisse existentielle rend incontrôlable. Si elle se met à jouer à Warhammer et se trouve <s>un acolyte</s> un serviteur fan de l'Appel de Cthulhu, forcément, je ne peux que marcher à fond. Ce tome 1 - accessible même pour les gens qui découvriraient Aspirine seulement à cette occasion - est un délire irrévérencieux, plutôt gore et bien barré dans l'ensemble, mais avec une trame narrative cohérente qui forme une histoire complète en soi. Raide dingue des dessins où l'on voit Aspirine survoler un Paris endormi, j'espère qu'il ne faudra pas attendre des années pour le tome 2. 

Merci aux éditions Rue de Sèvres pour cette lecture

mercredi 6 juin 2018

"Les beaux étés T4: Le repos du guerrier" (Zidrou/Jordi Lafebre)


Nous sommes en 1980. Comme chaque année, les Faldérault, originaires de Mons, partent en vacances dans le sud de la France à bord de Mam'zelle Estérel, la 4L familiale. Mais cette fois, plusieurs nouveautés se profilent. D'abord, Pierre, dessinateur de bédé, est exceptionnellement à l'heure pour rendre ses planches, et il ne retardera pas le départ de la smala. Ensuite, Jean-Manu, le petit ami de Nicole, les accompagne dans leur périple. Enfin: fini le camping! Pierre et son frère ont acheté une résidence secondaire "clé sur la porte". Chacun rêve déjà du confort inédit dans lequel il va pouvoir se prélasser. Mais à l'arrivée, une drôle de surprise les attend...

Déjà le 4ème tome des aventures estivales de cette sympathique famille belge - et, à mon humble avis, c'est le meilleur de tous. Peut-être parce qu'à force de les suivre, on s'est tellement attaché aux personnages qu'on a un peu l'impression d'être un Faldérault honoraire. On a vu grandir leurs quatre enfants; on connaît leurs sujets de chamaillerie et leurs rituels; on se sent entraîné par leur dynamique brouillonne et chaleureuse. Bref, on se glisse dans cette lecture comme on retrouve un lieu de vacances bien-aimé d'une année sur l'autre. Si l'humour est toujours au rendez-vous, cette fois, une petite pointe de nostalgie préventive vient s'y mêler: Julie-Jolie et Nicole sont grandes désormais, et on sent que cet été en famille pourrait bien être l'un des derniers. D'ailleurs, les auteurs nous gratifieront au mois de novembre d'un tome 5 dont l'action se déroulera... pendant les vacances de Noël 1979. Ce qui vous laisse largement le temps de vous mettre à jour si vous n'avez pas encore dévoré cette série merveilleusement feel-good. Ma critique du tome 1 est ici.

lundi 14 mai 2018

"Rat et les animaux moches "(Sibylline/Capucine/Jérôme d'Aviau)


Rat en a assez d'être constamment insulté et chassé à coups de balai par la propriétaire de la maison où il vit. Muni de son baluchon, il part en quête d'un endroit plus accueillant. Mais partout c'est la même chose: les humains poussent les hauts cris en le voyant. Il finit par s'éloigner des villes et, au coeur de la forêt, il tombe sur le Village des animaux moches qui font un petit peu peur. Il s'y installe et se lie d'amitié avec ses nouveaux voisins - notamment Araignée, qui partage son goût de l'ordre et de la propreté. Mais bientôt, il se rend compte que tous les habitants du village dépriment dans leur isolement. Alors, un par un, Rat entreprend de leur trouver un endroit parfait où vivre...

Attention, pépite! "Rat et les animaux moches" est un merveilleux roman graphique de plus de 200 pages, un très bel objet aux illustrations somptueuses et au lettrage hyper soigné. Il met en scène une flopée de personnages mal-aimés qui voudraient désespérément l'être: Bousier rejeté parce qu'il promène sa boule de caca partout avec lui, Baudroie et Lamproie dont les grandes dents effraient, Pieuvre dont les tentacules sont pourtant si bien adaptés aux câlins multiples, Rat nu qui crève de froid tout le temps... Mais grâce à notre héros aussi malin que déterminé, chacun d'eux va finir par trouver sa place en ce monde. Fable animalière moderne à l'intelligence fine, débordante de bienveillance et de tendresse, "Rat et les animaux moches" alterne entre humour et émotion pour inciter le lecteur petit ou grand à regarder au-delà des apparences. Sérieusement, il vous faut cet album.




samedi 5 mai 2018

"Chaque jour Dracula" (Loïc Clément/Clément Lefèvre)


Le petit Dracula est différent des autres enfants de son école: il ne supporte pas le soleil; il a les yeux rouges et les canines saillantes; il ne peut pas manger d'ail à la cantine ni se regarder dans un miroir. Du coup, il est devenu le souffre-douleur de ses camarades. Après une journée particulièrement pénible, il se confie à son papa, qui décide l'aider à s'affirmer...

Le harcèlement scolaire est un problème tristement répandu, pour lequel il n'existe pas de solution toute faite. Ce qui n'empêche pas de proposer des pistes! Telle est l'idée développée ici par Loïc Clément. S'il a choisi un jeune héros issu de la littérature fantastique, les souffrances de celui-ci sont, elles, bien ancrées dans le réel. "Chaque jour Dracula" peut ainsi servir d'ouvrage éducatif pour les écoliers victimes, auteurs ou juste témoins de brimades. Mais c'est aussi une fiction divertissante très joliment illustrée par Clément Lefèvre, qui avait déjà prouvé son talent pour mettre en images des émotions et situations difficiles dans "L'épouvantable peur d'Epiphanie Frayeur".



dimanche 8 avril 2018

"Les petits riens T8: Tout est à sa place dans ce chaos exponentiel" (Lewis Trondheim)


Déjà le 8ème tome des "Petits riens", cette collection d'anecdotes autobiographiques dessinées par Lewis Trondheim et, jusqu'à il y a quelques mois, pré-publiées sur son blog. L'auteur y saisit des moments absurdes de son quotidien et de ses voyages professionnels, illustre ses réflexions désabusées ou perplexes, partage ses névroses dérisoires et ses victoires minuscules sur l'adversité. Et bien qu'il se présente, sans doute de manière assez justifiée, comme un type bougon qui n'irradie pas franchement la joie de vivre, beaucoup de choses me le rendent très sympathique. Sa lucidité sur lui-même. L'angle parfois un peu absurde sous lequel il considère les choses. Le couple solide, uni mais pas fusionnel, qu'il forme avec sa femme. Sa capacité, au milieu d'une kyrielle d'angoisses petites ou grandes, à profiter de la vie malgré tout. Et bien sûr, son talent pour dessiner et raconter tout cela. "Les petits riens" fait partie des très rares bédés qu'il m'arrive de relire parfois, et toujours avec le même plaisir. 

jeudi 8 mars 2018

"Le goût d'Emma" (Julia Pavlowitch / Emmanuelle Maisonneuve / Kan Takahama)


Emma a toujours eu un palais exceptionnel, une passion pour la cuisine et un rêve: devenir inspectrice au Guide Michelin. Un jour, alors qu'elle n'y croit plus, elle est invitée à rejoindre l'équipe du célèbre petit livre rouge. Elle sera la seule femme parmi une équipe masculine où ses collègues doutent d'abord qu'elle soit faite pour ce métier. 

Les tournées en province sont longues et épuisantes, ce qui ne facilite pas la vie amoureuse ou de famille. On roule beaucoup; on mange souvent riche et pas toujours bien; il faut mémoriser et respecter une procédure draconienne... Sans parler de la difficulté de faire un retour négatif à des restaurateurs qui se sont parfois lourdement endettés pour leur établissement. 

Mais grâce à son talent et à son implication absolue, Emma impose très vite le respect. Puis, lors de vacances au Japon, elle découvre une cuisine minimaliste qui change radicalement son approche de la restauration et la fait douter d'être encore à sa place au Michelin...

Basé sur l'histoire vécue par Emmanuelle Maisonneuve, qui en signe le scénario avec Julia Pavlowitch, "Le goût d'Emma" propose à la fois une trajectoire de femme passionnante et un coup d'oeil inédit dans les coulisses du plus célèbre guide gastronomique au monde. L'ensemble est servi par les très jolis dessins de Kan Takahama (même si je regrette que beaucoup des décors soient visiblement des photos à peine transformées). Une bédé idéale en cette journée internationales des droits des femmes! 

mercredi 7 février 2018

"Petite balade et Grande Muraille" (Maïté Verjux)


Au début de l'année 2016, Maïté Verjux, fraîchement diplômée d'une école de graphisme et n'ayant pas de projets précis pour la suite, décide de partir dans un endroit lointain dont elle ne parle pas la langue afin de sortir de sa zone de confort et tenter l'expérience de la communication par le dessin. Elle choisit de se rendre à Pékin pour une période de trois mois, et c'est ce séjour qu'elle relate dans cet ouvrage. Partie sans grande connaissance de la culture locale et sans attentes spécifiques, elle est choquée à son arrivée par la pollution ambiante, mais aussi par les conditions de vie dans sa coloc bondée. Après avoir passé deux jours dans son lit sans oser mettre les pieds dehors et sans manger quoi que ce soit, elle se décide à s'aventurer dans les rues de Pékin... 

Très intéressée par l'Asie et amatrice de récits de voyage, surtout illustrés, je ne pouvais que me pencher sur le premier ouvrage publié par Maïté Verjux. Si j'ai beaucoup apprécié ses dessins et son utilisation de l'écriture inclusive, je ne peux vraiment pas dire que son expérience m'a donné envie de me rendre à Pékin (ou n'importe où ailleurs en Chine, sorti de Hong-Kong). Entre la pollution abominable, l'hygiène plus que douteuse, la propagande omniprésente dans les lieux culturels, les tentatives d'arnaque dont l'auteure est plusieurs fois la cible, la façon dont les autochtones traitent les Européens comme des bêtes curieuses et le grouillement humain insupportable dans tous les lieux touristiques, y compris à l'extérieur des grandes villes, j'ai eu l'impression que tous mes cauchemars de voyage urbain se trouvaient rassemblés au même endroit. Si l'auteure a fait des expériences positives en Chine - hormis pour une journée qu'elle passe dans la montagne avec des amis juste avant de rentrer en France -, ça ressort assez peu. C'est bien la première fois de ma vie qu'un récit de voyage me donne envie de ne surtout pas bouger de chez moi.