mardi 5 mai 2020

"Flipette et Vénère" (Lucrèce Andreae)


Flipette, c'est Clara, 26 ans, une photographe mignonne et propre sur elle qui vit dans l'heureuse ignorance du reste du monde mais commence à s'interroger sur le sens de son travail. 
Vénère, c'est Axelle, sa petite soeur piercée de partout qui a coupé les ponts avec leur famille pour s'engager dans le milieu associatif et venir en aide aux squatteurs, aux SDF, aux réfugiés, aux mineurs abandonnés et autres nécessiteux. 
Quand un accident de scooter la laisse avec une jambe dans le plâtre, leur mère demande à Clara d'aller s'installer chez elle pour lui donner un coup de main... L'occasion d'un clash violent qui les ébranlera toutes les deux jusqu'à leurs fondations mêmes.

Ostensiblement, "Flipette et Vénère" incarnent deux versions de la jeunesse actuelle: l'une, privilégiée, volontairement naïve et gentiment mollassonne, l'autre, militante en diable et au bord du burn-out. Clara préfère ne pas s'intéresser à ce qui ne la concerne pas car elle se sent incapable d'encaisser la dureté du monde et impuissante à y changer quoi que ce soit. Axelle, au contraire, rage et se bat pour tout et contre tous, sans grand espoir que cela ait une quelconque utilité au bout du compte. 

Leurs deux visions des choses, à la fois opposées et également compréhensibles, sont les extrémités entre lesquelles j'imagine que beaucoup de gens se sentent tiraillés - ou peut-être que c'est juste moi. Mais parce qu'elles sont soeurs, leur affrontement tape plus dur et plus fort que s'il se déroulait entre n'importe quelles autres personnes. Il est plus intime, plus blessant; il amène chacune à se remettre en question de façon plus amère - et j'avoue m'être beaucoup projetée aussi dans cet aspect-là. Au passage, Lucrèce Andreae assène quelques vérités inconfortables sur l'art en tant qu'outil d'oppression par les classes dominantes, mais aussi sur l'inanité d'une angélisation systématique des pauvres et des minorités. 

Je ne vais pas mentir: j'ai failli passer à côté de cet album essentiel parce que les graphismes, avec leurs grands à-plats de couleurs criardes, me rebutaient énormément. Arrivée au bout de ses 300 pages, j'ai un peu les yeux qui saignent, mais je ne regrette pas de lui avoir laissé sa chance. C'est une oeuvre forte et importante. 

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