jeudi 16 janvier 2020

Pour en finir avec la culpabilité écologique




A cause des grèves actuelles (que je soutiens de tout mon coeur, l'ai-je déjà dit?), j'ai été amenée à prendre deux fois l'avion entre Toulon et Bruxelles en moins d'un mois. Et j'ai été abasourdie de constater que non seulement les trajets me revenaient bien moins cher ainsi, mais qu'ils me laissaient la liberté d'organiser mes déplacements à la dernière minute plutôt que 3 à 6 mois à l'avance. Alors que le réchauffement climatique accélère de façon visible et que tous les scientifiques revoient leurs prévisions à la hausse d'une manière très très flippante, comment est-il possible que les voyageurs soient de facto encouragés à privilégier les moyens de transport les plus polluants? 

Comme toute personne sensée, je suis à l'écoute des problématiques écologiques. Comme toute personne hyper-angoissée de nature, je m'agonis de reproches chaque fois que je dévie du chemin de la consommation responsable. Nous recevons tant d'injonctions de tous les côtés! Pour bien faire, il faudrait arrêter totalement le plastique, se vêtir de fibres naturelles cousues main à 250€ le T-shirt, acheter uniquement du bio-local-de saison-en vrac, fabriquer ses propres cosmétiques et ses produits ménagers... Des standards de perfection auxquels il est impossible de se conformer à moins d'avoir renoncé à vivre au sein d'une société occidentale. Mais nous voudrions tellement croire qu'il nous appartient, à nous citoyens responsables, de préserver l'avenir de la planète! Si on pense qu'en faisant suffisamment d'efforts, on peut encore empêcher l'humanité de foncer droit dans le mur, on dort quand même mieux la nuit. On se met aussi beaucoup plus de pression - à tort.

La vérité, c'est qu'au niveau mondial, 10% de très grandes entreprises sont responsables de 80% des émissions de CO2. Et tant que le capitalisme effrené restera le système dominant, rien ne viendra changer cela. Les politiciens continueront à servir les intérêts à court terme des actionnaires. On pourrait tous se mettre au vélo et au zéro déchet que ça n'y changerait absolument rien. Si vous voulez faire quelque chose d'efficace contre le réchauffement climatique, le seul moyen, c'est de militer pour changer le paradigme actuel. De vous informer sur les vraies solutions (spoiler: le nucléaire est loin d'être le grand méchant qu'on nous fait croire; tout pris en compte, il semble même que ce soit le moyen de production énergétique le moins polluant au kilowatt). De voter pour les bonnes personnes, voire de devenir une des bonnes personnes pour qui les autres voteront. Et puis de planter des arbres autant que vous pourrez. A moins que vous ne possédiez une fortune considérable à mettre dans la balance, tout le reste, c'est bon pour votre conscience, mais ça ne fera aucune différence significative pour la planète.

Je ne suis pas en train de dire qu'il ne faut rien faire, pas en train de vous encourager à acheter un Land Rover dans lequel vous brûlerez 20 litres aux cent en jetant vos bouteilles en plastique vides par la fenêtre au cri de YOLO! Mais vous mettre la rate au court-bouillon parce que vous ne vous résolvez pas à remplacer votre bidon d'Ariel par des noix de lavage ou parce que les seules courgettes disponibles dans votre supermarché habituel sont emballées individuellement, ça ne fait de bien à personne. Parmi la myriade de comportements éco-responsables à notre disposition, pourquoi ne pas vous focaliser sur ceux qui font sens pour vous, ceux qui peuvent être intégrés sans douleur à votre quotidien - et vous lâcher la grappe avec ceux qui seraient vraiment trop compliqués à adopter?

Parmi mes choix les plus écologiques, il n'en est pas un seul que j'aie fait uniquement pour des raisons écologiques. Si je n'ai pas d'enfants, ce n'est pas parce que je refusais de fabriquer de nouveaux consommateurs: c'est parce que je n'en voulais pas à titre personnel. Si je n'ai pas de voiture, c'est parce que je bosse à la maison et que je déteste conduire. Néanmoins, la planète se porte (très marginalement) mieux de ces deux choses qui se sont imposées naturellement à moi. D'autres, comme le fait de manger peu de viande, sont le fruit d'un effort délibéré mais gérable pour moi. Autre exemple: dans le but de diminuer ma consommation de plastique, j'ai testé les brosses à dents en bambou et le dentifrice en poudre. J'ai facilement adopté les premières mais trouve le second ignoble et continuerai donc à acheter mon Marvis sans le moindre remords. Et tant que j'aurai les moyens de me payer des billets d'avion, je ne renoncerai pas aux voyages qui sont de très loin ce que je préfère dans la vie. A quoi cela servirait-il alors que le 1% se déplace en jet privé chaque jour?

De toute façon, on ne peut pas tout faire. Et tant qu'on reste au niveau individuel, même ce qu'on fait ne changera pas grand-chose au cours des événements. Ca nous permet juste de vivre en accord avec nos valeurs et de pouvoir nous regarder en face dans un miroir. Ce qui n'est déjà pas si mal. 

10 commentaires:

Karine a dit…

Je vis le même problème de culpabilité ambiante - surtout depuis que je vis à Hong Kong et que pour voir ma famille pas d'autres choix que de me farcir un vol long-courrier.
Alors que tout mon cercle d'amis est en mode zéro dechets à mort, je me sens un peu comme le mouton noir.
Mais en vivant en Asie je me rends compte que - même si renoncer au shampoings en bouteille c'est toujours quelque chose - il y a encore du boulot. Surtout dans un pays où la tuyauterie de certains immeubles est en plomb et où tu as le choix de s'intoxiquer aux métaux lourds en buvant l'eau du robinet ou... eh bien boire de l'eau en bouteille !
De mon côté, j'essaie quand même de faire au mieux. Je compense mes vols sur Goodplanet. Je suis passée aux shampoings solides et aux lingettes démaquillantes.
Et... je ne sais toujours pas quoi choisir entre les légumes locaux aux pesticides chinois... et le bio qui s'est tapé 8h d'avion pour venir jusque dans mon magasin.

Ana a dit…

Vous en finissez avec votre culpabilité écologique, tant mieux pour vous. Ne nous dites pas quoi faire de la nôtre, en grande détentrice de la vérité que vous affirmez être.

Spoiler : les noix de lavage et les brosses à dents en bambou ont un bilan carbone désastreux.
Spoiler : le militantisme passe par l'exemple.
Spoiler : vos courgettes de janvier, leur bilan carbone n'est pas fameux non plus, et elles n'ont aucun goût (si ce n'est de plastique, éventuellement).
Spoiler : vous avez la chance d'habiter d'assez grandes villes, on doit facilement y trouver de la lessive en vrac (plutôt que d'acheter 60 trucs sous plastique pour faire la sienne).
Spoiler : les innovations dans la production viennent aussi de la demande des consommateurs.
Spoiler : le nucléaire, c'est très propre. Aucun déchet. Aucun risque.

Sur ce, je vais prendre trois avions pour passer une semaine bien méritée en Australie, me tartiner de crème solaire bien trop difficile à changer de mes habitudes et jeter mes sachets en plastoc près des coraux survivants, histoire de les tuer plus vite (aucune différence significative, les comportements individuels, vraiment ?). Du moment que j'éteins la lumière en quittant une pièce, je peux dormir sur mes deux oreilles.
Tant que j'y suis, je vais arrêter le bénévolat, refuser de donner à des associations, mais me glorifier de renseigner les vieilles dames perdues (une par an, ça suffira).

Ou alors, je pourrais essayer d'identifier mes comportements ayant le plus d'impact négatif sur la planète et agir là-dessus en priorité, plutôt que sur des trucs "pas trop compliqués pour moi", mais dérisoires à l'arrivée.
Spoiler : commencer par me renseigner sur ce que ma banque fait de mes sous, si j'en ai, admirer le massacre et aller voir ailleurs.
Qui sait, peut-être que parmi les 1%, certains essaient de prendre deux fois moins l'avion…

(J'ai un peu pastiché le style du billet, donc c'est très donneur de leçons aussi, désolée…)

Anonyme a dit…

Bienvenue au club, chère Armalite. C'est exactement ce que je t'écrivais en MP il y a quelques mois...
JC

ARMALITE a dit…

@Ana: Chère madame, vous avez parfaitement le droit de ne pas être d'accord avec moi et de l'exprimer ici, mais permettez-moi tout de même de m'étonner de deux choses:
1/Vous êtes au taquet sur le bilan carbone des brosses à dents en bambou et des noix de lavage, mais vous n'avez pas pris la peine de vous pencher sur le problème autrement plus important de la production d'énergie? Pardon, mais ça n'a pas de sens. Je ne dis pas que le nucléaire ne pose aucun problème, mais même en tenant compte des catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima, il pollue moins que toutes les autres sources d'énergie alternatives.
2/Cela fait des années que tous les commentaires de ce style qu'on me laisse sur le blog sont signés Ana. Je présume donc qu'ils émanent tous de la même personne. Et je m'interroge: pourquoi continuez-vous à me suivre alors que je vous agace tant, bon sang? Ce n'est pas comme si internet manquait d'autres choses à lire plus alignées avec vos propres goûts ou convictions...

Ladypops a dit…

Comme dans beaucoup de domaine, c'est celui qui tente de faire tout son possible qui culpabilise.

Je suis d'avis qu'il n'y a pas de petit geste, faire un geste ça veut dire qu'on a prit conscience de quelque chose, qu'on s'est informé et qu'on a l'esprit ouvert aux changements. J'ai conscience de mes privilèges, conscience aussi que je ne donne pas mon 100%, est-ce pour autant que je dois tout abandonner ? Je ne pense pas.

Il y a une question que je me pose souvent et qui me fait réfléchir. N'est-ce pas aussi un privilège que d'être Eco-responsable ? Je vis comme un privilège le fait de pouvoir râler, de choisir ce que je mets dans mon assiette, de manger local, d'aller à la fromagerie avec mon petit emballage en tissus bio. Mais j'ai la chance de vivre dans un Pays où je peux le faire. Est-ce que si je n'avais pas accès à l'eau, je refuserais une bouteille d'eau en plastique ? J'ai l'impression parfois que mon mode de fonctionnement ne fait de bien qu'à ma conscience.

Si nous continuons à penser que chaque individu est le problème, nous n'allons jamais regarder dans la bonne direction. Nous allons agir individuellement, culpabiliser alors que, comme tu le dis, nous sommes une goutte d'eau. Nous avons besoin d'avoir une vision globale pour avoir des changements qui ne touche pas que l'individu, mais tout notre fonctionnement.

Elmaya a dit…

J’ai beaucoup réfléchi à ce sujet ces derniers temps... D’un côté, on nous pousse à culpabiliser de nos comportements mauvais pour la planète; de l’autre, ce que l’on peut faire à titre individuel n’est qu’une infime goutte d’eau par rapport aux grands responsables, et en plus leur bénéfice est anéanti par les diverses catastrophes naturelles ou non...
Finalement, je me suis dit que j’allais suivre ma voie de mon mieux, à mon rythme, que ce serait toujours ça de pris... et surtout, que le changement de comportement d’une personne ajoutée à une autre finit par induire un changement remarquable de consommation, et donc de production... donc tout cela n’est peut-être pas si vain !

Note à Ana : votre ton agressif, ironique et surtout anti-pédagogique au possible va à l’encontre des messages que vous souhaitez à priori faire passer. On n’a jamais convaincu personne en lui tapant dessus.
Je ne suis pas toujours d’accord avec Armalite, mais je lui reconnais le grand mérite de m’avoir poussée à réfléchir à des sujets sur lesquels je me voilais la face auparavant...

Ana a dit…

Désolée pour l'ironie et l'agressivité, mais je me suis sentie agressée par le billet…

Ana a dit…

@Armalite : Je crois que le dernier commentaire que j'avais laissé demandait le nombre de tomes de la dystopie (que j'ai ensuite achetée). Désolée pour le style.

Ness a dit…

Je suis assez d’accord sur le fait que tous les petits gestes ne remplacent pas la prise de responsabilité des entreprises les plus pollueuses et que la solution c’est le renversement du capitalisme. Le tournant que j’ai pris par contre, c’est de ne plus choisir mes gestes et vivre en paix avec ceux que je ne fais pas en relation avec « à quoi ça sert de vivre dans la culpabilité vu le contexte » mais en relation avec mon bien-être de militante ou personne conscientisée. Pour tenir sur la longueur et avoir un vrai impact, il faut éviter le burn out, en gros.
Je ressens quand même une limite dans les gestes écolos, par rapport au « bien être militant ». Ils sont très individualisés et donc, quand on ne fait pas ou qu’on s’arrête un instant, on a l’impression que tout s'arrête et cela génère une culpabilité individuelle. Alors qu’avec le féminisme (du moins celui que je pratique, il y en a plein), je vois que quand je m'arrête pour reprendre mon souffle, les autres continuent et on se relaie. C’est une lutte collective et ça me permet mieux de sortir de la vision individuelle et de la culpabilité qui peut s’y accrocher.

Méghane a dit…

"10% de très grandes entreprises sont responsables de 80% des émissions de CO2"
Mais nous, consommateurs, sommes au bout de la chaîne. Le pétrole sert de carburant aux voitures, et aux avions ; le charbon est utilisé dans les centrales électriques en Chine, centrales qui alimentent entre autres les usines dont nous achetons les produits.

En France, le chauffage au gaz émet plus de CO2 que le chauffage électrique. J'avais calculé que chauffer mon appartement pollue plus, sur un an, qu'un A/R en Asie. La climatisation au bureau, ça ne doit pas être brillant non plus.

Alors qu'il y a tant de personnes au chômage et plein de bullshit jobs, je trouve ça fou de devoir bosser 40h/semaine. Si je pouvais prendre 3 mois de vacances par an, je pourrais certainement voyager en train plutôt qu'en avion, même pour aller au Japon ^^