mardi 17 septembre 2019

"Dans la mansarde" (Marlen Haushofer)


En avril, je découvrais Marlen Haushofer avec "Le mur invisible" et je me prenais une énorme baffe littéraire. Si énorme, en fait, que je n'osais pas me procurer d'autres romans de cette écrivaine: par comparaison, ils ne pouvaient que me décevoir. Mais il y a une dizaine de jours, alors que je flânais sans but dans ma librairie de quartier, mon regard s'est posé sur un livre de poche dont l'illustration m'a plu. J'ai déchiffré le nom de l'autrice et le titre; avant même de lire la quatrième de couverture, j'ai su que j'allais l'adorer aussi. Mon intuition ne m'avait pas trompée, et comme il ne fait guère plus de 200 pages, je me suis rationnée pour ne pas le finir trop vite. La narration est découpée en 8 jours consécutifs; je l'ai lu de même.

"Dans la mansarde" retranscrit le monologue intérieur d'une épouse bourgeoise, vraisemblablement au début des années 60. Mère de deux enfants et femme au foyer, cette narratrice anonyme passe la plupart de ses journées seule chez elle. Les autres l'indiffèrent. Elle n'a pas d'amies proches, estime ne pas du tout connaître sa fille de 15 ans, et le mari avec qui elle vit en bonne entente depuis près de 30 ans lui demeure à certains égards un étranger. Le regard qu'elle pose sur son entourage est tantôt lucide et amusé, tantôt perplexe ou fataliste. Les conventions ont peu de prise sur elle. La domesticité ne l'intéresse pas; elle s'y plie docilement, comme il convient à une femme de son époque et de sa condition sociale, mais sans y investir grand-chose d'elle-même.

Par contraste, sa vie intérieure est d'une grande richesse, même si elle estime que penser est une habitude détestable qui ne lui vaut rien. Elle s'est approprié une mansarde qui rappelle la "chambre à soi" de Virginia Woolf, et où elle se réfugie pour peindre des oiseaux. C'est là que, pendant une semaine, elle va relire le journal tenu durant une période trouble au début de son mariage, lorsqu'une affliction mystérieuse l'avait rendue sourde et qu'elle s'était retirée dans une cabane de garde-chasse afin de ne pas être un poids mort pour son mari et son jeune fils.

Ainsi retrouve-t-on ici, bien que sous un angle différent, la plupart des thèmes abordés dans "Le mur invisible": la solitude sous toutes ses formes - extérieure ou intérieure, choisie ou imposée -, la réalisation de soi en dépit des circonstances, mais aussi et surtout l'intranquillité. Etrange expérience que de lire certaines de mes pensées les plus intimes, fidèlement retranscrites par une Autrichienne morte avant ma naissance: "Je ne dors plus aussi bien qu'avant. Vers les quatre heures, je m'éveille et je suis un être tout à fait différent de ce que je suis pendant la journée. Cela me fait peur car mon Moi-de-quatre-heures est une créature étrangère et destructrice dont la seule intention est de me tuer." 

Considérée, selon son éditeur français, comme "une pionnière de l'écoféminisme", Marlen Haushofer est décédée avant son 50ème anniversaire. Elle n'a laissé qu'une dizaine de livres, dont certains non disponibles en français et d'autres actuellement épuisés. Jamais je ne me suis sentie une telle parenté spirituelle avec aucun autre écrivain. J'en suis à la fois troublée, réconfortée - et fort marrie d'avoir choisi l'espagnol plutôt que l'allemand en LV2. Peut-être pourrai-je me consoler en partie avec la biographie au titre si parlant que lui a consacrée son traducteur français: "Marlen Haushofer : Ecrire pour ne pas perdre la raison".

Traduction de Miguel Couffon

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Ça m'a l'air intéressant, merci.
Bisous Nad :)