mardi 16 avril 2019

All out of fucks



Hier soir, en me rasseyant devant mon MacBook après avoir vu "Game of Thrones", j'ai découvert que Notre Dame brûlait. Passée la surprise initiale ("Mais comment un incendie a-t-il pu prendre là-dedans?"), j'ai espéré que les pompiers arriveraient à maîtriser le feu avant qu'il se propage aux habitations environnantes, et surtout qu'il n'y aurait pas de victimes. J'ai trouvé ça triste qu'un monument vieux de plus de huit siècles et faisant partie du patrimoine de l'humanité soit touché de la sorte, mais sans plus. 

Puis les réactions atterrées se sont multipliées sur les réseaux sociaux, et assez vite, l'affliction générale m'a beaucoup culpabilisée. Bon sang, mais qu'est-ce qui clochait chez moi pour que je ne sois pas bouleversée comme tout le monde? Après l'instinct de procréation dont on m'a longtemps fait sentir à quel point l'absence était contre-nature, après mon manque d'affection envers ma propre mère, je me découvrais une nouvelle carence, une raison supplémentaire de me sentir pas tout à fait humaine. Une émotion de plus qui m'était étrangère. Je me suis endormie très perturbée, non par le sort de Notre Dame mais par l'indifférence visiblement anormale qu'il m'inspirait. 

Je ne suis pourtant pas plus responsable de mon câblage affectif défaillant que de la couleur de mes yeux. Parfois, c'est assez pratique de ne pas être déstabilisée par les mêmes choses que la plupart des gens: se ficher de l'opinion d'autrui, par exemple, supprime beaucoup d'obstacles quotidiens et de freins à l'épanouissement. Mais ça complique les relations. Ca isole des expériences soi-disant universelles. Je suis incapable d'apprécier la plupart des formes d'art: la musique, la peinture, la sculpture et même la littérature classique m'ennuient désespérément. Par contraste, j'ai souvent l'impression de ressentir les injustices sociales dix fois plus durement que la moyenne, ce qui m'apporte zéro satisfaction et me pousse rarement à agir - les actions efficaces étant de nature collective, donc angoissantes pour moi. (Et non, ce n'est en aucun cas une excuse quand on voit comment une jeune fille atteinte d'Asperger se démène actuellement pour le climat.)

En réalité, je peux trouver un tas de justifications à mon indifférence. Je ne suis pas parisienne; je n'ai aucune histoire personnelle avec Notre Dame, aucun souvenir lié à elle; je considère que les choses - même très vieilles et très belles - sont moins importantes que les gens. Et surtout, je pense qu'on a tous une capacité émotionnelle finie, même si la limite varie en fonction des gens. Je flippe en permanence à cause du réchauffement climatique et de ses conséquences. J'ai le coeur brisé presque chaque jour par le sort des réfugiés. Je suis rongée d'inquiétude pour l'avenir de ma profession, et à moitié folle de colère contre le gouvernement français. Je n'ai pas l'énergie de saigner pour un truc de plus. Ou, en anglais et moins poétiquement: I'm all out of fucks.

Et puisque je n'y peux rien et qu'au fond ça ne fait de mal à personne, je devrais sans doute arrêter de m'en vouloir pour ça.

13 commentaires:

Boomerang a dit…

Tout à fait d'accord ! Et merci, je me sens moins seule grâce à toi.

Morgan a dit…

Je suis hyper-émotive. La fille qui pleure devant un film, qui a les larmes aux yeux sur certaines musiques, hyper émue devant la photo d'un trou noir, etc. c'est moi.
Mais alors là, rien. OK, c'est terrible de voir des trucs historiques brûler mais en dehors de ça...
L'humain n'a aucun scrupule à abattre des arbres vieux de plusieurs centenaires et ça, ça me fout en boule autant que ça m'attriste. On détruit des trésors naturels tous les jours dans l'indifférence quasi-générale. Alors la destruction (limitée qui plus est, et reconstructible) d'un monument humain... Mouais.
J'essaie d'ignorer les commentaires attristés sur les RS, et quand je n'y arrive plus et que ça me gonfle trop, je coupe.

Allie a dit…

Ah bah merci ! Je ressens exactement la même chose depuis hier soir : c'est triste, c'est du gâchis, mais sans plus (et pourtant j'habite à Paris). J'ai du mal à comprendre toutes ces réactions dévastées sur les réseaux alors que je trouve personnellement qu'il se passe des choses bien plus graves et choquantes à Paris même (tous ces pauvres gens à la rue pour ne citer qu'eux). Là, pas de victimes humaines donc désolée (ou pas) mais ça ne me touche pas plus que ça.

FraiseDesBois a dit…

J'avoue, ça m'a toute retournée, je n'ai pas encore analysé pourquoi, mais je suis souvent chamboulée par les destructions quelles quels soient, matérielles ou humaine, mais pas toutes, pas tout le temps
Mais je comprends tout à fait ceux qui ne le sont pas, ce n'est pas grave au fond, l'indignation, l'émotion n'est pas universelle et c'est tant mieux (sinon quel ennui)

Clarisse a dit…

Je pense que toute la réponse (euh il n'y avait peut-être pas de question en fait ^^) se trouve dans cette phrase : "je considère que les choses - même très vieilles et très belles - sont moins importantes que les gens"
Moi aussi je trouve ça triste de perdre une partie de ce riche patrimoine, mais j'aimerais qu'on s'émeuve autant pour les innombrables malheurs du monde qui impliquent des GENS.
Oui, des GENS, mêmes ceux qui n'ont pas nécessairement la même couleur de peau, origine, religion, que sais-je?, que nous ...
C'est ça qui m'attriste vraiment!

ARMALITE a dit…

C'est pas mutuellement exclusif je pense, on peut se soucier des choses ET des gens, des réfugiés ET des SDF bien-de-chez-nous, du féminisme ET du réchauffement climatique... Mais personne ne peut se soucier de TOUT en même temps. Et moi, là, je suis à mon max.

MissB a dit…

Si ça peut te rassurer, on est deux sur ce coup-là.

Mills a dit…

Pour moi il y a l'élément suivant qui joue aussi : la fortune de l'église. 15 ans dans le monde de la finance m'ont montré que l'église dispose de fortunes considérables (historiquement, mais aussi grâce à des successions et à la quête). Elle n'a nullement besoin de fonds pour reconstruire.

Ness a dit…

Pour moi c’était le cumul catastrophe climatique actuelle + catastrophe culturelle de l’incendie + maternité qui m’a fait flancher. Je l’ai ressenti comme un signe de plus que les belles choses que j’ai connues disparaissent (nature et édifices supposés « éternels ») et que ma fille ne les connaîtra pas. Comme si j’avais connu les dinosaures, ou les pyramides ou un truc vachement lointain et qu’on passe à une autre ère. Donc voilà, comme souvent, c’est cette tendance de l’Internet (twitter en premier) à opposer les causes par des réflexions ou dessins cependant souvent pertinents et nécessaires (ceux relevant le cynisme des dons des grosses fortunes sont géniaux comme ceux qui soulèvent le fossé entre la mobilisation pour Notre-Dame et celle pour le climat) qui me culpabilise, en fait. En plus de pas trop me parler parce que je rentre pas dans les cases et mes émotions (et engagements) certes limitées par l’energie dont je dispose, peuvent être liées. Toutes les émotions doivent être passées au crible de la pertinence intellectuelle dans un monde où les causes sont trop nombreuses et désespérées pour être même comparées entre elles. Ça me fatigue, et pourtant je suis quelqu’un qui analyse tout en permanence. C’est dire.

Anonyme a dit…

Je ne serai jamais en "deuil", comme ils ont dit, d'un bâtiment ou d'un quelconque objet. Tu as donc tout mon soutien.
A bientôt
JC

Ann a dit…

J'avoue que je suis collée derrière ma télévision et que j'étais très émue mais j'ai plein de jolis souvenirs dans cette cathédrale alors tout s'explique ;-) Par contre, le coup des milliardaires qui balancent leur fric pour restaurer un patrimoine en attendant qu'on les félicitent/admirent/canonisent me dégoûte profondément. Payez vos imôts et fermez-là bien sérieux merci. Pour que tu te sentes moins seule, un petit article de l'Obs 89. J'ai bien ri...https://www.nouvelobs.com/notre-epoque/20190418.OBS11764/notre-dame-il-est-venu-le-temps-d-en-rire-non.html?fbclid=IwAR3GgxXPJxh6CQmk2Rq4D6w6twkxNkf1VBaoFnbdn-ZiQkhSys6Co7CmEFk
Belle journée !

Fatima a dit…

Idem, je n'ai pas été émue plus que cela, alors que je pleure pour un rien d'ordinaire.
C'est une immense perte patrimoniale mais ce n'est que cela pour moi. Comme le sort de Palmyre, qui m'avait moyennement émue, beaucoup moins que la mort de son conservateur dans des conditions atroces et celle de millions de Syriens.
Je sature. Et je m'indigne de voir (cf Canard Enchaîné de cette semaine) que l'Etat organise depuis des années la pénurie de moyens pour la restauration des monuments historiques.
Bref, je me sens tout à fait en accord avec toi !
Belle journée !

Anonyme a dit…

Moi aussi j’en ai rien à foutre. Ça ne m’a pas émue une seconde une fois que j’ai compris que personne n’était blessé. Je fais partie des dizaines et des dizaines de lâches qui n’ont pas osé dire leur avis au milieu des pleurailleries générales, Et qui ont mis en stand-by tous leurs amis Facebook tellement ils étaient écœurés de ces lamentations béni-oui-oui.