mercredi 5 décembre 2018

Où je m'interroge sur le mouvement des gilets jaunes





A l'apparition des gilets jaunes, j'ai grogné: "Y'a pas des trucs un peu plus importants que le prix de l'essence au sujet desquels manifester en ce moment?". Oubliant que, si c'est un non-problème pour moi qui n'ai pas de voiture et souhaite ardemment qu'on cesse d'exploiter les énergies fossiles, beaucoup de gens aux revenus modestes ne peuvent pas aller travailler en transports en commun et n'ont pas les moyens de se payer un véhicule hybride ou électrique.

Puis le mouvement a pris de l'ampleur, la hausse du prix de l'essence n'ayant été qu'un catalyseur de la grogne générale depuis l'arrivée au pouvoir de Macron. Les classes moyenne et populaire se sentent de plus en plus écrasées par des dirigeants qui ne se soucient pas d'elles et ne les écoutent même pas, voire les méprisent ouvertement. Non seulement je les comprends, mais je partage leur révolte - à la fois sur le plan idéologique, parce que je ne suis pas du tout d'accord avec le fonctionnement actuel de notre société, et sur le plan personnel, parce que moi aussi je suis touchée par les réformes récentes qui, sous le prétexte d'une simplification administrative effectivement nécessaire, se sont mises à tout niveler par le bas au détriment des catégories de population les plus vulnérables. 

J'ai assisté effarée aux dérives extrême-droitistes d'une partie du mouvement, à la flambée de violence dans toutes les grandes villes françaises. J'ai observé les réactions hyper polarisées autour de moi: d'un côté ceux qui soutiennent à fond les gilets jaunes; de l'autre ceux qui râlent que leurs actions sont mal inspirées, idéologiquement douteuses et inutilement destructrices - ou que Macron ne fait qu'appliquer à la lettre le programme avec lequel il a été élu, et que c'était dans les urnes qu'il fallait s'y opposer l'année dernière. J'ai lu beaucoup d'articles et regardé beaucoup de vidéos pour me faire ma propre opinion, et voici ce que je pense. 

Je pense que comme tout mouvement de masse spontané et peu ou mal organisé, les manifestations des gilets jaunes se prêtent à la récupération puante et aux dérapages incontrôlés. Il y aura toujours des fachos qui profiteront de la détresse des Français moyens pour attiser les flammes du populisme, toujours des casseurs qui saisiront la moindre opportunité de pillage et de bagarre, et cela décrédibilisera forcément même les plus légitimes des revendications. 

Je pense que de la violence aveugle et incontrôlée, il y en a dans les deux camps. J'ai vu autant de CRS se mettre à plusieurs pour tabasser un gilet jaune désarmé que de gilets jaunes s'acharner en bande sur un flic isolé qui ne faisait sans doute qu'exécuter les ordres reçus. Je suis intimement persuadée qu'il y a des brutes et des braves gens des deux côtés des boucliers, et que le chaos ambiant ne permet plus de faire de distinction. 

Je pense que même si la négociation est toujours préférable, il arrive un stade où les gens sans cesse piétinés n'ont plus d'autre recours que la violence physique contre la violence étatique perpétrée contre eux. La révolution de 1789 a été sanglante et a donné lieu à moult exécutions imméritées. Mais sans elle, la France serait encore une monarchie. Actuellement, nous avons un président inféodé aux banques d'affaires et aux grandes entreprises, qui enchaîne les réformes avec un mépris souverain pour les difficultés dans lesquelles elles plongent une grande partie de la population et refuse de négocier avec ses représentants. Quelle autre solution reste-t-il hormis crever en silence? 

Je pense aussi, malheureusement, que les gilets jaunes n'obtiendront aucune concession substantielle. Il suffit de voir comment Macron a traité le trimestre de grève des cheminots: en attendant que l'opinion publique se retourne contre eux pour la gêne infligée, ou que les manifestants eux-même finissent par se décourager. Je crains fort que les seuls résultats concrets de cette mobilisation nationale ne soient des dégâts matériels énormes, que les contribuables devront réparer à leurs frais, et des faillites de commerces indépendants ou de PME qui n'auront pas eu les reins assez solides pour survivre à cette grave perturbation de leur activité en période de fêtes.

Je pense enfin que parti comme c'est, en 2022, on ne coupera plus à Marine Le Pen.

Alors, les gilets jaunes auraient-ils mieux fait de s'abstenir face à un pouvoir qui a toutes les cartes en main pour écraser la contestation? Ou peut-être de s'attaquer plutôt aux symboles du capitalisme effréné qui est la source réelle de tous leurs (nos) malheurs? A cette question, je n'ai toujours pas trouvé de réponse. 


12 commentaires:

Elisa a dit…

Merci pour cette analyse. Je suis moi-même pétrie d'interrogations et d'incertitudes face aux gilets jaunes. Suis-je devenue à ce point une nantie que je ne sais pas où me situer face à ce mouvement après avoir battu le pavé plus d'une fois ? Est-ce qu'on est vraiment en train de vivre les prémices d'une révolution ou est-ce que tout le monde rentrera bien peinard manger son foie gras à Noël en s'offrant des cadeaux suremballés fabriqués en Chine et achetés sur Amazon ?

katell a dit…

Je suis aussi pour....
Je pense que Macron a été élu aussi sur la thématique d'une politique "nouvelle" et plus transparente.Or on voit qu'à ce niveau là aussi, ils ne valent pas mieux que les précédents (voire pire car ils continuent à favoriser les petits copains, à s'en mettre plein les poches mais qu'en plus ils sont complètement amateurs!)...si çà avait été vraiment le cas je pense qu'on aurait éviter le FN. Sauf que là il fait tout pour en partant du principe que "çà marche à tous les coups" (=sur de gagner avec qq un du fn en face).

rosaannoma a dit…

On verra comment ce mouvement évolue. Mais meme si c'est long, nous sommes dans les soubresaut de la fin d'un monde.
J'ai été très touchée par le texte écrit à leur sujet par Edouard Louis.

ARMALITE a dit…

@rosaannoma: Oui, je l'ai lu cet après-midi, il est très beau et très juste; je l'ai d'ailleurs relié sur la page FB du blog.

Anonyme a dit…

Tu parles de la grève des cheminots, chère Armalite. Si on compare à 1995, on voit très bien ce qui a manqué. Pris à la gorge, Juppé a dû retirer ses réformes, et après, il était plus inoffensif qu'un agneau. Là, le mouvement a duré trois mois, certes, mais sans gêner vraiment, tout en gênant un peu, et je n'ose pas imaginer les pertes de salaire des grévistes, tout ça pour un résultat nul. Du coup, le mouvement des Gilets Jaunes paraît prendre la bonne option. Si Macron sent une vraie résistance, il cessera de nuire. Concernant ce (trop) jeune homme, je n'aurais jamais cru qu'on puisse faire pire que Sarkozy et Hollande - la preuve qu'on en apprend de bien bonnes à tout âge. A part pour les contribuables soumis à l'ISF, quelqu'un peut signaler une mesure positive depuis son avènement ?
Quant à son élection, c'est plus un concours de circonstances (le PS dans les choux, Fillon qui se maintient alors qu'il est grillé, Le Pen à l'ouest comme d'habitude) qu'une véritable adhésion à son programme ou à sa personne. En tout cas, c'est l'impression que ça donne.
JC

Anonyme a dit…

Quel serait le problème que la France soit encore une monarchie. D'ailleurs, ne vivez-vous pas en Belgique ? La Norvège, les Pays-Bas ou le Royaume-Uni n'ont rien à nous envoyer en matière de démocratie.

Désolée pour ce commentaire un peu à côté de la plaque qui s'attache à un détail, mais j'avoue que le culte pour la République, qui n'est qu'un régime, me laisse perplexe.

ARMALITE a dit…

@Anonyme: Les monarchies d'aujourd'hui sont uniquement constitutionnelles, elles n'ont plus le pouvoir absolu de la fin du 18ème siècle...

Anonyme a dit…

@Armalite

Bien sûr, mais était-ce le cas au XVIIIe siècle ? Et qui vous dit que la monarchie française n'aurait pas évolué en ce sens

ARMALITE a dit…

@Anonyme: Rien, en effet. Mais les rois et les reines d'aujourd'hui ne servent plus à grand-chose sinon à offrir le spectacle d'une poignée d'ultra-privilégiés vivant aux crochets du peuple sans même avoir le mérite de s'être fait élire pour ça.

Anonyme a dit…

En tant qu'actionnaire de Gala, Paris Match et Point de Vue, je m'inscris naturellement en faux.

La Nébuleuse a dit…

Je ne sais pas si tu suis la chaine youtube Le Stagirite ? Il a notamment fait une vidéo que je trouve super sur la notion de dialogue social, qui revient un peu sur cette mise en avant de la négociation... C'est un leurre, il n'y a jamais vraiment de négociation, on accueille les syndicats ou les collectifs, on les écoute, un pseudo compromis est trouvé et pouf quelques mois après la même loi passe sous une autre forme. Toujours. Pour qu'il y ait "négociation", il faut une mobilisation énorme, et dans ces cas là, c'est surtout qu'un rapport de force a été mis en place...
Concernant les composantes d'extrême droite, tout le monde s'interroge dessus je crois, j'ai essayé d'en parler dans mon article de la semaine dernière du coup. La question est de savoir ce qu'on pourra ou non construire de plus large et de plus ambitieux (ou pas) à partir de ce mouvement. Je ne peux rien prédire bien sûr, mais des choses intéressantes se passent : des mouvements militants des banlieues viennent rejoindre les GJ, les syndicalistes viennent participer malgré la désapprobation de certaines centrales syndicales, des Ag délibératives s'organisent auxquelles beaucoup de gens participent pour la première fois de leur vie... C'est là dedans qu'il faut investir je pense :)

Ana a dit…

La Nébuleuse, le mouvement s'oriente plus vers du Cinque Strelle que du Podemos, non ?