dimanche 22 juillet 2018

Le jugement de mon père





Quelques jours après avoir publié ce billet, je suis allée boire un verre avec Gasparde. On a causé de tout un tas de trucs inoffensifs pendant deux heures: nos voyages, nos lectures, nos connaissances communes ou nos petits dégoûts. Puis, alors qu'on attendait patiemment au bar pour payer, elle m'a lancé sur un ton désinvolte: "Au fait, à propos ton billet de l'autre jour: tu as peur qu'il se passe quoi, au juste, si tu te montres plus vulnérable avec ton entourage? Pourquoi tu crois que les gens vont en profiter pour te faire du mal?". 

Je me suis figée à l'intérieur, et l'espace d'une seconde, j'ai envisagé de répondre que c'était une rupture de notre contrat social, que ça ne faisait pas partie des choses dont je discutais traditionnellement avec elle. Mais puisque j'étais partie pour me remettre en question, j'ai essayé de ne pas adopter une posture défensive et de réfléchir pour de vrai à ce qu'elle me demandait. Et la première réponse qui m'est venue à l'esprit, c'est que je n'avais pas si peur que ça de ce que pouvaient me dire ou me faire les autres. Ma véritable peur, c'était mon propre jugement. 

Si je me dévoile et que quelqu'un en profite d'une façon ou d'une autre, le plus dur, ce n'est pas de soigner la blessure qu'il m'a infligée (bien que je sois extrêmement rancunière). Le plus dur, ce sont les reproches que je me fais: "Ca t'apprendra à raconter n'importe quoi à n'importe qui. Tu n'avais qu'à présenter une façade de pierre sans faille. Si tu avais su te tenir davantage, te montrer un peu plus stoïque, nier la tête sur le billot que ceci ou cela avait le pouvoir de te toucher, tu n'en serais pas là. C'est ta faute. Honte à toi."

Le concept d'auto-compassion m'a toujours fait ricaner; je l'ai toujours considéré comme une forme d'indulgence pitoyable, la marque d'un caractère faible qui se cherche des excuses. Jusqu'au jour dont je vous parle, j'étais déjà consciente du fait que j'attendais beaucoup de moi-même et que je me jugeais durement, mais j'appelais ça de la discipline et je considérais ça comme une qualité. Vu sous ce nouvel angle, ça se présentait plutôt comme un sacré frein à mon épanouissement. 

Pendant la semaine qui a suivi, j'ai ruminé ma découverte. Je me suis demandé pourquoi je me me contraignais à une attitude aussi rigide, d'où je tirais cette certitude que les émotions et les sentiments étaient des failles inavouables qu'il me fallait cadenasser à tout prix - à l'exception de la colère, toujours à fleur de peau chez moi et qui me sert à la fois d'arme et d'exutoire. Comme c'était le cas pour mon père, en fait, ai-je pensé vaguement à un moment. Et soudain, la vérité m'est apparue aussi clairement qu'un rayon de soleil transperçant les nuages belges un 15 février. 

Mon père. Le jugement que je m'imposais, c'était celui de mon père. Et ce n'était même pas le jugement qu'il portait sur moi, mais celui qu'il portait sur lui-même. Pas la discipline qu'il avait tenté de m'imposer, mais celle qu'il s'était imposée toute sa vie. Enfermant ses angoisses ou les reportant sur ma mère lors d'explosions épouvantables, au lieu de chercher tous les moyens de les dompter comme j'ai pu le faire. Réprimant toutes ses aspirations, tous ses élans, tous ses désirs pour se plier à ce qu'il estimait être son devoir, au lieu de se préoccuper d'abord de son épanouissement personnel comme je l'ai toujours fait. 

J'étais si fière d'avoir su, en partant d'un caractère extrêmement semblable au sien, éviter les écueils qui l'avaient rendu malheureux, diluer l'acide qui l'avait rongé de l'intérieur. D'avoir tiré la leçon de son exemple pour faire exactement le contraire et mener une vie en accord avec la personne que j'étais à l'intérieur. Et pendant tout ce temps, je ne voyais pas - ou je ne voulais pas voir - que je l'émulais quand même sur un plan tout aussi dommageable: le déni d'émotions. Comme si me persuader et persuader les autres que je n'en avais pas pouvait me rendre effectivement invulnérable. 

C'est un héritage encombrant dont il va falloir que je me défasse. Je ne sais pas encore comment. 


Illustration extraite de l'anime Kimi no na wa

6 commentaires:

Gwen35 a dit…

Merci Armalite pour toutes ces réflexions que tu nous fais partager, j'aime beaucoup le ton des derniers billets, en particulier la sincérité qui s'en dégage. Ils m'aident à avancer, à réfléchir, tu ne t'es jamais autant rapprochée de tes lecteurs...;-)

Anonyme a dit…

Mon psy m'avait dit une de ces phrases qui semblent d'une banalité absolue, que de prendre conscience de quelque chose c'était déjà faire un pas vers les changements, nécessaires ou voulus. Alors, tu es en route :) Difficile de savoir quelle voie emprunter, quel outil te serait le plus utile ou combien de temps cela va te prendre pour quel résultat. C'est un début.

Mélusine

Ps. Et maintenant je me fais la réflexion que suis à l'envers de ton miroir : j'ai les émotions à fleur de peau mais ignore le mode d'emploi de la colère. C'est... ça mérite que j'y réfléchisse, je crois.

Elisa a dit…

Je me reconnais beaucoup dans ce que tu décris...mais moi, c'est le harcèlement scolaire d'abord et pro, ensuite qui m'a rendue comme ça...Enfin, il me semble :)

ARMALITE a dit…

@Gwen35: Vu ce qu'elles me coûtent de torture mentale, je suis toujours ravie que mes réflexions servent à d'autres :-D
@Mélusine: Moui, alors je t'avoue que l'approche psychanalytique (trouver l'origine des traumatismes pour les résoudre) m'a toujours moins intéressée que les thérapies comportementales (on s'en fout d'où ça vient, l'essentiel est de trouver des solutions concrètes). Je ne pense pas qu'avoir compris d'où ça venait va m'aider à m'en débarrasser. Au contraire, presque: ne vais-je pas avoir l'impression de trahir la mémoire de mon père en luttant pour cesser de lui ressembler?
@Elisa: Ah oui, moi aussi, y'a du harcèlement scolaire qui est passé par là et qui a activé les mécanismes de défense.

Londoncam a dit…

Merci pour ce partage, c'est vrzimevr enrichissant et émouvant (oui, une emtiion !) que de suivre ton cheminement interieur.

Anonyme a dit…

Impossible de répondre à ta question. Nous sommes tous différents, personnellement je ne vivrais pas une impression de trahison parce que fondamentalement, je ne "suis" pas ma mère ou mon père et ai tendance à être horripilée si on veut nous trouver trop de ressemblances. Néanmoins, ta vision des choses et ton interrogation sont tout à fait légitimes. Alors, quelle que soit ta manière de faire et de vivre, j'espère que tu trouveras le moyen d'avancer :)

Mélusine