jeudi 1 mars 2018

Où le froid me rend pompeusement philosophe





Parce que l'hiver et certaines circonstances matérielles me portent à l'introspection (je veux dire: encore plus que d'habitude), je me demandais récemment quelle avait été la meilleure période de ma vie. Mon enfance? Harcèlement scolaire, pas d'amis, sentiment d'inadaptation totale. Mon adolescence? HA HA HA HA HA. Mes études? Seigneur, je détestais tellement cette école et cette ville. Mon entrée dans la vie professionnelle? Trois ans à galérer dans des boulots pas du tout faits pour moi. Le début de ma carrière de traductrice? J'ai enchaîné rapidement une IVG, un mariage précipité et un divorce houleux. L'année passée aux USA? Déprime absolue. Ma trentaine? Une liaison avec un type fraîchement marié avec qui je finirai par vivre malheureuse pendant 7 ans. Ma quarantaine? La mort d'une amie très chère, celle de mes deux chats à un an d'intervalle, puis celle de mon père; corollaire: des crises d'angoisse atroces. Aujourd'hui? On ne peut pas dire que les perspectives professionnelles et financières soient très riantes, que ce soit pour moi ou pour mon compagnon.

Pourtant, dans l'ensemble, je dirais que j'ai mené et mène encore une vie heureuse. Parce que dans l'autre plateau de la balance, face à ces épreuves, il y avait une famille qui m'aimait même sans me comprendre, un corps en bonne santé (à l'exception de mon endométriose, mais j'ai de la chance: le seul traitement connu fonctionne sur moi), un métier que j'ai mis du temps à trouver mais qui est fait pile poil pour moi et qui m'apporte beaucoup de satisfaction, des tas de voyages et autres expériences inoubliables, un  bel amour avec la personne la plus improbable du monde. A aucun moment je n'ai pu déclarer sans mentir que tout allait bien. Il y avait toujours un problème relationnel qui me bouffait, des soucis matériels plus ou moins graves, un chagrin qui ne passait pas et qu'il fallait taire quand même, un enfer auto-créé par mon cerveau. Ca ne m'a jamais empêchée de profiter du reste autant que possible. Si j'avais attendu le moment hypothétique où tout serait parfait pour m'autoriser à être heureuse, j'aurais mené une existence d'extrême frustration jusqu'à mon dernier souffle.

Quand ma mère, qui était tellement dépendante de mon père qu'elle ne savait même pas retirer d'argent à un DAB au moment de sa mort, s'est retrouvée seule et a dû apprendre à tout gérer à l'âge canonique de 64 ans, elle a pas mal galéré - surtout avec sa maison. Chaque fois que je l'avais au téléphone, elle se plaignait d'un truc nouveau. Le frigo bipait sans qu'elle sache pourquoi, la chaudière ne chauffait pas correctement, les toilettes se bouchaient... C'était une suite ininterrompue de doléances. J'ai essayé de lui expliquer que ça n'était pas anormal dans la mesure où rien n'avait été entretenu depuis deux ans à cause de la maladie de mon père, et que de toute façon, le principe même de la maison, c'est que quand on a fini à un bout, il faut recommencer à l'autre. Il y a toujours un truc à réparer, à changer, à améliorer ou à repeindre. Et plus la maison est grande, plus la probabilité que quelque chose cloche à un instant T augmente. (Une des raisons pour lesquelles j'affectionne les petits appartements: a priori, c'est moins de boulot.)

Ce qui est valable pour une maison l'est aussi pour la vie en général. Il est impossible d'atteindre une situation optimale et de la figer à jamais. Les objets se dégradent, les êtres vivants changent - pour le meilleur ou pour le pire. Les amitiés se délitent, les amours virent à l'aigre. On n'y peut pas grand-chose. Oui, c'est douloureux, mais c'est aussi salutaire. La perfection, c'est l'immobilisme, et l'immobilisme, c'est la mort. On a besoin de se frotter à des difficultés, voire à des tragédies, pour évoluer en tant que personne, découvrir des choses nouvelles fût-ce malgré soi, former d'autres relations peut-être plus enrichissantes, produire du beau et du vrai sous toutes ses formes, apprendre à être reconnaissant pour ce qu'on a. La vie est un chemin accidenté sur lequel nous avançons en déséquilibre permanent. Si nous gardions les yeux rivés sur nos pieds pour ne pas tomber, nous ne profiterions pas du paysage. Et ce serait vraiment ballot parce que, qu'on sache apprécier la balade ou pas, c'est la même destination qui nous attend tous au bout.

6 commentaires:

Lucy a dit…

Je me rappelle une ancienne voisine que j'avais croisée par hasard en ville il y a 3 ou 4 ans. Elle venait de perdre son mari. Elle m'a donné sa carte bleue, un papier sur lequel était noté son code et demandé de lui retirer quelques centaines d'euros au DAB parce qu'elle ne savait pas non plus comment faire quand la banque était fermée. J'ai bien tenté de lui expliquer, mais elle semblait perdue et ne cessait de me parler de toutes les démarches à accomplir.

Clarisse a dit…

Très juste, tout ça ! Et sage.

Quand j'essaye de déterminer la meilleure période de ma vie, je n'y parviens pas ... Je pourrais trouver ça triste, de voir que je n'arrive pas à trouver une période où tout était parfait, mais finalement je crois que c'est l'inverse : il me semblerait triste d'identifier une telle période dans le passé, car cela voudrait dire que c'est révolu, et je n'ai pas envie de vivre dans le regret ...
Merci pour cet article, ma réflexion va se poursuivre :-D

Loli a dit…

C'est pour ce genre d'article, si atypique dans la blogosphère actuelle, que je ne me lasse pas de revenir sur "Le rose et le noir" et que j'y découvre à chaque fois des éléments de réflexion passionnants. Merci pour ce partage et pour tant d'autres!

Morgane de Suisse a dit…

Ton article apparaît vraiment par magie au moment où j'avais bien besoin de lire que tout ne peut pas être parfait et que la vie est ainsi faite ; ça permet de relativiser, au lieu de s'apitoyer sur son sort. Merci <3

Laurence a dit…

Il ne faut jamais que tu fermes ton blog....car comme dit Loli personne ne se livre comme toi, et personne ne me parle comme toi. Tout est si juste et si intelligemment pensé. Merci pour le temps que tu consacres à ton blog.

La Nébuleuse a dit…

Je trouve ton article tellement plus touchant et percutant que ce qu'on lit habituellement pour "positiver"... Là il n'est pas question de focaliser sur le positif, mais d'accepter le reste, les coups durs, et de regarder sa vie comme une belle chose, quand-même. Ca me touche beaucoup. Et je te trouve très courageuse. Bref c'est toujours un plaisir de lire tes mots

PS : je suis d'accord pour les petits appart et petites maisons...!