jeudi 9 février 2017

"Captain Fantastic"




C'est l'histoire d'un couple d'idéalistes qui a décidé d'élever ses enfants loin de la société de consommation et au plus proche de la nature. Mais suite à une sévère dépression post-partum, la mère est devenue bipolaire et a dû être hospitalisée. Le père poursuit leur oeuvre tout seul. Dans une forêt sauvage au nord-ouest des Etats-Unis, où ils vivent en autosuffisance, il soumet ses trois fils et ses trois filles à un programme très strict d'entraînement physique poussé et de lectures choisies pour faire d'eux des "philosophes-rois". Puis un jour, il apprend que son épouse s'est suicidée en se taillant les veines, et que malgré ses convictions bouddhistes et son souhait d'être incinérée, ses parents assez conventionnels comptent lui organiser des obsèques chrétiennes. Sur l'insistance des enfants, il embarque toute sa famille dans leur bus aménagé et se lance sur les routes pour une ultime mission de sauvetage...

Ne vous laissez pas prendre aux couleurs gaies de l'affiche et aux tenues loufoques des personnages. "Captain Fantastic" n'est pas un film drôle ou léger (même s'il ménage une poignée d'éclats de rire), et on ne peut pas non plus dire qu'il réchauffe le coeur du spectateur. Mais il fait quelque chose de beaucoup plus rare et essentiel à mon sens: il oblige à réfléchir, et il le fait sans manichéisme. Même pour quelqu'un comme moi qui partage beaucoup de ses opinions, Ben Cash, le héros interprété par Viggo Mortensen, a des méthodes pour le moins radicales et parfois choquantes. Afin d'endurcir ses enfants, il n'hésite pas à les exposer à des dangers qui hérisseraient les cheveux sur la tête de beaucoup d'adultes. Et si on peut trouver louable qu'il veuille les préserver de certaines influences abrutissantes, il est permis de se demander s'il leur rend service en les endoctrinant selon ses propres convictions politiques et en les privant des expériences sociales de tous les petits Américains de leur âge.

D'une certaine façon, il fait pour eux des choix qui seront très difficiles à défaire plus tard. Oui, mais n'est-ce pas là le lot de tous les parents - la seule différence étant que la plupart d'entre eux vont dans le sens général de la société moderne et emploient des méthodes éducatives plus policées? A cette question, le réalisateur Matt Ross n'apporte pas de réponse. Il se contente d'opposer la vision de Ben à celle de son beau-père, en montrant qu'il n'y a pas de méchant dans cette histoire et que les deux hommes sont également soucieux du bien-être de la petite tribu. Et confronté à la rébellion de certains de ses enfants (l'aîné qui veut partir à la fac, un autre garçon qui le tient responsable de la mort de leur mère), Ben se remet sincèrement et douloureusement en question. La fin, en dépit d'un ou deux éléments peu crédibles, est empreinte d'une force, d'une originalité et d'une émotion exceptionnelles. C'est très rare qu'un film me remue à ce point.

7 commentaires:

Amélie meudec a dit…

C'était mon film coup de coeur de 2016 ! Je le conseille régulièrement, et le reverrai avec plaisir.

Erdrokan a dit…

J'étais curieux de ce que cela pouvait donner. Le film est bien dans le sens qu'on ne s'ennuie pas. Mais j'ai vraiment eu un rejet par ce que j'ai perçu.

Au visionnage (mais sur le net, je me rends compte que tout le monde n'a pas vu ça... comme quoi...), il m'a semblé que sous couvert de présenter une vision alternative (ou juste farfelue), cette dernière était condamnée dès le début du film. La mère n'est pas là (ah ?), elle est malade (oh ?), puis en fait elle est morte (hein ?) par suicide (pardon ???). Waouh...

A la limite qu'on montre que les excès des deux côtés sont mauvais, pourquoi pas ? Encore que les deux côtés ne sont pas vraiment à armes égales, donc c'est déjà un peu biaisé à mon avis.

Mais là, j'ai l'impression que la balance va énormément contre Viggo et cie à qui on dit "ah ben, t'es quand même bien content de trouver un hôpital, hein ?" (et le supermarché et l'essence du bus etc) et qu'on force à rentrer volontairement dans le rang, "pour son bien". Bref je me disais que le film pouvait être subversif et je l'ai trouvé super conformiste voire réactionnaire (beau papa a de l'argent ça aide aussi pour le confort).

Mais j'ai bien conscience que ma vision est minoritaire (en en parlant autour de moi par exemple). Viggo, il reste de la place dans ton arbre ?

Corinne (Couleur Café) a dit…

On m'a recommandé ce film pour voir avec les enfants. Maintenant, j'hésite un peu, convient-il vraiment aux enfants ?

ARMALITE a dit…

La mort de la mère est le catalyseur nécessaire pour obliger la famille à se confronter au monde extérieur. Et s'il est vrai que la société moderne est hyper aliénante par plein de côtés, elle possède aussi des bienfaits indéniables, notamment les soins médicaux comme c'est montré dans le film. Je ne trouve pas que ce soit réac de le dire. Par ailleurs, Ben Cash maintient ses enfants dans un isolement qui peut devenir désastreux pour eux une fois arrivés à l'âge adulte: comment rencontreront-ils des partenaires pour, à leur tour, fonder une famille si tel est leur souhait? La scène de drague maladroite de l'aîné montre bien que ce sera très difficile. Donc je n'ai pas trouvé le film conformiste, mais courageux, parce qu'il ne prend parti pour personne au fond, il montre juste les arguments des deux "camps" - et il y en a de bons des deux côtés. Et puis au final, Ben Cash trouve un compromis qui ne me paraît pas si mal...

ARMALITE a dit…

Je pense que ça dépend de leur âge et de leur maturité. Je ne le montrerais pas à des moins de 10 ans. Entre 10 et 13, ça dépendrait s'ils sont impressionnables ou pas (ce sont surtout les 10 premières minutes qui peuvent choquer).

Aurore a dit…

Je l'ai trouvé très beau aussi, pas du tout moralisateur et le propos est nuancé.

Erdrokan a dit…

Disons que j'ai l'impression que "l'iconoclaste" se rend compte que sa méthode n'est peut-être pas aussi bonne qu'il le pensait et qu'il met de l'eau dans son vin pour améliorer les choses (ce qui est tout à son honneur).
Alors que le "classique" ne bouge pas d'un iota (même si on montre des failles dans son éducation également) et voit plutôt sa vision du monde l'emporter. D'où mon sentiment un peu amer.