mercredi 27 juillet 2016

Où même Chouchou finit par admettre que l'art contemporain, parfois, c'est un peu n'importe quoi


Mon contentieux avec l'art contemporain ne date pas d'hier. Contrairement à Chouchou, qui trouve de l'intérêt à tout ou presque, je refuse de considérer comme de l'art quelque chose qui n'est ni beau ni signifiant. Cela donne très régulièrement lieu à des scènes de grande détresse dans l'un ou l'autre musée où je l'ai accompagné pour lui faire plaisir, voire dans un musée où je me suis rendue de mon plein gré pour voir autre chose. Chouchou y prend d'ailleurs un plaisir pervers: "Le vrai spectacle, c'est ta réaction", m'a-t-il déjà dit plusieurs fois, hilare. 

Prenons un exemple récent. Au musée d'Ixelles, où nous nous étions rendus pour admirer la très belle expo consacrée à la peinture hyper-réaliste, on peut voir en ce moment une installation d'Oriol Vilanova, lauréat de l'Art Contest 2015. Dans une vaste salle entièrement vitrée sur un côté, trois cartons de bananes Chiquita régulièrement espacés reposent à même le sol. Ils sont pleins de cartes postales chinées aux puces, rangées de telle sorte qu'on ne voit que leur tranche. Au mur d'en face est suspendu un petit tableau du XIXème siècle, une huile représentant un ciel nuageux. C'est tout. 






Pendant que j'écumais que c'était vraiment  n'importe quoi, Chouchou, très calme, a répliqué que pas du tout avant de se lancer dans une explication lapidaire sur l'occupation de l'espace, les choses cachées et je ne sais plus quoi d'autre. Je me suis approché du cartel pour lire:

Au marché aux puces de Bruxelles, les vendeurs utilisent des caisses de bananes pour transporter et présenter leurs marchandises. Chiquita (2016) est une caisse de bananes remplie de cartes postales. Elles sont placées de manière qu'il soit impossible de voir les images. Il ne s'agit pas d'une représentation mais d'une présentation. Couleur et chaleur : imaginaire tropical. Ciel nuageux (s.d) est une œuvre du peintre belge Hippolyte Boulenger (1837-1874) qui fait partie de la collection du Musée d'Ixelles. On peut la considérer comme une des premières expériences abstraites en Belgique. Un paysage non mimétique qui va au-delà̀ du perceptible. Une peinture météorologique. La baie vitrée de la salle d'exposition qui donne sur le jardin nous place dans un lumineux espace extérieur-intérieur. L'espace d'exposition pratiquement vide génère une opposition par rapport à̀ l'immense volume d'images concentré dans la boîte et dans la peinture du XIXe siècle. Les deux œuvres s'articulent autour de la poétique du visible.
Demain (peut-être) il pleut.

..."Demain (peut-être) il pleut."

Evidemment, ça change tout. 

Il m'a fallu le reste de la journée pour m'en remettre. Ce qui ne m'a pas empêchée, le week-end suivant, de traîner Chouchou au Bozar pour une expo photo intitulée "Open spaces / Secret places" que j'avais repérée sur internet. La photo, en général, ça passe bien; j'arrive toujours à piger quelque chose, ou au moins à apprécier un ou plusieurs éléments esthétiques. 

"Toujours"? Que nenni. 


En fait les photos étaient interdites dans cette expo, ce que nous n'avons découvert qu'en nous faisant rabrouer 
pendant que Chouchou prenait celle-là; je n'en ai donc pas d'autres à vous montrer.

Après avoir enchaîné deux salles de clichés peu inspirants (parfois des murs nus abîmés, parfois des surfaces impossibles à identifier, et bien sûr zéro explication), nous sommes passés devant une série de photos en noir et blanc accrochées à la hauteur de mes genoux. Toutes mettaient en scène une vingtaine de paire de bottes en caoutchouc vides, mais comme s'il y avait des gens à l'intérieur, dans des situations et des décors variés. Le premier râlage passé ("Et on fait quoi quand on n'a pas des yeux de lynx, on se met à quatre pattes pour y voir quelque chose?), j'ai dû convenir que c'était une chouette série, et j'ai pensé que tout n'était pas perdu. 

Juste après, il y avait un rideau noir promettant "l'exploration du dessin d'une ligne conique" ou quelque chose du même style. Dubitative, je suis entrée avec Chouchou. Nous avons longé un petit couloir vaguement éclairé par la lumière du dehors, et arrivés au bout, nous avons tourné dans une salle entièrement noire. On n'y voyait RIEN, pas même nos propres mains devant notre figure. Chouchou a activé la fonction lampe de son iPhone. Nous avons aperçu un genre de coffre sur la gauche et un truc vert dans le fond. Rien d'autre. Quand nous avons rebroussé chemin, j'ai bien vu que pour une fois, Chouchou partageait ma perplexité. 

Le clou du spectacle, c'était quand même la dernière salle. Un espace immense, avec dans le fond une baie vitrée donnant sur la boutique du Bozar. Au milieu, un fil gris tendu du plafond au sol, le long du sol sur quelques mètres, puis du sol au plafond, comme pour figurer une vitre inexistante. Et la mention laconique: "Ne pas toucher à l'installation". J'espère que les postillonnages excédés ne comptent pas, parce que je peux vous dire que j'ai eu du mal à me retenir. Chouchou a hoché la tête gravement. 

"Là, OK, c'est du foutage de gueule."

Et pour la première fois en dix ans, nous somme sortis d'une expo d'art contemporain sans nous disputer (juste un peu énervés d'avoir payé 24€ à deux pour ça).

8 commentaires:

Sabine a dit…

"Demain (peut-être) il pleut". Ah, le résumé de la vie en Belgique ! Ton post m'a bien fait rire.
Quand nous vivions en Belgique, mon mari et moi allions assez souvent dans les musées. Nous avons bien vite rebaptisé "art contemporain flamand" toutes les œuvres bizarres, incompréhensibles jusqu'à en être effrayantes, qu'elles émanent d'artistes américains ou chinois (sans vouloir blesser les Flamands (nous aimons Stromae) (je parle néerlandais) (ne créons pas de guerre civile belge)).

Anonyme a dit…

Les photos de toi perplexe, sont excellentes. Rien à voir mais ta robe est très jolie.
Hier j'ai acheté les quinze premières vies d'Harry August qui a de très bonnes critiques et que tu as traduit. Suite au concours que j'ai remporté sur ton blog, je me suis intéressée à ce que tu avais traduit et celui-ci m'a immédiatement attiré.
Bonne journée
Sophie

Dipi a dit…

Merci de ce post qui m'a bien fait rire. Je vais peu dans les musées, et l'art contemporain....ca finit à peu près toujours de la meme façon, je cherche le texte d'explication (quand il y en a) parce que je reste souvent coite devant les scenes, et je veux comprendre le propos de l'artiste. Il doit forcément y en avoir un, non ?!! Et c'est parfois loin d’être évident ;-)) Moi aussi je trouve que cette robe très jolie sur toi.
Bonne journée et merci de l'éclectisme des sujets que tu abordes sur ton blog, c'est toujours une plaisir de venir ici.
Delphine

Marie-Ange a dit…

Rien à voir, mais j'adore quand tu as les cheveux relevés :-)
Bonne journée.

grosquick a dit…

Au fond, ce que je préfère de tes visites d'expo d'art contemporain, c'est ta tête à la "what the fuck". Vraiment. j'adore. rien que pour cela, je soutiens toutes les démarches d'art contemporain du monde. Vive les expos. Par contre, franchement, je ne m'y ferai jamais. Mon cerveau pourtant prompt à l'évasion, ne décolle pas, il reste englué dans un "mais pourquoi" sidéré. Je me souviens d'avoir vu un aspirateur Dyson au MOMA. oui, je te jure.

ARMALITE a dit…

Sophie et Delphine: c'est une robe Emily and Fin, marque vendue à Bruxelles chez Kusje.
Et contente que ça vous fasse toutes tire, qu'au moins mes mésaventures culturelles servent à quelque chose :-)

Mlle Funambuline a dit…

Faut qu'on parte en voyage à quatre, pendant que toi et Shalf papoterez en terrasse, Chouchou et moi iront visiter des expos d'art contemporain.

La première (et dernière) fois que je l'ai emmené au Palais de Tokyo, à part la boutique où il y a des tonnes de livres passionnants et gadgets absurdes, il était effaré de bout en bout, alors que j'ai adoré une expo, beaucoup apprécié deux autres, et détesté la quatrième. Pis au MoMA je retournerai seule aussi... ou avec Chouchou :-D

Anonyme a dit…

Ahah! j'ai bien rigolé!
En revanche,ce que j'aime bien dans les expos d'art contemporain (outre que parfois,c'est..bien!),c'est qu'on ne s'y ennuie pas.On peut toujours se marrer (discrètement pour ne pas passer pour des beaufs auprès des "connaisseurs").
Par exemple,à la Tate Modern,pas mal de motifs de marrade.
Et je suis plutôt d'accord avec ton Chouchou: tant que ça provoque des réactions,même de perplexité,voire de rejet,ce n'est pas RIEN du tout!
ANNESO