lundi 5 octobre 2015

Plus de temps à perdre




J'ai 44 ans. Statistiquement, j'ai passé la moitié de ma vie, c'est-à-dire qu'il me reste moins d'années à vivre que ce que j'ai déjà vécu. Du coup, j'estime que je n'ai plus de temps à perdre. Et notamment:

Plus le temps de terminer les bouquins qui m'ennuient. Pendant longtemps, j'ai trouvé impensable de ne pas finir un livre. Mais vu le nombre de romans alléchants qui sortent tous les mois, et vu que je ne peux (hélas) pas consacrer l'intégralité de mes journées à la lecture, je préfère désormais être sélective. Aussi, je vire impitoyablement ceux auxquels je n'accroche pas pour faire de la place à une autre histoire qui, elle, me transportera.

Plus le temps de passer des heures à me maquiller. Ca a cessé de m'amuser il y a des années et je me trouve tout à fait présentable le visage nu. 

Plus le temps d'essayer de suivre une mode faite pour des filles plus jeunes et mieux gaulées que moi, une mode pas toujours très esthétique et fabriquée dans des conditions plus que douteuses. A la place, malgré une petite excentricité de temps en temps, je me concentre sur le style de fringues que j'aime et qui me vont bien: des tops à décolleté bateau, des robes cintrées à la taille puis amples en-dessous, des jupes au genou, des collants colorés et rigolos, des jeans taille haute, des boots ou des babies à talon de 5 centimètres maxi. C'est du temps, de l'argent et de l'embarras rétrospectif économisés.

Plus le temps d'avoir des complexes. Oui, je suis petite et grassouillette. Mais je jouis d'une bonne santé pour quelqu'un de mon âge, ce qui est quand même beaucoup plus important, et mon mec affirme régulièrement que je suis la plus jolie fille du monde - alors, tant pis pour ma carrière avortée de top model. Non, je n'ai aucune disposition pour l'informatique et je ne comprends rien aux smartphones et autres gadgets utilisés par 99% de mon entourage. Mais j'ai d'autres talents qui ne sont pas donnés à tout le monde, et je peux toujours demander de l'aide pour ce qui me dépasse.

Plus le temps de ne pas prendre soin de moi. Je ne prétends pas à l'immortalité, mais j'aimerais bien arriver jusqu'à un âge raisonnable dans un état raisonnable, ce qui implique d'avoir une bonne hygiène de vie: dormir grosso modo sept heures par nuit, manger sain et équilibré, bouger plusieurs fois par semaine, éviter les causes de trop grand stress.

Plus le temps de courir après des objectifs matérialistes alors que j'ai identifié que mes vrais besoins, c'était passer du temps avec les gens que j'aime, voyager et écrire. La grande maison avec jardin et/ou piscine, la grosse bagnole rutilante, les gadgets technos dernier cri, ça ne m'intéresse pas DU TOUT. Je ne trouve pas que ce soit mal de désirer ces choses-là, mais ce ne sont pas mes désirs.

Plus de temps à perdre avec mon cynisme d'antan, qui n'était jamais qu'une façon de tout critiquer sans jamais rien proposer de constructif ni voir ce qu'il peut y avoir de beau et de bienveillant dans le monde. (Maintenant, il serait bon que je me penche un peu sur la question du sarcasme.) 

Plus le temps de me soucier de ce que les autres pensent de moi. Tant que mes proches me trouvent chouette et que mes contacts professionnels me considèrent comme une collaboratrice fiable, le reste, je m'en cogne. La vie n'est pas un concours de popularité; pourquoi me préoccuperais-je de l'opinion de gens qui ne sont rien ou pas grand-chose pour moi? 

Plus le temps de perdre mon énergie avec des drames ridicules. Je fuis les emmerdeurs des deux sexes, ceux qui font toujours une montagne d'une taupinière, ceux qui ont élevé le caprice au rang de discipline olympique et dont la susceptibilité entraîne toujours des crises monumentales. 

Plus le temps d'éduquer les cons. Quand quelqu'un profère devant moi des horreurs racistes, homophobes ou sexistes, je ne le remets même plus à sa place d'une remarque assassine. Je le plante là sans un mot et je vais discuter avec des gens aux valeurs plus proches des miennes. 

Plus le temps de ruminer mes traumatismes de jeunesse. Les faits sont ce qu'ils sont. Je peux les porter comme une croix jusqu'à la fin de mes jours, ou bien je peux les accepter une bonne fois pour toutes et passer à autre chose. Comme je n'ai pas le culte du malheur ou de l'auto-apitoiement, je choisis la seconde option.

Plus le temps de me reprocher mes erreurs récentes à l'infini. J'essaie de les analyser pour éviter de les reproduire, d'en tirer la leçon qui s'impose, et puis je tourne la page. Nul n'est tenu à la perfection. Mes attentes vis-à-vis de moi-même sont élevées, pas irréalistes.

Plus le temps de nourrir de vaines rancoeurs. Les gens qui m'ont blessée avaient sûrement leurs raisons, et pas nécessairement de mauvaises intentions. En règle générale, je ne veux plus d'eux dans ma vie mais, même si ça m'est difficile, j'essaie de comprendre leur geste et de leur pardonner par-devers moi, histoire de ne pas traîner un boulet inutile.

Plus le temps d'hésiter à saisir les belles opportunités - et la certitude que de toute façon, je me remettrai d'à peu près n'importe quelle gamelle.

Plus le temps de m'interroger sur le sens de la vie. J'ai conclu depuis belle lurette qu'il n'y en avait pas; que nous sommes sortis du néant, que nous y retournerons un jour, et que la seule chose importante c'est d'essayer, entre les deux, de profiter un maximum en emmerdant les autres un minimum (la définition de "profiter" étant bien entendu propre à chacun). A part ça, je ne me sens pas tenue de justifier mon existence de quelque façon que ce soit.

Plus le temps de laisser filer les jours entre mes doigts sans prêter attention aux mille et un petits bonheurs du quotidien, sans être reconnaissante pour la chance que j'ai mais aussi sans chercher à faire toujours un peu plus et toujours un peu mieux.

19 commentaires:

Raphaèle a dit…

Tout à fait d'accord avec toi. J'étais justement dans la même réflexion.
Raphaèle

Nathalie a dit…

Par ce que tu partages tu m'as fait gagner du temps dans le constat qu'il ne faut pas s'appesantir inutilement. Merci.

Maman au chocolat a dit…

Que de bonnes "résolutions" si je puis dire !
Et avec 20 ans de moins, j'estime que je n'ai pas de temps pour tout cela non plus :)

c-rendipity a dit…

Hello, je vais avoir 31 ans et je pense comme toi, même si ça n'est pas toujours facile de se raisonner ainsi. Article très très juste (comme toujours ici), merci !

ARMALITE a dit…

Maman au chocolat: c'est toi, Laura?

ARMALITE a dit…

Hu hu merci beaucoup les filles de souligner que j'ai été lente à la détente :-D

Genevieve Tavernier a dit…

tu as tout à fait raison. En ce moment je suis dans la lecture des 4 petits livres de Dominique Loreau (l'essence de la simplicité) (vendus en coffret), dans lesquels elle développe les réflexions que tu préconises et d'autres encore!

dipi a dit…

J'adoooore ce billet ! Je vous suis depuis peu, et j'adore le ton de vos billets. Celui ci m'est particulièrement savoureux. Une bonne leçon pour un lundi, de quoi me mettre en joie pour la semaine ! Merci.

ARMALITE a dit…

Dipi: coucou et bienvenue! On peut se tutoyer, ce sera plus simple. Merci pour ce gentil premier commentaire :-)

Lucy a dit…

Merci pour ce billet qui a le mérite de poser les vraies bonnes questions (qui me tournent également en tête). Je constate d'ailleurs que nous sommes nombreux(-ses) à avoir été touché(e)s par ce sujet.
J'estime qu'il me reste (si j'en crois les statistiques familiales) 60 ans sur cette terre, mais je veux les passer d'une manière qui me ressemble. Il est temps d'accepter de dire merde aux diktats de la mode et de la société qui ne voit en nous que des consommateurs.
Aussi je m'octroie dès maintenant le droit de relire un livre ou revoir un film quand l'envie m'en prend.

anneso a dit…

Je suis plus âgée que toi et je partage pas mal de tes résolutions.
Mais en revanche,j'ai toujours du mal à accepter que les gens ne m'apprécient pas,à me foutre de ce qu'on pense de moi (je n'y arrive pas du tout en fait,JE VEUX QU'ON M'AIME BORDEL),j'ai tendance à encore ruminer mes blessures d'autrefois,même si je SAIS que c'est ridicule.
J'aime bien passer 5/10 minutes à améliorer ma figure le matin,ça me fait plaisir plutôt et ce n'est pas une perte de temps pour moi car,avec 3 ou 4 gestes et autant de produits cosmétiques,je me sens bien mieux et donc plus sûre de moi (et il me faut avouer que SANS ça,je me sens un peu tarte,ce qui n'est même pas vrai mais c'est comme ça).
Mais,comme toi,je ne m'emmerde plus avec les bouquins qui ne me plaisent pas!
FI-NI de m'obstiner et de rester des mois lire 2 pages par jour (et de relire la 2ème page le lendemain tellement ça ne m'a pas passionnée que j'ai oublié).Je lis un quart du livre à peu près et je passe à autre chose s'il ne m'intéresse pas.




ARMALITE a dit…

Anneso: ton "Je veux qu'on m'aime bordel" en majuscules m'a fait rire :-) Je ne veux pas faire de psychanalyse à deux balles et je ne parle donc que de mon propre cas en disant: pour ma part, je m'aime suffisamment pour me passer de l'amour/de l'approbation des autres, ou en tout cas, de la plupart des autres (ceux qui ne font pas partie de mon entourage très proche).

Rêves d'écriture a dit…

Je m'interroge pas mal sur le sens de la vie ces temps-ci, du coup j'apprécie beaucoup ton petit paragraphe sur le sujet, très différent de ce que j'ai pu lire ailleurs, mais qui fait beaucoup de bien. Merci ! :-)

ARMALITE a dit…

Je ne crois pas que la vie ait un sens intrinsèque, par contre je pense qu'on peut si on le désire donner une direction à la sienne, mais que ça n'est pas non plus obligatoire :-)

Lylou a dit…

Bonjour Armalite, comme moi tu as 44 ans. Depuis longtemps je ne termine plus les livres qui m'ennuient car j'ai peu de temps pour la lecture autant mieux lire des livres qui me plaisent. C'est vrai que passer chaque matin beaucoup de temps à se maquiller c'est une perte de temps qui aurait pu être voué au piano à la lecture au dessin...Chaque matin avant d'aller travailler je joue un peu de piano C'est un pied de nez que je fais à mes responsables car ils ne sont pas très sympas. Pourquoi suivre une mode alors qu'on peut se fier à son propre goût ;-) On est jamais mieux servi que par soi-même. J'aimerais bien ne pas avoir de complexes mais dès que je rencontre un prince charmant tous mes complexes me sautent à la figure :-( Je pense qu'il faut vraiment éviter le stress car il est la cause de nombreuses maladies et la santé c'est une affaire de long terme. Le matériel ne rend pas plus heureux on contraire il nous détourne des valeurs essentielles de la vie On en veut toujours plus On devient vantard car on a plus que notre voisin...Etc. Il est long ton message aujourd'hui ;-)

jenny trinity a dit…

Je réalise tout ceci depuis peu aussi et j'ai bientôt 40 ans donc non ça va, tu n'es pas en retard... ahah! Y en a qui ne se rendront sans doute jamais compte de tout ça, et ça c'est triste!

Anonyme a dit…

"Et pour aimer
Comme l'on doit aimer
Quand on aime vraiment
Même en cent ans
Je n'aurai pas le temps
Pas le temps."

Brigitte adorait cette chanson de Fugain quand nous nous sommes rencontrés, il y a quarante-deux ans.
Prends le vent debout, mon amie.
JC

grosquick a dit…

un petit morceau de sagesse. ça m'a fait penser à "If" de Kipling.

Sabine a dit…

Tout à fait d'accord avec toi.

Arrêter de suivre la mode, ça m'est venu vers la trentaine, quand j'ai commencé à me demander pourquoi je devrais prendre pour modèle des ados qui n'avaient pas du tout la même morphologie que moi, ni que la plupart des femmes d'ailleurs. Le maquillage, je le faisais sans grande conviction, juste pour faire comme tout le monde. Ensuite j'ai rencontré mon compagnon, qui m'a déclaré sans ambages que j'étais belle dès le matin au saut du lit, sans maquillage et complètement décoiffée, et que je n'avais besoin d'aucun artifice. Il n'a pas eu besoin de me le répéter (en revanche, je me peigne).

Quand on comprend ce dont on a vraiment besoin ou qu'on dépasse un blocage, on a toujours tendance à se demander pourquoi on n'a pas pu s'en rendre compte avant, car cela semble si simple… En fait, on n'avait pas encore la maturité et le vécu nécessaires. Si tu as l'impression d'être en retard à 44 ans, imagine ce qui t'attend à 64, avec tout ce que tu auras l'occasion de vivre entretemps !