jeudi 9 octobre 2014

20 ans de traduction en free lance




Le 4 octobre 1994, après avoir décroché un diplôme de Sup de Co Toulouse et passé 3 ans à bosser dans un milieu absolument pas fait pour moi, je sautais dans le vide à pieds joints en me déclarant traductrice littéraire auprès des autorités compétentes. Mes parents avaient financé mon premier ordinateur (un énorme PC gris qui avait coûté 10 000 francs de l'époque); j'avais obtenu une prime de démarrage généreuse au titre de l'ACCRE et un premier contrat auprès d'une société nommée Hexagonal pour traduire le "Brujah clanbook", un supplément du jeu de rôles "Vampire: la Mascarade". Je ne savais pas trop où j'allais, mais j'étais hyper motivée. Tout plutôt que de retourner à la vie corporate qui me donnait envie de me pendre chaque matin au réveil. 

Pendant les vingts années qui se sont écoulées depuis, j'ai eu des prises de tête ubuesques avec l'administration. Au début, l'URSSAF et l'AGESSA me soutenaient chacune que c'était à elle que je devais verser mes cotisations sociales, et aucune ne voulait lâcher le morceau. J'ai dû me renseigner moi-même pour découvrir la différence entre traducteur technique (cotisant à l'URSSAF) et traducteur littéraire (assimilé auteur, donc cotisant à l'AGESSA). Plus tard, il m'a fallu dix-huit mois et six courriers de plus en plus désespérés pour obtenir un simple changement d'adresse auprès du service qui gérait ma TVA. A peu près à la même époque, le Trésor Public a entrepris de me réclamer chaque année la taxe professionnelle dont je n'étais pas redevable, et ce, malgré le fait que je lui avais déjà fourni les années précédentes toutes les attestations d'exemption nécessaires assorties d'un texte de loi surligné en rose. Je passe sur la tentative d'extorsion commise par mon association de gestion agréée il y a 3 ou 4 ans, quand elle a tenté de me facturer 180€ un service jusque là gratuit et qu'elle ne m'avait en outre jamais rendu. La paperasse, c'est définitivement l'aspect le plus pénible du statut de free lance. Ca, avec la difficulté de se faire régler, même si je me sens relativement privilégiée par rapport à d'autres professions: j'ai très, très souvent été victime de retards (août et les fêtes de fin d'année sont deux périodes redoutables pour la trésorerie du travailleur indépendant), mais mes clients ont toujours fini par me payer. 

A côté de ça, ces 20 ans m'ont apporté des satisfactions immenses, que je n'aurais même pas pu soupçonner lorsque je me suis lancée dans cette aventure. J'ai rencontré des gens, collègues mais aussi auteurs ou éditeurs, qui sont devenus de véritables amis ou avec lesquels j'ai eu le privilège de partager des moments inoubliables. J'ai pu bosser chez moi, en pyjama et à mon rythme, sans voir personne de la journée ni être obligée de m'exposer aux éléments hostiles ou de perdre un temps fou dans les transports en commun. J'ai très bien gagné ma vie jusqu'en 2011, et jusqu'ici, malgré une situation assez catastrophique de l'édition, j'ai la chance de n'avoir pas connu de période de chômage technique. J'ai fait des boulots alimentaires sans grand intérêt mais bien rémunérés, d'autres passionnants mais sur lesquels je m'arrachais les cheveux; dans l'ensemble, je me suis rarement ennuyée. J'ai relevé quelques défis un peu fous: traduire une novélisation en l'espace de 8 jours (censés être mon unique semaine de vacances annuelle), en envoyant ma production quotidienne chaque soir par modem à la personne qui me relisait, afin que le livre puisse sortir en même temps que le film dont il était tiré et dont la sortie en France avait été avancée. J'ai servi d'interprète à l'arrache, alors que ce n'est pas mon métier et que je n'avais jamais fait ça de ma vie, devant des caméras ou une salle pleine de centaines de personnes. J'ai eu, surtout, l'immense bonheur de travailler avec des livres, mon premier et mon plus grand amour. 

Je rempilerais bien pour 20 autres années. Je ne suis pas sûre que ce soit possible, mais je vais croiser les doigts très fort. Parce que me lancer dans la traduction en free lance est certainement la meilleure décision que j'ai prise de toute ma vie. 


C'est Mercedes Lackey, une de mes auteures préférées quand j'avais 20 ans, qui m'a offert cette petite poupée japonaise customisée par ses soins. Autant vous dire qu'il s'agit d'un de mes trésors les plus précieux...

11 commentaires:

Marie a dit…

Je croise les doigts pour les 20 années à venir, faire ce que l'on aime, c'est à souhaiter à chacun ! (Et puis, ♥ à tous les traducteurs qui permettent aux livres de dépasser les frontières linguistiques !)

Sighel a dit…

Un tel parcours, ça fait rêver ! Je viens de finir mon master de Traduction, être traductrice littéraire c'est mon rêve depuis pas loin de dix ans, je commence à entamer les démarches pour le réaliser et j'espère bien y arriver malgré les propos défaitistes de mon entourage, de mes profs et des nombreux articles trouvés sur le web ... Mais bon, je m'accroche à l'idée que "quand on veut, on peut !" (oui je sais, c'est beau d'être jeune et naïf ;))

May a dit…

Je croise aussi les doigts pour que ton bilan dans 20 ans soit aussi positif.
Je croise aussi les doigts pour moi - égoïstement - pour que mon bilan dans 18 ans soit aussi positif que le tien aujourd'hui.

Il est drôlement beau et émouvant ton article.

ARMALITE a dit…

May: tu as un gros avantage: ton métier est beaucoup plus protéiforme et adaptable que le mien. Il a beaucoup plus d'avenir, aussi. A ta place, je ne me ferais pas trop de souci :-)

Nekkonezumi (Ed) a dit…

Joyeuses noces de porcelaine alors !

My Little Discoveries a dit…

En effet tu as bien fait de t'écouter et de te lancer il y a 20 ans! Un grand bravo et je te souhaite le meilleur pour la suite ;)

Laulinea a dit…

Bravo pour ce beau bilan, la vie de free, je n'étais pas sûre qu'on puisse le rester toute sa vie !
J'ai quand même une question, j'ai peut-être mal lu, mais tu as dit que tu avais très bien gagné ta vie jusqu'en 2011... E après ?

Bonne journée :)

ARMALITE a dit…

De plus en plus mal, mes droits d'auteur chutent d'année en année alors que je bosse toujours autant. Ce qui me fait craindre que ça ne puisse plus durer très longtemps.

Tasha a dit…

En dépit de ce contexte défavorable, je te souhaite de continuer aussi longtemps que tu en auras envie. Tu fais un métier précieux pour les lecteurs, et visiblement enrichissant pour toi. Je croise les doigts!

shermane a dit…

Félicitations, et pour la reconversion et pour la longévité :)
Avec ta créativité et ta plume, tu pourras sûrement diversifier ton activité.

Je persévère aussi, en mettant de l'eau dans mon vin, malgré tes prévisions pessimistes. Car malgré ce que tu dis, la traduction technique se fait elle aussi bien bouffer. Enfin, les traducteurs free-lance hein, pas les agences.

ademainmarine a dit…

Bravo pour ce «saut dans le vide» ! =) Je débute une formation de sténotypie et je sais que le but (ou en tout cas le mien) est de travailler en tant qu'indépendante. Ça va me plaire, je le sais, même s'il va y avoir des choses plus problématiques (mais qui n'a pas de problème, même en étant salarié?… ), c'est un mode de travail qui me correspond déjà puisque je suis mes cours en classe virtuelle et que les devoirs doivent être rendus à temps etc… J'ai hâte, tellement hâte d'y être.